{"id":7198,"date":"2020-03-02T21:06:05","date_gmt":"2020-03-02T20:06:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7198"},"modified":"2020-03-03T19:24:38","modified_gmt":"2020-03-03T18:24:38","slug":"yvore-fleurs-pots-murs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/yvore-fleurs-pots-murs\/","title":{"rendered":"Yvor\u00e9, fleurs, pots, murs"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Rien ici parle d\u00e9rision ou alors traduire par: m\u00e9pris absolu des conventions\u00a0\u00bb.<br \/>\nG\u00e9rard Gasiorowski<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0faire quelque chose avec \u00e7a\u00a0\u00bb<br \/>\nCristof Yvor\u00e9<\/p>\n<p>Ce fut tr\u00e8s incidemment et par un chemin dont je ne me souviens ni des sinuosit\u00e9s ni de la pente. C\u2019est si souvent maintenant que les choses vous parviennent au hasard d\u2019une publication sur les r\u00e9seaux sociaux, d\u2019une image qui pointe dans le champ des images qui d\u00e9filent et sur lesquelles le regard ne fait que glisser. A l\u2019\u00e9cran, dans la structure verticale des pages qui en fait le d\u00e9cor d\u2019une chute infinie, tout acqui\u00e8re cette texture lisse qui fait que l\u2019\u0153il coure comme on le fait sur un tapis \u00e9lectrique d\u2019une salle de sport, avalant virtuellement les distances, immobile, sans v\u00e9ritable accroche, sans trop savoir comment s\u2019arr\u00eater, sans trop savoir comment en sortir.<!--more--> Sous de trop nombreux aspects, en de trop nombreuses occasions les images jouent un r\u00f4le m\u00e9canique de fluidifiant, de d\u00e9grippant et m\u00eame d\u2019\u00e9mollient. Ce sont des fa\u00e7ades Haussmanniennes caress\u00e9es de soleil pos\u00e9es sur une carcasse dans les arri\u00e8re-cours et les caves desquelles \u00e7a trime et sa sue, \u00e7a trafique et intrigue. Des illusions, des leurres, des mensonges ou des pi\u00e8ges. Et nous passons ainsi des heures dans tous les coins du monde industriel, dans toutes les situations (on a vu des gens se pr\u00e9cipiter sur les rails d\u2019un train, tomber des falaises, s\u2019\u00e9lectrocuter dans leur bain les yeux riv\u00e9s \u00e0 leur \u00e9cran), \u00e0 pr\u00e9cipiter nos regards \u00ac\u2014et une partie de notre conscience \u00e0 sa suite\u2014 dans les puis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00e9crans de nos \u00e9quipements graiss\u00e9s \u00e0 notre intention par des industriels occup\u00e9s \u00e0 vendre \u00ab du temps de cerveau disponible \u00bb en pistant nos gestes et informant nos comportements. C\u2019est un tunnel sans fin, semblable \u00e0 ceux que l\u2019on provoquait enfant en pressant sur nos paupi\u00e8res pour jouer, nourri par l\u2019app\u00e9tit de quelques-uns, la paresse et l\u2019attrait de la servitude volontaire de quelques autres, les pertes et les profits. Personne ou presque n\u2019\u00e9chappe \u00e0 ces litanies, \u00e0 ces moments d\u2019absence ou de d\u00e9tresse qui nous font aller l\u00e0 comme au cou d\u2019une bouteille, \u00e0 l\u2019ivresse ou au mauvais amour d\u2019un soir dans les parages d\u2019une fin de semaine tress\u00e9e d\u2019alcool de musique et de fum\u00e9e. Regarder l\u2019horizon, avaler une route droite, abruti de fatigue, les yeux un peu brillants, les deux mains sur le volant, se laisser caresser ou p\u00e9n\u00e9trer d\u2019images fugaces, de sensations.