{"id":7213,"date":"2020-04-08T14:19:12","date_gmt":"2020-04-08T13:19:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7213"},"modified":"2020-04-08T14:19:12","modified_gmt":"2020-04-08T13:19:12","slug":"on-nentend-rien-a-cette-magie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-nentend-rien-a-cette-magie\/","title":{"rendered":"On n\u2019entend rien \u00e0 cette magie"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab On n\u2019entend rien \u00e0 cette magie. Ce sont des couches \u00e9paisses appliqu\u00e9es les unes sur les autres et dont les couleurs transpirent de dessus en dessous \u00bb<\/em> Diderot<\/p>\n<p>Ainsi proc\u00e8de la peinture quand elle se dissocie du dessin, du trac\u00e9 et des contours auxquels elle est asservie parfois : l\u2019image s\u2019\u00e9bauche par des traces, des indications, les grandes masses.<!--more--> Comme un sculpteur d\u00e9gauchit un bloc avant d\u2019aller plus avant dans la d\u00e9finition des choses. L\u2019espace de la toile est d\u2019abord investi, balis\u00e9. Un mouvement s\u2019esquisse. Les formes ensuite s\u2019affinent, se pr\u00e9cisent, se distinguent plus nettement. Prenant distance avec leur nature premi\u00e8re, mat\u00e9riellement picturale, comme par une op\u00e9ration chimique, elles s\u2019avancent dans l\u2019espace du lisible. Apr\u00e8s quelques moments \u00e9quivoques, les mots refluent et nomment. C\u2019est un biscuit, c\u2019est une pomme, la silhouette d\u2019un bois vers lequel serpente une route. D\u2019une s\u00e9ance \u00e0 l\u2019autre, l\u2019image monte doucement, comme un visage s\u2019avance dans la rue, de plus en plus saisissant, imposant son relief. La composition s\u2019affirme. Quelques nuances soutiennent cette prise de corps, lui donnent un pouvoir de p\u00e9n\u00e9tration accru dans la chair de la conscience. Quelques accents, pour marquer un cern\u00e9, un creux ou le reflet d\u2019une saillance, finissent de tendre la peau, de fixer l\u2019ensemble. Le peintre met la touche finale comme l\u2019\u00e9crivain pose le point qui referme l\u2019ensemble. On oublie les moyens et on se prend aux mots. Comme Diderot devant un Chardin, on peut dire : \u00ab il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 prendre ces biscuits et les manger \u2026 ces fruits et les peler\u2026 \u00bb. D\u2019un portrait all\u00e9gorique de Janmot on tomberait amoureux, se suspendant \u00e0 des l\u00e8vres qui n\u2019en sont pas.<br \/>\nCertaines \u00e9poques et certaines \u00e9coles ont port\u00e9 loin le d\u00e9sir de fini par lequel la touche s\u2019efface, la mat\u00e9rialit\u00e9 disparait pour offrir \u00e0 l\u2019image sa gloire. Il fallait que l\u2019on oublie le doigt qui montre pour ne voir que la lune en son apparition suspendue et abstraite. Parfois d\u2019autres exigences dictaient le geste : c\u2019\u00e9tait choses \u00e0 voir de loin, et comme on outre le maquillage de sc\u00e8ne il fallait forcer le trait pour soutenir l\u2019effet. Certains peintres dans leurs toiles anticipaient l\u2019effet d\u2019anamorphose d\u2019un accrochage en hauteur comme on dit que Phidias sculpta plut\u00f4t trapue sa statue d\u2019Ath\u00e9na dont il savait que, hiss\u00e9e sur son socle, \u00e0 quatre m\u00e8tres de hauteur, elle retrouverait \u00e0 l\u2019\u0153il ses proportions parfaites.