{"id":7186,"date":"2020-01-20T11:37:33","date_gmt":"2020-01-20T10:37:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7186"},"modified":"2020-01-22T11:47:15","modified_gmt":"2020-01-22T10:47:15","slug":"rbdt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/rbdt\/","title":{"rendered":"Rbdt"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Le pr\u00e9sent n\u2019est qu\u2019un jeu ou un massacre d\u2019archers \u00bb<\/em><br \/>\nRen\u00e9 Char<\/p>\n<p>Il nait en 1606 \u00e0 Leyde, en Hollande, alors province des Pays-Bas. Ville que je ne situe pas, dans un pays dont je ne connais ni la langue ni l\u2019histoire, tr\u00e8s vaguement la g\u00e9ographie (seulement que le terme de <em>hollande<\/em> dit dans cette langue d\u2019alors que la r\u00e9gion est de terres bois\u00e9es) et presque rien de toutes ces choses qui mod\u00e8lent la sensibilit\u00e9, le caract\u00e8re, favorisent certaines pens\u00e9es, certaines attitudes, en inhibant d\u2019autres. L\u2019h\u00e9ritage, le contexte, l\u2019environnement et le milieu. <!--more--> Alors c\u2019est comme une mouche pos\u00e9e sur une vitre, en haute p\u00e2te, renvoyant par un effet de profondeur de champ ou d\u2019accommodation tout ce qui l\u2019environne \u00e0 une perception d\u00e9polie. Figure qui s\u2019avance de trop pr\u00e8s, mange le cadre, sans mot ou presque. Je sais qu\u2019en 1631 ou 32 il s\u2019installe \u00e0 Amsterdam dans une maison que j\u2019ai approch\u00e9e sans la voir une nuit de nouvel an par une temp\u00eate de neige, me fiant au plan d\u00e9tremp\u00e9 qui se d\u00e9chirait dans mes mains. Puisque maison en hollandais, je le d\u00e9duisais, devait au terme latin d\u00e9signant la porte. Rembrandt huis, c\u2019\u00e9tait bien un des rares mots ici que je pouvais prononcer sans m\u2019accrocher \u00e0 des conglom\u00e9rats de consonnes. Et quand je longe ces lieux historiques alors, je sais ce que je dois \u00e0 celui qui en est devenu une des figures. Cinq ans avant je m\u2019endormais presque syst\u00e9matiquement sur un catalogue ou une monographie reproduisant ses \u0153uvres, happ\u00e9 par la mati\u00e8re que r\u00e9v\u00e9laient quelques d\u00e9tails imprim\u00e9s en pleine page. Un livre sur une \u00e9tag\u00e8re de mon ancienne chambre chez mes parents me rappelle que j\u2019ai lu il y a vingt ans au moins une biographie de lui en compl\u00e9ment du documentaire sur cassette VHS qui tr\u00f4ne non loin. Mais je ne retiens jamais ces choses-l\u00e0. Quelques ann\u00e9es plus tard je ferais figurer dans un tableau sur une table de bistro le livre que lui consacra Genet, indice d\u2019une obsession soutenue qui s\u2019\u00e9tale sur au moins cinq ans et m\u2019oblige \u00e0 le citer avec El Greco et C\u00e9zanne parmi les champions de mon panth\u00e9on. En r\u00e9alit\u00e9, j\u2019aurais apprivois\u00e9 la peinture \u00e0 l\u2019huile sous le regard de ses autoportraits, dans la familiarit\u00e9 non pas de la biographie, ni de la connaissance historique, mais par l\u2019auscultation maniaque de quelques morceaux de peinture, par l\u2019impr\u00e9gnation maladive, le palpe des yeux. Rembrandt Harmenszoon van Dijn, 1606-1669.