<br \/>\nMais je n\u2019ai plus aucun souvenir de mon \u00e9tat d\u2019esprit \u00e0 ce moment. Peut-\u00eatre \u00e9tais-je \u00e0 la recherche de quelque chose de pr\u00e9cis, accroch\u00e9 \u00e0 un travail en cours, me laissant d\u00e9tourner \u00e0 la faveur d\u2019une \u0153illade, rattrap\u00e9 par le charme de la s\u00e9rendipit\u00e9 qui hante la toile. J\u2019avais emprunt\u00e9 une porte d\u00e9rob\u00e9e et m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 aller \u00e0 d\u00e9river. Ou je m\u2019\u00e9tais mis en piste comme un chien de chasse, plus curieux qu\u2019\u00e9nerv\u00e9, cherchant \u00e0 lever ce qui \u00e9tait tapis, mal identifi\u00e9 ; \u00e0 en d\u00e9tourer la figure. Si ma m\u00e9moire est exacte, l\u2019image premi\u00e8re, celle qui devait intriguer assez pour former le d\u00e9sir d\u2019en connaitre un peu plus, est celle d\u2019une branche prise en plan rapproch\u00e9, \u00e9voquant des fleurs de coton. Une sorte de d\u00e9tail sans \u00e9chelle, relavant tout \u00e0 la fois de l\u2019intime ou du feutr\u00e9 et d\u2019une certaine monumentalit\u00e9. Une image qui, dans le tumulte des sollicitations visuelles tant\u00f4t trop franchement aguicheuses, s\u00e9duisantes de toutes les fa\u00e7ons possibles par la luminosit\u00e9, le contraste, la dynamique, la sensualit\u00e9 ou l\u2019humour, tant\u00f4t agressives, bruyantes comme une foule ou un quai de gare, retenait par sa matit\u00e9, son d\u00e9tachement, son incons\u00e9quence, son calme. Ce qui m\u2019avait d\u2019abord intrigu\u00e9 donc, et tr\u00e8s vite s\u00e9duit, c\u2019\u00e9tait son caract\u00e8re intempestif, ou inactuel, son humilit\u00e9 peut-\u00eatre, sa tendresse et l\u2019\u00e9quilibre qu\u2019elle tenait surtout entre une peinture digne d\u2019int\u00e9r\u00eat et une peinture gauche et lourde, maladroite, na\u00efve. Elle n\u2019\u00e9tait pas virtuose, ni d\u2019un raffinement notable, mais elle n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait grossi\u00e8re ou malhabile non plus. Des indices t\u00e9nus, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9trange marginalit\u00e9 du sujet t\u00e9moignaient d\u2019une justesse, d\u2019un m\u00e9lange de travail dans ce qu\u2019il peut avoir de plus laborieux, et de retenue ou de sobri\u00e9t\u00e9. Tout \u00e7a \u00e9tait proche de tomber. Dans le balourd, la croute de caf\u00e9 paum\u00e9, le kitch. Mais \u00e7a ne tombait pas, miraculeusement, presque contre toute logique. J\u2019ai, je crois, ainsi tir\u00e9 le fil, cliquant de page en page pour me faire une id\u00e9e ; mesurer s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un apax, un heureux accident, ou si se tapissait dans ces plis une \u0153uvre coh\u00e9rente, construite, \u00e9quilibr\u00e9e, singuli\u00e8re et marginale. Plusieurs toiles se m\u00e9langent aujourd\u2019hui dans ma m\u00e9moire sans que je puisse dire si l\u2019image premi\u00e8re fut ce pot de 2007 dont les fleurs sortent, robustes, d\u00e9sax\u00e9es, semblables un peu \u00e0 ces acacias nains que l\u2019on voit dans la savane ou ces pins parasols et plantes de maquis coiff\u00e9s par le vent, ce morceau de branche aux fleurs \u00e9paisses, ombreuses, sur fond beige, de 2010, ou la branche de fleurs