{"id":7160,"date":"2019-11-14T10:35:04","date_gmt":"2019-11-14T09:35:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7160"},"modified":"2019-11-14T10:36:01","modified_gmt":"2019-11-14T09:36:01","slug":"etre-predestine-au-labyrinthe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/etre-predestine-au-labyrinthe\/","title":{"rendered":"\u00catre pr\u00e9destin\u00e9 au labyrinthe"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab \u00catre pr\u00e9destin\u00e9 au labyrinthe \u00bb<\/em><br \/>\nF. Nietzsche<\/p>\n<p><em>\u00ab Dans chaque mus\u00e9e, partout autour du monde, on a telle ou telle toile qui fait qu\u2019on reviendrait ici uniquement pour la voir. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas le go\u00fbt des grandes expos monographies, mais qu\u2019importe d\u2019avoir \u00e0 attendre le temps qu\u2019il faut pour revenir \u00e0 Berlin ou Chicago, \u00e7a force \u00e0 int\u00e9rioriser, c\u2019est comme les souvenirs des intensit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 sa propre vie en fait. On les retrouve donc, ces toiles, comme un de ces vieux copains qu\u2019on ne croise pas souvent, et on est tout surpris de la fixit\u00e9 de ce qui s\u2019exprime dans le visage ou la relation m\u00eame. \u00bb<\/em><br \/>\nF. Bon <!--more--><br \/>\n<\/p>\n<p>On sait tel tableau ou telle \u0153uvre dans ce mus\u00e9e ou un autre, son image serr\u00e9e dans un livre rang\u00e9 dans la biblioth\u00e8que, comme l\u2019on sait une phrase, un livre \u00e0 port\u00e9e de main dans les fichiers, les onglets, l\u00e0 quelque part sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Parfois pas m\u00eame une \u0153uvre : un objet seulement ou une image sans auteur. C\u2019est pas forc\u00e9ment tr\u00e8s souvent qu\u2019on fait le voyage, le d\u00e9tour, ni qu\u2019on tire le livre et le ram\u00e8ne sous ses yeux pour feuilleter. Parfois seul le geste mental suffit et le regard qui se dirige r\u00eaveusement sans qu\u2019on s\u2019en rendre m\u00eame compte dans les rayonnages. On voit comme \u00e7a aux tables des salles d\u2019\u00e9tude, des biblioth\u00e8ques, aux terrasses des caf\u00e9s ou aux arr\u00eats de bus des qui pour regarder en eux, sondeur leur m\u00e9moire ou rassembler les \u00e9l\u00e9ments volatiles d\u2019une pens\u00e9e l\u00e8vent les yeux au ciel, au plafond, comme pour boire.<br \/>\nIl faut que l\u2019on trouve dans l\u2019art une forme de soutien ou de rep\u00e8re pour s\u2019en assurer comme on t\u00e2te les objets du foyer, v\u00e9rifie la pr\u00e9sence d\u2019\u00eatre proche ou d\u2019un paysage familier auxquels se font nos vies. Je ne sais \u00e0 quel besoin r\u00e9pondent les pens\u00e9es qui se portent ainsi subitement ou par un mouvement plus t\u00e2tonnant vers le souvenir d\u2019une forme verbale ou visuelle. Qu\u2019est-ce qu\u2019elles appellent ? Quelle pr\u00e9sence ou quelle voix elles ont besoin de v\u00e9rifier. De quoi elles ont besoin de s\u2019assurer ?<br \/>\nQue certains \u00e9v\u00e9nements discrets ont t\u00e9moignage, \u00e9cho, r\u00e9alit\u00e9 seconde ? Que certaines \u00e9motions ont leur cartographie, leurs relev\u00e9s et qu\u2019ils nous sont alors possiblement des portes ? Des br\u00e8ches. Que l\u2019on peut baliser notre errance \u00e0 leurs lueurs ?<br \/>\nUn jour j\u2019attrape un gros catalogue Matisse \u00e0 la recherche de je ne sais quoi qui ne tient en aucun tableau pris isol\u00e9ment mais que leur proximit\u00e9, leurs divers horizons, leurs lacunes ou leurs manques m\u00eames convoquent. Qui n\u2019est pas la somme monstrueuse, la synth\u00e8se impossible de leurs phrases, incompossibles, divergentes, souvent contradictoires. Peut-\u00eatre qui les hante ou se tord dans le d\u00e9sir de l\u2019artiste. Une \u00e9motion, un temp\u00e9rament. Comment caract\u00e9riser la nature du plaisir que j\u2019y ai trouv\u00e9 ? Plaisir sensuel des accords de formes et de couleurs, leurs audaces. De l\u2019aventure dont ils t\u00e9moignent et dont ils me laissent parfois suivre les mouvements. Des possibilit\u00e9s auxquelles ils introduisent, qu\u2019ils manifestent, mettent en \u0153uvre, et par lesquelles ils avivent mon existence ?