<br \/>\nMais c\u2019est son \u0153uvre tardive, \u00e0 partir de 1650 qui me retient le mieux, apr\u00e8s la mort de sa femme Saskia, dans les difficult\u00e9s de tr\u00e9sorerie qui m\u00e8neront \u00e0 la faillite, alors qu\u2019il d\u00e9laisse les somptuosit\u00e9s orientales pour atteindre \u00e0 quelque chose de plus grave. Trois ou quatre autoportraits en particulier de 59 et 69, qu\u2019annoncent le b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 de 55. Les deux portraits de Margaretha de Geer, de 61, les portraits d\u2019Hendrickje Stoffels, celui de son fils Titus.<br \/>\nLes all\u00e9gories et sc\u00e8nes religieuses me font toujours l\u2019effet d\u2019illustrations, composant une imagerie convenue que divers effets de dramatisation, par la lumi\u00e8re, le raffinement pr\u00e9cieux des ornements, dorures, reflets dans les toiles des ann\u00e9es 30 tentent de racheter. L\u2019\u00e9paisseur picturale apparait alors comme un geste path\u00e9tique ou d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, une tentative inconsciente de donner corps et consistance \u00e0 ce qui, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 trop ressass\u00e9, \u00e9puis\u00e9, ne rel\u00e8ve plus que d\u2019un jeu formel, une sorte d\u2019exercice. Cuisine trop riche \u00e0 mon go\u00fbt. C\u2019est quand il s\u2019affronte au portrait, et \u00e0 travers lui au regard, \u00e0 la pr\u00e9sence r\u00e9elle, concr\u00e8te d\u2019un \u00eatre dans sa tendre proximit\u00e9 et sa vertigineuse alt\u00e9rit\u00e9, \u00e0 son \u00e9vidence massive, sa nudit\u00e9, dans la pl\u00e9nitude de ses moyens enfin, que quelque chose se dresse, tout \u00e0 la fois de l\u2019humain et de la peinture. Ce n\u2019est pas simple r\u00e9alisme ; encore moins ressemblance mim\u00e9tique \u2014 ici et l\u00e0 malmen\u00e9s \u2014 ni encore excellence dans le model\u00e9, la dramatisation subtile du clair-obscur, subtilit\u00e9s narratives, mais quelque chose qui \u00e9chappe aux moyens m\u00eame de la repr\u00e9sentation. Quelque chose qui rel\u00e8ve du concret, de la mati\u00e8re, d\u2019une mani\u00e8re d\u2019aura qui caract\u00e9rise ce mouvement d\u2019existence qui anime les vies silencieuses et immobiles et que chercha justement C\u00e9zanne dans une pomme. Cette \u00ab pomm\u00e9it\u00e9 \u00bb de la pomme. Ou ce que scruta, canif en main, Giacometti ressassant ses t\u00eates, parce que quoi qu\u2019en dise alors Andr\u00e9 Breton, non il ne savait pas ce que c\u2019\u00e9tait, une t\u00eate, et qu\u2019il s\u2019\u00e9tonnait encore qu\u2019elle perce l\u2019espace et oppose \u00e0 l\u2019engloutissement cette volont\u00e9 farouche qu\u2019il lui reconnaissait. Ce autour de quoi tournait le philosophe m\u00e9ditant et dont le b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 se pr\u00e9venait comme par un dernier scrupule, un mouvement de retrait, en esquissant l\u2019anecdote d\u2019un regard dans l\u2019entreb\u00e2illement d\u2019une porte \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, les autoportraits l\u2019exploreront, non sans une mani\u00e8re de jeu pourtant, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un insecte qui entreprend une lampe, nouant dans une m\u00eame danse la jouissance dionysiaque et le drame. Il fallait qu\u2019en quelques moments de gr\u00e2ce il se soit tenu au bord de ce dont aucun mot n\u2019est l\u2019\u00e9cho. Les autoportraits jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1640-45 ne sont encore que les \u0153uvres magistrales d\u2019un peintre extr\u00eamement talentueux \u00e0 la maestria singuli\u00e8re. Un peintre qui forge sa gloire et sa renomm\u00e9e, cherche \u00e0 s\u2019insinuer dans les plis de l\u2019histoire dans le compagnonnage des grands peintres pass\u00e9s. Ce qui nous regarde dans les autoportraits de 59 et de 69, c\u2019est autre chose. Et je ne sais exactement comment, ni pourquoi, en un peu plus d\u2019une d\u00e9cennie, il s\u2019est avanc\u00e9, seul, pr\u00e8s de l\u00e0 o\u00f9 peu sont all\u00e9s.