{"id":7180,"date":"2019-12-20T08:51:56","date_gmt":"2019-12-20T07:51:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7180"},"modified":"2020-01-05T22:36:50","modified_gmt":"2020-01-05T21:36:50","slug":"hasarder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/hasarder\/","title":{"rendered":"hasarder"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La science en voie de se faire \u00e0 deux aspects. Ce qu\u2019on pourrait appeler science de jour et science de nuit. La science de jour met en jeu des raisonnements qui s\u2019articulent comme des engrenages, des r\u00e9sultats qui ont la force de la certitude. [\u2026] La science de nuit, au contraire, erre \u00e0 l\u2019aveugle. Elle h\u00e9site, tr\u00e9buche, recule, transpire, se r\u00e9veille en sursaut. Doutant de tout, elle se cherche, s\u2019interroge, se reprend sans cesse. C\u2019est une sorte d\u2019atelier du possible o\u00f9 s\u2019\u00e9labore ce qui deviendra le mat\u00e9riau de la science. \u00bb<\/em><br \/>\nFran\u00e7ois Jacob (prix Nobel de m\u00e9decine en 1965)<!--more--><\/p>\n<p>Sans doute hasard et n\u00e9cessit\u00e9 entretiennent-ils les m\u00eames relations que l\u2019intuition et le raisonnement articul\u00e9 conscient. Le premier emprunte des vois plus obscures, comme souterraines, mais non moins logiques, r\u00e9pondant \u00e0 des d\u00e9terminismes, des causalit\u00e9s qui \u00e9chappent \u00e0 l\u2019observation, aux radars et aux manettes de la volont\u00e9 consciente, se r\u00e9v\u00e9lant plus aptes \u00e0 nous surprendre, nous \u00e9tonner, tout en n\u2019en \u00e9tant pas moins r\u00e9gi par des lois secr\u00e8tes.<br \/>\nEt si ce qui nous est clair participe de l\u2019habit et m\u00eame des arguments de notre subjectivit\u00e9 individuelle, c\u2019est-\u00e0-dire de notre fa\u00e7on d\u2019\u00eatre auteurs de notre vie, les opacit\u00e9s du hasard r\u00e9pondent \u00e0 un d\u00e9sir sym\u00e9trique et paradoxal de laisser-aller ou de laisser-faire. Une mani\u00e8re de laisser le champ \u00e0 une part en dehors ou en marge de la volont\u00e9 et de la conscience et donc de leur autorit\u00e9 qui r\u00e9v\u00e8lerait davantage d\u2019un mouvement biologique, d\u2019un \u00e9panchement naturel, de plus vaste et de plus lointain que notre seule personne \u00ac\u00ac\u00ac\u00ac\u00ac- et donc de plus impersonnel.<br \/>\nSi, pour sch\u00e9matiser, la pens\u00e9e occidentale est caract\u00e9ris\u00e9e par la planification c\u2019est-\u00e0-dire une mani\u00e8re d\u2019imposer sa volont\u00e9 \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme objet (\u00ab se rendre maitre et possesseur de la Nature \u00bb, \u00e9crivait Descartes en droite ligne du \u00ab tu assujettiras tout ce qui vole au ciel ou rampe sur la terre \u00bb de la Gen\u00e8se) tandis que la pens\u00e9e orientale est davantage attentive aux circonstances, plus ou moins favorables \u00e0 tel ou tel dessein, aux relations (que l\u2019on pense \u00e0 la d\u00e9finition chinoise classique du paysage en regard \u00e0 celle occidentale), la cr\u00e9ation que je pratique a quelque chose de chinois. De nombreux peintres l\u2019ont dit : il faut savoir abandonner ce que l\u2019on projetait \u00e0 la faveur de ce qui advient dans le faire. Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait l\u00e2cher le gouvernail, s\u2019en remettre au hasard ou \u00e0 une \u00e9criture inconsciente totalement d\u00e9brid\u00e9e, mais, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un surfer sculptant la vague, cultiver selon ses propres possibles, ses d\u00e9sirs, ses perspectives la force motrice, le mouvement sp\u00e9cifique de la mer, en une mani\u00e8re de collaboration ou, comme l\u2019\u00e9crit le philosophe de la m\u00e9sologie Augustin Berque, de mani\u00e8re co-agente.<br \/>\nC\u2019est ainsi que je pratique la peinture et m\u00eame l\u2019\u00e9criture, profitant d\u2019un moment favorable pour l\u00e2cher le d\u00e9sir et partir \u00e0 l\u2019aventure. Je pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 la planification et \u00e0 la projection d\u2019id\u00e9es induisant une r\u00e9alisation fastidieuse le mode empirique des ajustements qui consiste \u00e0 improviser avec ce que l\u2019on a touch\u00e9 sans savoir exactement \u00e0 quoi l\u2019on va aboutir. Ce qui est \u00e0 peu pr\u00e8s la d\u00e9finition du bricolage. User du hasard et des errements non pas de mani\u00e8re pure (l\u2019inconscient serait-il d\u00e9nu\u00e9 d\u2019a priori et de biais culturels ?), comme d\u2019un horizon, mais un moteur \u00e0 m\u00eame, \u00e0 l\u2019exemple des t\u00e2ches que De Vinci conseille d\u2019utiliser pour exciter l\u2019imagination et dont Victor Hugo tirera les fantasmagories que l\u2019on sait, de fournir une mati\u00e8re sinon premi\u00e8re si l\u2019on consid\u00e8re le d\u00e9sir vague qui met \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019abord, au moins seconde et, en tous les cas, fondamentale.<\/p>\n<p>Image : Stephane Mallarm\u00e9, Un coup de d\u00e9.<br \/>\ntexte : contribution \u00e0 une enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e pour l&rsquo;exposition La diagonale du hasard  au CIPM \u00e0 la vieille charit\u00e9, Marseille (commissaire : Alexandre Mare). <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La science en voie de se faire \u00e0 deux aspects. 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