<br \/>\nEn trahissant la mise en sc\u00e8ne, en d\u00e9tachant l\u2019objet du point de vue ou du contexte dans lequel il se donnait \u00e0 voir, ou \u00e0 appr\u00e9hender, les mus\u00e9es et les catalogues ont fait des \u0153uvres et des objets rituels ou domestiques, comme des insectes piqu\u00e9s dans des boites ou des animaux empaill\u00e9s, des objets \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames, soumis \u00e0 une existence, \u00e0 une visibilit\u00e9 nouvelles. Ainsi s\u2019approcha-t-on des peintures jusqu\u2019\u00e0 en voir la touche, la mani\u00e8re parfois enlev\u00e9e et presque na\u00efve de marquer certains reliefs, \u00e9cras\u00e9s dans certains cas tout au pied de panneaux monumentaux mang\u00e9s par les reflets de l\u2019\u00e9clairage sur le vernis, louchant sur l\u2019orteil d\u2019un pied plus grand que nature dont l\u2019ongle est marqu\u00e9 par la virgule d\u2019un emp\u00e2tement blanc. Les Nymph\u00e9as les plus abstraits de Monet comme les Corot les plus radicaux ont en partage d\u2019ailleurs de produire cette impression que nous sommes l\u00e0 devant des d\u00e9tails ou des gros plans.<br \/>\nLes peintres en tir\u00e8rent-ils une le\u00e7on de peinture anachronique qui fa\u00e7onna la sensibilit\u00e9 moderne ? Ou l\u2019histoire qui fit qu\u2019aux corniches des mus\u00e9es et aux couvertures des monographies se d\u00e9crochaient en belles lettres les noms de ceux dont la singularit\u00e9 ouvrait les portes de la l\u00e9gende accusa un d\u00e9sir plus grand de se d\u00e9marquer qui passait par l\u2019affirmation d\u2019une mani\u00e8re ? \u00c9tait-ce l\u2019affirmation qu\u2019on dirait lyrique d\u2019un \u00e9lan int\u00e9rieur qui ne tiendrait plus seulement au pathos des figures et au baroque de la composition mais aussi \u00e0 une fa\u00e7on d\u00e9poitraill\u00e9e et hors d\u2019elle de la peinture que le go\u00fbt grec antique que l\u2019on accordait au Laocoon avait brid\u00e9 ?<br \/>\nMe sid\u00e8re aujourd\u2019hui l\u2019esp\u00e8ce de d\u00e9sinvolture virtuose que se permet Velasquez, celle de Rembrandt, de Greco. C\u2019est \u00e0 eux que j\u2019ai appris d\u2019abord.<br \/>\nCertains ont dit des tableaux de commande, des portraits de cours, que cette esth\u00e9tique que l\u2019on appr\u00e9cie aujourd\u2019hui comme moderne \u00e9tait le r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9conomie pratique, le m\u00e9lange d\u2019une m\u00e9thode \u00e9prouv\u00e9e et du besoin d\u2019aller vite, soutenus par un geste et un \u0153il s\u00fbrs. Cela ne me satisfait qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 quand j\u2019appr\u00e9cie le caract\u00e8re qui \u00e9mane de certains portraits, leur humanit\u00e9, leur d\u00e9licatesse et leur vigueur m\u00eal\u00e9s. Et surtout cet \u00e9tat de gr\u00e2ce que produit l\u2019\u00e9conomie plastique elle-m\u00eame quand chaque touche se laisse voir dans ce qu\u2019elle a de n\u00e9cessaire et de juste, comme \u00e9trang\u00e8re au labeur humain, sid\u00e9rante. Ce sont les \u0153uvres de la maturit\u00e9 qui t\u00e9moignent le mieux de cette lisibilit\u00e9 du processus et de cette \u00e9conomie gestuelle qui font de ces artistes, comme l\u2019on dit des grands maitres au japon, des tr\u00e9sors humains. Et l\u2019on reconnait l\u00e0 ce qui nous fait consid\u00e9rer Hokusai comme un virtuose du dessin. D\u00e9tachement ou d\u00e9sinvolture de ceux qui n\u2019ont plus rien \u00e0 prouver ? Que plus aucune convention ne bride ? Assurance et maitrise conquises ? Urgence ressentie par la fin ?  Accr\u00e9ditant la remarque de Picasso \u00e0 Lascaux, affirmant qu\u2019 \u00ab on n\u2019a rien fait de mieux depuis \u00bb, l\u2019alliance de l\u2019\u00e9conomie, de la libert\u00e9 plastique et de l\u2019expressivit\u00e9 \u00e0 laquelle s\u2019accroche la modernit\u00e9 a une histoire plus longue que celle que l\u2019on regarde d\u2019ordinaire.  Je n\u2019ai jamais trop go\u00fbt\u00e9 Fragonard, hormis une ou deux toiles, non plus que Franz Hals, mais je dois reconnaitre que le mouvement qu\u2019ils donn\u00e8rent aux figures auquel participe une fougue picturale singuli\u00e8re pr\u00e9figure une mani\u00e8re d\u2019instantan\u00e9 \u00ac\u00ac\u2014 l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 comprise \u2014 symptomatique des peintres de la vie moderne.