<br \/>\nD\u2019abord le b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 dont la figure discr\u00e8te \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan voudrait peut-\u00eatre faire une sc\u00e8ne de genre, que le peintre envisageait comme l\u2019occasion peut-\u00eatre d\u2019un morceau de bravoure tel les armures, soieries, breloques offraient de baroques occasions de manifester le m\u00e9tier, la dext\u00e9rit\u00e9, et qui nous fait l\u2019effet, \u00e0 la recevoir tout nu, d\u2019un \u00e9trange retable. L\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 se m\u00eale \u00e0 la beaut\u00e9 dans une mati\u00e8re picturale qui tient du raffinement et de la sauvagerie, du suave et du r\u00e9pugnant, anticipant la tonalit\u00e9 des peintures noires de Goya, mais surtout ce qui devait chez Soutine et Bacon prendre une dimension convulsive ; l\u00e0 contenu dans la masse mutique d\u2019une carcasse. Il a sous certains aspects, l\u2019apparence crucifi\u00e9e, le path\u00e9tique contenu de certains christs au calvaire. En m\u00eame temps qu\u2019un gout pour la marge ou la dissidence. Ce pourrait \u00eatre une vanit\u00e9, le rappel de la viande, de la chair, ultime v\u00e9rit\u00e9 vers laquelle on pousse l\u2019\u0153il. Ce go\u00fbt pour les cadavres qui traversa l\u2019histoire des arts et des sciences \u00e0 travers les massacres, les martyrs, les transits, les \u00e9corch\u00e9s, les Judith et Holopherne, les anatomies et sc\u00e8nes macabres de Zumbo que Sade d\u00e9crivit dans leur \u00ab v\u00e9rit\u00e9 effrayante \u00bb, les tentations et jugement dernier, le pendant de la le\u00e7on d\u2019anatomie. Et c\u2019est \u00e0 cet instant comme si incidemment se r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 lui cette chose seulement parfois fr\u00f4l\u00e9e, tout juste pressentie mais renvoy\u00e9e dans les marges de l\u2019attention et de la conscience : qu\u2019il y a quelque chose que la pompe et l\u2019\u00e9loquence des tableaux d\u2019histoire, que l\u2019imagerie ressass\u00e9e et rassurante de la sainte bible se refusent de voir ou dont ils repoussent l\u2019inqui\u00e9tude. Quelque chose que l\u2019immobilit\u00e9 silencieuse de la carcasse lui retourne dans cette mani\u00e8re de regard opaque ou d\u00e9poli qu\u2019ont parfois les objets. Il n\u2019y a plus rien que de prosa\u00efque et muet. Ce sur quoi d\u2019ordinaire le regard glissait maintenant bascule, pivote pour faire face. On cesse de se raconter des histoires. Les gesticulations verbales retombent. On n\u2019est plus si bien arrim\u00e9 qu\u2019on le croyait.<br \/>\nPlus je le regardais, ce morceau de viande en peinture, plus il s\u2019ind\u00e9terminait, apparaissant tant\u00f4t comme un objet inerte, absurde, une sorte de grimace, tant\u00f4t comme une forme de reflet disant quelque chose soudain, \u00e0 voix basse, de notre condition, de notre nature. Quelque chose de suffisamment entendu pour s\u2019affranchir de l\u2019assujettissement au langage et de saisissant assez pour crocheter et inqui\u00e9ter la conscience. <\/p>\n<p>Mais avant \u00e7a : Les premiers autoportraits apparaissent d\u00e8s 1628 et s\u2019installent d\u00e8s lors comme une pratique r\u00e9guli\u00e8re, tant dans l\u2019\u0153uvre peinte que dans l\u2019\u0153uvre grav\u00e9e.