de coton ros\u00e9es sur fond brun dat\u00e9e de 2013 et r\u00e9alis\u00e9e donc peu avant la mort du peintre. Peintures \u00e0 la fois rustres et japonaises dans leurs \u00e9chos \u00e0 l\u2019art des bonza\u00efs ou des ikebanas, \u00e0 cette branche de cerisier que repris Van Gogh d\u2019apr\u00e8s une estampe d\u2019Hiroshige. Il y a une chance non n\u00e9gligeable que j\u2019ai d\u00e9couvert au hasard de fl\u00e2neries sur le web l\u2019\u0153uvre de Kristof Yvor\u00e9 au moment o\u00f9 elle devait se clore. Au moment o\u00f9 elle devait devenir la plus lisible et bient\u00f4t la plus opaque, d\u00e9j\u00e0 l\u00e9gendaire.<br \/>\nTout jugement de go\u00fbt, toute \u00e9motion esth\u00e9tique, aussi intuitifs et non verbaux soient-ils, sont d\u00e9termin\u00e9s par une culture et une sensibilit\u00e9, mais aussi par le contexte dans lequel l\u2019\u0153uvre se donne \u00e0 appr\u00e9hender. Aussi ma perception n\u2019est-elle pas distincte de cette trajectoire de com\u00e8te, de ce mouvement d\u2019\u00e9clipse ni de la r\u00e9putation de la galerie qui repr\u00e9sentait l\u2019artiste \u2014 la galerie belge Zeno X, celle de Micha\u00ebl Borremans, de Luc Tuymans, de Marl\u00e8ne Dumas. Quelle que soit sa marginalit\u00e9 esth\u00e9tique, sa position m\u00eame de peintre figuratif de tableaux de chevalet dans les ann\u00e9es 1990-2000 \u00e0 Marseille (indices d\u2019une opini\u00e2tret\u00e9 et d\u2019une ind\u00e9pendance remarquables), il n\u2019avait rien d\u2019un artiste brut isol\u00e9, mais \u00e9tait au contraire manifestement un peintre int\u00e9gr\u00e9 dans le milieu international de l\u2019art contemporain, conscient de ce qui se faisait et de ce qu\u2019il faisait lui-m\u00eame au sein de ces mouvements-l\u00e0. Et pour ce qui le requ\u00e9rait, il valait mieux en effet \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 par une galerie belge et sur les foires et salon d\u2019Europe du Nord que dans les institutions fran\u00e7aises pour lesquels ces \u0153uvres \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 peu pr\u00e8s invisibles, sinon inacceptables.<br \/>\nAvan\u00e7ant dans mes recherches, je notais l\u2019obsession de branches et de fleurs, de pots, fa\u00e7ades r\u00e9duites \u00e0 une structure orthogonale, une grille \u00e9paisse, d\u2019angles de pi\u00e8ces, de tomb\u00e9es de rideaux. Aucune figure humaine, aucune narration, aucun \u00e9lan vers le sublime, aucun hors-champ ou au-del\u00e0 ; un l\u00e9ger surr\u00e9alisme si l\u2019on veut, ou une \u00e9tranget\u00e9 semblable \u00e0 celle que l\u2019on retrouve dans certains tableaux de Sironi.  Restrictions, insistance donnant l\u2019impression qu\u2019il n\u2019avait fait que tourner dans l\u2019environnement \u00e9troit et d\u00e9nud\u00e9 d\u2019une cellule, d\u2019une chambre de bonne, cognant aux quatre murs, s\u2019arr\u00eatant sur les rares objets qui y \u00e9taient dispos\u00e9s, sondant les tons mats des murs, revenant sur l\u2019objet dans cette mani\u00e8re que fait le regard parcourant une image ou la calme panique des mouches butant aux carreaux d\u2019une fen\u00eatre. D\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, avec ce dont je disposais, je pouvais y voir quelque chose de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 semblable un peu \u00e0 cet engouement d\u2019Alberto Giacometti pour le portrait et la figure en g\u00e9n\u00e9ral apr\u00e8s sa prise de distance avec Breton et le surr\u00e9alisme, car non, \u00e0 y repenser, \u00e0 peser la chose vraiment, il ne savait pas ce qu\u2019\u00e9tait une t\u00eate : dans son \u00e9vidence, dans sa familiarit\u00e9 m\u00eame quelque chose inqui\u00e9tait de profond\u00e9ment opaque. L\u2019\u00e9conomie qui faisait le monde o\u00f9 \u00e9voluer se d\u00e9litait ; son assurance avec. Sans doute ne savait-il plus tr\u00e8s bien non plus ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019art, la sculpture, la peinture. Inutile alors dans ces moments d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 profonde de jouer sur le code en d\u2019infinies variations et de batifoler comme le fit Picasso, gargantuesque et non sans g\u00e9nie. D\u2019ailleurs, du g\u00e9nie, Yvor\u00e9 en a-t-il ? Le plus sage est de r\u00e9duire, commencer par un d\u00e9tail, un morceau, quelque chose qui ne soit pas trop remuant, \u00e0 l\u2019exemple d\u2019un pot, d\u2019une fleur dans un vase, d\u2019une table, ce que l\u2019on appelle ici une nature morte, ailleurs une vie silencieuse ou immobile. L\u2019\u00e9poque veut que ce soit, apr\u00e8s que les cubistes en aient fait le lieu de leurs premi\u00e8res exp\u00e9riences au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, apr\u00e8s que Morandi en ait fait la presque exclusivit\u00e9 de ses motifs et que l\u2019art populaire le plus commercial en ait fait l\u2019idole du mauvais go\u00fbt, un clich\u00e9 de peinture, \u00e0 peu pr\u00e8s impossible de peindre innocemment, ou du moins avec un minimum de d\u00e9gagement, une nature morte.  Gasiorowski ent\u00e9rina la chose en brossant une s\u00e9rie de pots de fleur qui, \u00e0 l\u2019image des gesticulations de son \u0153uvre, posait pr\u00e9cis\u00e9ment la question de sa possibilit\u00e9 et m\u00eame des issues qu\u2019un peintre pouvait trouver en cette \u00e9poque pour lui-m\u00eame. D\u00e9constructions de l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019\u0153uvre, de peinture, du bien peint que je ne peux m\u2019emp\u00eacher de voir comme les manifestations m\u00eal\u00e9es du d\u00e9sespoir et de la col\u00e8re. Quoi de plus idiot et de plus impossible dans le m\u00eame temps qu\u2019un pot emmanch\u00e9 d\u2019une fleur ? Et quoi de plus attirant pour un caract\u00e8re effront\u00e9 ? D\u2019ailleurs il ne s\u2019agit jamais pour Cristof Yvor\u00e9 ni de pot ni de fleurs mais de vagues id\u00e9es ou de souvenirs : l\u2019id\u00e9e d\u2019une fleur dans un pot qui serait peinte sur une toile, bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 conqu\u00e9rir son droit \u00e0 l\u2019existence, \u00e0 manifester ce d\u00e9sir d\u2019\u00eatre, comme on voit de jeunes pousses percer l\u2019asphalte des trottoirs ou occuper l\u2019\u00e9troite br\u00e8che d\u2019une fissure dans le b\u00e9ton, \u00e0 l\u2019endroit pr\u00e9cis de l\u2019interdit. Certaines toiles seront raval\u00e9es ou pr\u00e9cipit\u00e9es dans les enfers, je les juge pour mauvaises, presque potaches. Prises dans l\u2019\u0153uvre elles ne sont pas pour autant d\u00e9pourvues de quelque chose de touchant, \u00e0 la fa\u00e7on de cette histoire du vilain petit canard. D\u2019autres tiennent, farouches, cet \u00e9trange \u00e9quilibre, rattrap\u00e9es on ne sait pas trop comment. Leur existence en est miraculeuse. De nature ambigu\u00eb, elles apparaissent prises dans ces mouvements contraires de la fid\u00e9lit\u00e9, de l\u2019attention et de la d\u00e9sinvolture ou de la d\u00e9figuration. On les dirait monstrueuses si l\u2019on se rappelait derri\u00e8re le sens moderne que l\u2019on donne \u00e0 ce mot son sens primitif.