<br \/>\nLes \u00e9poques et les milieux ne font que tol\u00e9rer ou refuser, red\u00e9couvrir ou promouvoir des esth\u00e9tiques et des discours qui leur pr\u00e9existaient sans \u00eatre toujours bien visibles, comme un bateau dans une grosse houle disparait \u00e0 intervalle plus ou moins r\u00e9gulier, selon les perspectives et la sensibilit\u00e9 du moment. C\u2019est comme la vie, ouverte et riche, profuse avant que les circonstances s\u00e9lectionnent certaines options, mettent au contraire un terme \u00e0 d\u2019autres. Le \u00ab far presto \u00bb du Tintoret \u00e9tait, \u00e0 en croire les t\u00e9moignages de ses contemporains, \u00e9nonc\u00e9 au XVI\u00e8me si\u00e8cle plut\u00f4t comme un reproche, la marque d\u2019une imp\u00e9tuosit\u00e9 qui lui faisait manquer la Beaut\u00e9 id\u00e9ale, que comme une avanc\u00e9e plastique. A D\u2019Aubigny encore, trois si\u00e8cles plus tard, Th\u00e9ophile Gautier reprochait qu\u2019il se contente d\u2019impressions et que ses \u0153uvres manquent de fini. On y regarde aujourd\u2019hui diff\u00e9remment. La chose \u00e9tait l\u00e0, au moins comme possible, \u00e9mergeant localement et ponctuellement.<\/p>\n<p>Avec Delacroix, la chose est plus affich\u00e9e encore. Elle est dite : \u00ab Il en est des po\u00e8mes comme des tableaux : ils ne doivent pas \u00eatre trop finis \u00bb. Il s\u2019agit de conserver en l\u2019\u0153uvre achev\u00e9e le mouvement de son \u00e9laboration, ces jeux dans les touches qui leur conf\u00e8re une certaine mobilit\u00e9. D\u2019importer dans l\u2019\u0153uvre le charme et la spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019\u00e9tude et du croquis. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre familiaris\u00e9 avec la technique de l\u2019aquarelle \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un voyage en Angleterre en 1825, les carnets qu\u2019il r\u00e9alise lors de son voyage en Afrique du Nord, en 1832, serviront de matrice \u00e0 nombre des tableaux r\u00e9alis\u00e9s des ann\u00e9es plus tard. Paysages et figures saisis sur le vif, impressions not\u00e9es sur l\u2019instant.<br \/>\nC\u2019est le peintre Eug\u00e8ne Isabey tout juste rentr\u00e9 d\u2019Alger qui avait \u00e9t\u00e9 d\u2019abord pressenti pour accompagner la mission diplomatique command\u00e9e par Louis-Philippe avant que celui-ci se d\u00e9siste. Se croiseront-ils dix ans plus tard \u00e0 \u00c9tretat ou sur ces c\u00f4tes normandes o\u00f9 devaient s\u2019esquisser les premiers tableaux impressionnistes ?<br \/>\nDelacroix entendait-il, introduire dans l\u2019\u0153uvre cette part de vague qui caract\u00e9rise l\u2019imagination et la m\u00e9moire, lui qui note dans son journal que ce qu\u2019il appr\u00e9cie des choses est indissociable des souvenirs qu\u2019il leur accole ? Accr\u00e9ditait-il la remarque de Balzac observant que \u00ab toute po\u00e9sie proc\u00e8de d\u2019une rapide vision des choses \u00bb ?<br \/>\nUn si\u00e8cle encore apr\u00e8s c\u2019est cette part plus radicalement encore \u00e9quivoque et lacunaire qui fait dire \u00e0 Marcel Duchamp que \u00ab c\u2019est le spectateur qui fait l\u2019\u0153uvre \u00bb, insistant sur la part laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation.<br \/>\nAujourd\u2019hui on a appris \u00e0 se d\u00e9tacher des exigences esth\u00e9tiques, des comp\u00e9tences \u00e0 quoi on reconnaissait du m\u00e9tier pour gouter au caract\u00e8re vrai de l\u2019instinctif, du brut, du gauche, de l\u2019expressif. L\u2019attention s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e.  