<br \/>\nL\u2019\u00e9poque n\u2019est pas \u00e0 l\u2019\u00e9tude de soi ou \u00e0 l\u2019introspection et ceux-ci participent davantage de l\u2019autopromotion, d\u2019une construction publique de soi, quand il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00e9tudes, que d\u2019une recherche priv\u00e9e ou psychologique, du moins jusque au d\u00e9but des ann\u00e9es 50. Et si Rembrandt a d\u00e9j\u00e0 ce souffle, cette aisance qui l\u2019invitent parmi les grands ; une ambition imp\u00e9rieuse, presque ogresque, semblable \u00e0 celle qui animera Picasso quelques si\u00e8cles plus tard conduit son geste, r\u00e9clame de s\u2019insoumettre  aux convenances, \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de ses contemporains pour jouer de la vivacit\u00e9, de l\u2019allusif. Quelque chose d\u2019un expressionnisme anachronique s\u2019essaie alors dans la p\u00e2te, les coups de brosse prestement pos\u00e9s, sa mani\u00e8re de graver du dos du pinceau dans le frais pour esquisser une pilosit\u00e9, les fronces d\u2019un tissu. Un caniche une fois, ajout\u00e9 \u00e0 un autoportrait ne semble justifi\u00e9 que par ces d\u00e9monstrations et l\u2019agencement de textures que le tableau met en sc\u00e8ne. Avec la reconnaissance apparait aussi un tiraillement, la polymorphie de ses ambitions. L\u2019autoportrait en buveur avec Saskia en est une synth\u00e8se. Le peintre y apparait comme un jouisseur, un peu d\u00e9prav\u00e9, riche, provocateur, presque hautain \u00e0 se retourner vers nous, en costume, femme sur les genoux et bras lev\u00e9. Une bravade. Une vanit\u00e9 peut-\u00eatre aussi, l\u2019exercice \u00e9tant courant \u00e0 l\u2019\u00e9poque, si l\u2019on veut y voir le peintre dans la plaine puissance de son art, r\u00e9ussite artistique et mondaine m\u00eal\u00e9s, conscient du p\u00e9ch\u00e9 d\u2019orgueil, de l\u2019ind\u00e9cence bourgeoise avec laquelle il joue, de la fragilit\u00e9 des choses. Les exercices de virtuosit\u00e9, les oripeaux de soie ou de velours sont vanit\u00e9s. L\u00e0 encore les sc\u00e8nes ne tiennent plus, exhalent l\u2019artifice. Sur ses autoportraits les tenues dont il s\u2019affuble ces cha\u00eenes d\u2019or dont il se pare, ces poses de notable ou de prince, tout n\u2019est au fond qu\u2019une mascarade. S\u2019inspirant manifestement d\u2019une composition de Rubens, il peint en 1638 Samson et Dalila. La lame s\u2019enfonce dans l\u2019\u0153il de celui qui s\u2019est laiss\u00e9 s\u00e9duire, mettant au jour pour sa perte sa faiblesse. Sans doute est-ce une mani\u00e8re pour le peintre de m\u00e9diter sur ce qui se gagner et ce qui se perd, la s\u00e9duction et l\u2019aveuglement. En 1658, alors qu\u2019il peint son autoportrait le plus magistral, sur une toile de beau format, en posture de roi, costume dor\u00e9, son empire s\u2019effondre, il est contraint de vendre sa maison, ses biens, sa collection. Il a perdu successivement son premier fils, ses deux filles puis sa m\u00e8re, et enfin Saskia \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 42, il a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 de concubinage avec la femme de chambre, lui verse une pension, s\u2019est