<br \/>\nUn \u00e9cueil suppl\u00e9mentaire aurait \u00e9t\u00e9 de trop bien les peindre, d\u2019en faire des prouesses ou des d\u00e9monstrations d\u2019\u00e9loquence, de dext\u00e9rit\u00e9, de virtuosit\u00e9. On sait ce que la modernit\u00e9 doit \u00e0 cette asperge que peignit Manet en sus de la botte qu\u2019un collectionneur lui avait prise, pour s\u2019ajuster \u00e0 la somme vers\u00e9e. L\u2019anecdote est fameuse, non sans \u00e9voquer ces faces B de l\u2019\u00e9poque des 45 tours qui contre toute attente devenaient des tubes, \u00e9clipsant le titre qui avait initialement \u00e9t\u00e9 mis en avant. Revanche des n\u00e9glig\u00e9s, des marginaux, des outsiders et des r\u00e9prouv\u00e9s, de ceux sur lesquels on ne mise rien. On n\u2019a plus tellement d\u2019\u0153il pour la botte aujourd\u2019hui, fascin\u00e9s par le magistral et ind\u00e9passable morceau de peinture qui lui succ\u00e9da. Mais \u00e0 cet endroit, dans le temps qui est le notre, apr\u00e8s \u00e7a, apr\u00e8s l\u2019histoire de l\u2019abstraction et les tumultes de l\u2019\u00e9poque moderne, ce type de geste rel\u00e8ve de la vanit\u00e9. Ou, ce qui est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose, d\u2019ignorance na\u00efve, de quelque chose de d\u00e9raisonnable.<br \/>\nUn terme me venait tout \u00e0 l\u2019heure, que j\u2019avais d\u2019abord repouss\u00e9, le jugeant sujet \u00e0 malentendu, mais qui insiste : celui de cynisme. Non pas dans cette acception moderne qui d\u00e9signe un manque de moralit\u00e9, les mensonges \u00e9hont\u00e9s, l\u2019arrogance d\u00e9complex\u00e9e de puissants et de politiques, mais dans le sens de Diog\u00e8ne, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e0 l\u2019inverse, comme attitude critique. Ce geste qui pourrait passer pour grotesque, absurde, emp\u00each\u00e9, de peindre malgr\u00e9 tout d\u2019abord et ensuite de peindre pr\u00e9cis\u00e9ment de tels sujets, dans cette facture, met terriblement le pied dans le plat. Ou, pourrait-on dire, rel\u00e8ve du geste suicidaire. Il ne s\u2019engage dans aucun des parti-pris, social, politique, narratif, stupide ou kitch qui pourraient lui donner une issue. Au contraire, il semble poser \u2014et se poser \u00e0 lui-m\u00eame\u2014 la question de sa possibilit\u00e9, sa viabilit\u00e9, sa capacit\u00e9 de r\u00e9sonance dans l\u2019espace social ou culturel. Il s\u2019attache \u00e0 mesurer ce rapport de force hautement politique qui s\u2019instaure immanquablement entre le d\u00e9sir individuel ou m\u00eame celui qui \u00e9mane d\u2019une minorit\u00e9 et la possibilit\u00e9 que lui conc\u00e8de ou lui renie la grande machine sociale normative. Et sa force, paradoxalement, est que cette peinture ne tranche pas, qu\u2019elle n\u2019affirme pas, mais qu\u2019elle en demeure inqui\u00e8te, intranquille. Parfois prise d\u2019un \u00e9lan de vie \u00e0 la mani\u00e8re de certaines fleurs de 2013 dont les couleurs crues m\u2019\u00e9voquent cette petite toile de Bonnard que j\u2019aime beaucoup, esquissant en contre-jour des baigneurs orange sur une mer outremer, mais le plus souvent boudeuse, peu aimable, triste, elle \u00e9num\u00e8re les indices d\u2019une fin de partie. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e9paisseur picturale, les reprises ou ajustements dont elle t\u00e9moigne, toute y semble gauche, mal assur\u00e9, bancal, un peu grossier. Alors j\u2019y vois comme des restes, des personnages rechignant \u00e0 quitter la sc\u00e8ne, gagnant quelques minutes ou, n\u2019ayant plus rien \u00e0 opposer \u00e0 leur \u00e9vacuation que l\u2019inertie de leur corps, \u00e0 la mani\u00e8re de ce morceau de bougie massive dont j\u2019ai en souvenir plusieurs variantes, beige, rose ou bleu, de ces ballons mass\u00e9s au plafond d\u2019un pi\u00e8ce vide, de 2008, comme apr\u00e8s une f\u00eate, des figures de m\u00e9lancolie et de nostalgie. M\u00e9lancolie en ce que le peintre semble toujours emp\u00each\u00e9 dans ses moyens, que rien ne semble vouloir ou pouvoir s\u2019ouvrir et se d\u00e9gager, se clarifier (on est toujours insuffisant \u00e0 la t\u00e2che). Et nostalgie dans les fleuraisons vives ou douces-am\u00e8res qui signalent une saison, une pr\u00e9carit\u00e9, un pass\u00e9 proche ou cette \u00ab pass\u00e9e \u00bb des choses soumises \u00e0 dispara\u00eetre, \u00e0 s\u2019\u00e9teindre, \u00e0 faner. On se d\u00e9fait mal, s\u2019engageant en peinture, sollicit\u00e9 par ces moyens que certains disent anachroniques, obsol\u00e8tes, d\u00e9pass\u00e9s d\u2019une certaine d\u00e9ception d\u2019\u00eatre arriv\u00e9s apr\u00e8s : apr\u00e8s Lascaux et Chauvet, l\u00e0 o\u00f9 tout semblait s\u2019inventer dans une libert\u00e9 vertigineuse, apr\u00e8s la villa des myst\u00e8res de Pomp\u00e9i, apr\u00e8s Giotto et Mantegna, apr\u00e8s Le Caravage, Rembrandt et Vermeer, apr\u00e8s Poussin et C\u00e9zanne, Manet, Picasso, Max Ernst et Juan Miro, Piet Mondrian, Kasimir Malevitch, Marcel Duchamp, Robert Rauschenberg, Pollock, Andy Warhol. L\u00e0 tient aussi son tragique. Pauvre ou mis\u00e9rabiliste, d\u00e9ceptive, oppressante parfois, l\u2019\u0153uvre d\u2019Yvor\u00e9 m\u2019a laiss\u00e9 parfois l\u2019impression d\u2019une \u0153uvre \u00e9touff\u00e9e, min\u00e9e par une absence d\u2019horizon ou d\u2019issue, un geste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. J\u2019y ai vu celle-l\u00e0 que tentait de poursuivre Marcel Proust au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle apr\u00e8s quelques pastiches et mondanit\u00e9s sans issue, finissant par faire \u0153uvre, justement par le r\u00e9cit de cette impossibilit\u00e9 v\u00e9cue. Dans une sorte d\u2019acharnement patient, d\u2019abn\u00e9gation, dans une confiance intime dans les moyens mis en \u0153uvre qui ne devait pourtant pas \u00eatre sans ombres, il aura \u00e9labor\u00e9 en vingt ans une \u0153uvre singuli\u00e8re, troublante, \u00e9quivoque.  Ces mots de Goethe : \u00ab on peut aussi b\u00e2tir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Rien ici parle d\u00e9rision ou alors traduire par: m\u00e9pris absolu des conventions\u00a0\u00bb. 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