<br \/>\nComment se fait-il, et par quel canal, que la simple lisi\u00e8re que font deux surfaces color\u00e9es se rencontrant, un peu \u00e0 la fa\u00e7on de la zone de timidit\u00e9 que font les arbres, la frange accident\u00e9e d\u2019un aplat, provoquent une \u00e9motion ? Est-ce une projection du corps qui y retrouve, comme dans l\u2019esquisse d\u2019un basculement de plan, une de ces modalit\u00e9s sch\u00e9matiques, premi\u00e8res par lesquelles nous sommes au monde ?<br \/>\nQu\u2019il n\u2019y a dans ces formes imaginaires de l\u2019art que terriers, fr\u00f4lements, ciels, bruissements, chaleur et froid, inqui\u00e9tude ou foyer, go\u00fbt des baies acides, de la soif ou du sang ? \u00ab Des souvenirs d\u2019intensit\u00e9 li\u00e9s \u00e0 la propre vie \u00bb.<br \/>\nComment agissent-elles sur moi, ces images que je fais d\u00e9filer sous mes yeux et par lesquelles s\u2019avancent des \u0153uvres, avec leur histoire, leur mouvement propre, \u00e9mancip\u00e9, leur \u00e9lan, leurs d\u00e9sirs et leurs limites aussi. Il me semble y voir parfois, comme \u00e0 travers le chien errant qui traverse \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan l\u2019Annonciation de Francesco del Cossa, une image lisible de ma propre vie, l\u2019objectivation de mes propres d\u00e9sirs et de mes propres emp\u00eachements, non pas comme explications ou discours analytique, mais dans leur confusion m\u00eame ou leur \u00e9quivoque, leur manifestation obscure et famili\u00e8re, leur geste.<br \/>\nLe plus souvent je ne fais que sonder longuement, par une attention qui n\u2019est pas celle de l\u2019analyse ou du raisonnement, mais une forme de m\u00e9ditation semblable \u00e0 la r\u00eaverie, une impr\u00e9gnation physique dont il est difficile de rendre compte, une sorte de travail imperceptible \u00e9tranger \u00e0 la volont\u00e9. Je me souviens qu\u2019au Japon, il est d\u2019usage de se munir d\u2019un coussin pour assister \u00e0 une repr\u00e9sentation de th\u00e9\u00e2tre Kabuki. La pi\u00e8ce \u00e0 peine commenc\u00e9e, on se pelotonne, ferme les yeux. Dormir, c\u2019est une autre fa\u00e7on d\u2019assister au Kabuki, c\u2019est sans doute la meilleure fa\u00e7on d\u2019\u00e9couter et de voir, ai-je lu, une fois.<br \/>\n\u00c7a m\u2019\u00e9voque une remarque de Mallarm\u00e9, quand au livre : \u00ab Attribuons \u00e0 de songes, avant la lecture, dans un parterre, l\u2019attention que sollicite quelque papillon blanc, celui-ci \u00e0 la fois partout, nulle part, il s\u2019\u00e9vanouit ; pas sans qu\u2019un rien d\u2019aigu et d\u2019ing\u00e9nu, o\u00f9 je r\u00e9fl\u00e9chis le sujet, tout \u00e0 l\u2019heure ait pass\u00e9 et repass\u00e9 avec insistance, devant l\u2019\u00e9tonnement. \u00bb<br \/>\nMallarm\u00e9 que j\u2019ai lu, comme Nietzsche parfois, distraitement, en saisissant dans le rythme, les sonorit\u00e9s, les images quelque chose d\u2019autre que l\u2019intelligible, comme ces formes et ces couleurs, sc\u00e8nes sans l\u00e9gendes, anecdotiques o\u00f9 le \u00ab quoi \u00bb devient presque transparent, laissant la sc\u00e8ne au \u00ab comment \u00bb. <\/p>\n<p><em>Image : Van Gogh, autoportrait \u00e0 l&rsquo;oreille band\u00e9e, 1889.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00catre pr\u00e9destin\u00e9 au labyrinthe \u00bb F. 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