endett\u00e9, est jug\u00e9 pour relation extra-conjugale avec Hendrickje Stoffels en 54, est mis en faillite, d\u00e9m\u00e9nage. Hendrickje sera emport\u00e9e par la peste dans cinq ans. Bravade encore, mais d\u2019un autre ton. Puisque tout portrait est une fiction. L\u2019autoportrait de 35 avec Saskia l\u2019anticipait sans peut-\u00eatre le mesurer vraiment. D\u2019un format similaire, mettant en sc\u00e8ne ce \u00ab fils prodigue \u00e0 l\u2019auberge \u00bb consommant son h\u00e9ritage, lui qui signait d\u00e9j\u00e0 de son unique pr\u00e9nom, fils s\u2019autoproduisant en artiste cr\u00e9ateur, posture romantique avant l\u2019heure \u2014 Rembrandt ? A quoi pense-t-il, se peignant en Zeuxis, le peintre mythique, p\u00e8re de tous, ici vaguement s\u00e9nile, courb\u00e9, sur le point de mourir de rire, comme le dit la l\u00e9gende, en peignant le portrait d\u2019une vieille femme au dr\u00f4le de physique ?<br \/>\nA cela tient peut-\u00eatre la singularit\u00e9 de son \u0153uvre : les m\u00eal\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 et de la fiction. Le lieu, pr\u00e9cis\u00e9ment, de l\u2019autoportrait, o\u00f9 se rencontrent le costume anachronique ou le faste et le b\u00e9ret du peintre, sa tenue de travail, ses outils, l\u2019image de soi et ce fond ind\u00e9terminable et grave dont le face \u00e0 face avec le miroir est le vecteur. De ce thyrse dont Baudelaire fit un po\u00e8me \u00e0 Liszt, la mani\u00e8re en est aussi acteur, le raffinement r\u00e9aliste, la virtuosit\u00e9 \u00e9tant, de plus en plus dans les derni\u00e8res ann\u00e9es, contrebalanc\u00e9s par des zones \u00e9bauch\u00e9es, esquiss\u00e9s, laissant voir la peinture en train de se faire, le pr\u00e9cipit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre. \u00ab Ne dirait-on pas que toutes ces corolles d\u00e9licates, tous ces calices, explosions de senteurs et de couleurs, ex\u00e9cutent un mystique fandango autour du b\u00e2ton hi\u00e9ratique ? Et quel est, cependant, le mortel imprudent qui osera d\u00e9cider si les fleurs et les pampres ont \u00e9t\u00e9 faits pour le b\u00e2ton, ou si le b\u00e2ton n\u2019est que le pr\u00e9texte pour montrer la beaut\u00e9 des pampres et des fleurs ? \u00bb Figuration et peinture sont chez Rembrandt \u00e9troitement intriqu\u00e9es. \u00ab Ligne droite et ligne arabesque, intention et expression, roideur de la volont\u00e9, sinuosit\u00e9 du verbe, unit\u00e9 du but, vari\u00e9t\u00e9 des moyens, amalgame tout-puissant et indivisible du g\u00e9nie \u00bb.<br \/>\nC\u2019est dans cet embl\u00e8me sacerdotal qui n\u2019est au fond, rappelle Baudelaire, \u00ab qu\u2019un b\u00e2ton \u00bb que se confondent le dionysiaque et l\u2019apollinien, si l\u2019on peut emprunter le couple nietzsch\u00e9en, le corps et l\u2019esprit, le s\u00e9rieux et la d\u00e9rision, \u00e9ros et thanatos, si l\u2019on use de la th\u00e9orie freudienne. Ce \u00ab chantre de la Volupt\u00e9 et de l\u2019Angoisse \u00e9ternelles \u00bb que Baudelaire voyait en Liszt, c\u2019est celui qui \u0153uvre, comme l\u2019\u00e9crit Malraux, \u00ab \u00e0 transformer le destin en conscience \u00bb ; \u00ab non pas changer un inventaire en un autre inventaire, mais \u00e9tendre jusqu\u2019aux limites des connaissances humaines la mati\u00e8re dans laquelle l\u2019homme puisse devenir davantage un homme, la possibilit\u00e9 infinie des r\u00e9ponses \u00e0 ses questions vitales \u00bb. Et cette conscience qui se dessine dans les quinze derni\u00e8res ann\u00e9es de la vie du peintre est, je crois, simplement celle de l\u2019existence, c\u2019est-\u00e0-dire du lien et de la s\u00e9paration. Cet homme tel qu\u2019il se consid\u00e8re dans le miroir, sculpt\u00e9 par le temps, que l\u2019ambition, l\u2019app\u00e9tit ont fait courir, ont rendu riche et c\u00e9l\u00e8bre, que l\u2019adversit\u00e9 a ruin\u00e9 et isol\u00e9, par quoi tient-il dans le gouffre du temps, dans le vertige ou la folie qui sont les mots d\u2019une m\u00eame conscience sinon par sa volont\u00e9 farouche, son travail, ce regard ? En cette figure composite lentement s\u2019apaisent sobrement le fils prodigue, l\u2019homme qui grimace, le vieux Zeuxis, le peintre en pied en tenue de travail, comme Picasso plus tard se fera photographier en prenant des poses de boxer, celui qui se d\u00e9guise, lib\u00e9ral et chevaleresque, celui au regard sombre et celui qui de se scruter de trop pr\u00e8s en est tout d\u00e9form\u00e9, Saskia malade aussi, \u00e0 la plume et au lavis brun, le b\u0153uf \u00e9cartel\u00e9 offert au regard, le gueux estropi\u00e9, l\u2019homme assis, la m\u00e8re, le philosophe et J\u00e9r\u00e9mie, le couple au lit qu\u2019il grava en 46 et la femme qui pisse. On dit qu\u2019au seuil de la mort on est visit\u00e9 \u00e0 l\u2019envers par le reflux de sa vie enti\u00e8re.<\/p>\n<p>A l\u2019inverse du monde clos de Vermeer, qui lui est par ailleurs contemporain, dans lequel chaque geste et chaque objet semble avoir de toute \u00e9vidence sa place d\u00e9termin\u00e9e, o\u00f9 tout semble rasseoir dans cette \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9ternelle \u00bb que d\u00e9crit Spinoza, l\u2019homme chez Rembrandt est cern\u00e9 d\u2019inconnu, bord\u00e9 d\u2019ombre. Cette lumi\u00e8re si particuli\u00e8re qui fait \u00e9merger les visages, les mains, les sc\u00e8nes est pareil \u00e0 celle d\u2019une chandelle, issue d\u2019un \u00e9chauffement singulier, d\u2019une volont\u00e9, d\u2019une pulsion n\u00e9gantropique dirait-on aujourd\u2019hui. R\u00e9sistance \u00e0 la nuit. Solitude lucide. Est-ce l\u00e0 l\u2019insinuation d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019une conception et d\u2019abord d\u2019un ressenti baroque du monde ? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le pr\u00e9sent n\u2019est qu\u2019un jeu ou un massacre d\u2019archers \u00bb Ren\u00e9 Char Il nait en 1606 \u00e0 Leyde, en Hollande, alors province des Pays-Bas. Ville que je ne situe pas, dans un pays dont je ne connais ni la langue ni l\u2019histoire, tr\u00e8s vaguement la g\u00e9ographie (seulement que le terme de hollande dit dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7187,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7186","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7186","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7186"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7186\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7192,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7186\/revisions\/7192"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7187"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7186"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7186"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7186"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}