L\u2019art des na\u00effs et des fous, des enfants ont rejoint celui des professionnels et l\u2019ont infus\u00e9. Un artiste comme Walter Swennen peut observer que \u00ab\u00a0Tout ce qui est r\u00e9ussi a quelque chose de nonchalant\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais je ne peux m\u2019emp\u00eacher de revenir \u00e0 D\u2019Aubigny, \u00e0 Th\u00e9odore Rousseau, \u00e0 Corot, puis \u00e0 Boudin, Pissaro et Monet pour ce rel\u00e2chement ahurissant de la facture que l\u2019on pouvait voir ici et l\u00e0 chez d\u2019autres peintres du XIX\u00e8me, non n\u00e9cessairement affili\u00e9s \u00e0 L\u2019Impressionnisme ou \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Barbizon. J\u2019ai ainsi dans mes fichiers un portrait de Ramon Cassas dont m\u2019\u00e9bahit l\u2019arri\u00e8re-plan, quelques toiles de Joachim Sorolla \u00e0 propos duquel un critique \u00e9crivit au d\u00e9but du XXeme si\u00e8cle qu\u2019il \u00e9tait le \u00ab fils de Goya, petit fils de Vel\u00e1zquez \u00bb, et de Monticelli qui annoncent Auerbach, De Kooning ou Leroy. De Sorolla j\u2019ai relev\u00e9 cette remarque qui pourrait \u00eatre de Monet \u00ab poursuivant, comme disait C\u00e9zanne, l\u2019insaisissable nuance des effets \u00bb car \u00ab Rien n\u2019est immobile dans ce qui nous entoure. La mer se crispe \u00e0 chaque moment, les nuages se d\u00e9forment, en se d\u00e9pla\u00e7ant ; la corde suspendue \u00e0 ce bateau oscille lentement ; cet enfant saute ; cet arbre plie ses branches et les soul\u00e8ve \u00e0 nouveau\u2026 mais m\u00eame si tout \u00e9tait p\u00e9trifi\u00e9 et fixe, il suffirait que le soleil bouge, comme il fait sans cesse, pour donner un effet diff\u00e9rent aux choses\u2026 il faut peindre vite, pour ne rien perdre de ce qu\u2019il y a de fugace, qu\u2019on ne retrouvera plus ! \u00bb<br \/>\nPlusieurs fois j\u2019ai vu bross\u00e9s des ciels \u00e9voquant une palette sur laquelle en taches de diverses dimensions on vient essayer et ajuster une teinte, d\u00e9charger un pinceau. La toile basculait mentalement pour se donner comme un plateau de table, \u00e0 concurrence du paysage figur\u00e9, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de ce qu\u2019entreprirent Paul S\u00e9rusier et les Nabis d\u00e8s 1888. Bient\u00f4t, avec la s\u00e9rie sur la cath\u00e9drale de Rouen, le paysage rencontrera le mur. Des fum\u00e9es train\u00e9es par une locomotive trait\u00e9es en r\u00e9serve, cavali\u00e8rement. La confusion visuelle de haubans et de mats, de fanions rendue \u00e0 ce qu\u2019elle est en l\u2019absence des mots qui d\u00e9signent et discriminent. Dans un souci r\u00e9aliste non plus focalis\u00e9 sur un mim\u00e9tisme photographique mais d\u00e9sireux de rendre le mouvement de la vie.<br \/>\nDans les toiles de la Grenouill\u00e8re que peint Monet en 1869, les scintillements des rides \u00e0 la surface de l\u2019eau se confondent aux silhouettes qui nagent, aux t\u00eates qui \u00e9mergent, rendant l\u2019aveuglement. Et que l\u2019on regarde le drapeau claquant au vent dans la toile de L\u2019h\u00f4tel des Roches Noires \u00e0 Trouville, de 1870, qui, bien qu\u2019au premier plan et devant, selon les principes de la perspective atmosph\u00e9rique, \u00eatre cr\u00e9dit\u00e9 de la plus grande d\u00e9finition, consiste en des train\u00e9es de couleurs tremblotantes pos\u00e9es \u00e0 m\u00eame le fond \u00e9cru de la toile laiss\u00e9e en r\u00e9serve, et mal cern\u00e9es par le bleu du ciel. Quand, et chez qui avait-on pu voir un pareil traitement au service du rendu du mouvement ?<br \/>\nRegardant \u00e0 nouveau une petite toile de la plage \u00e0 Trouville dat\u00e9e de la m\u00eame ann\u00e9e repr\u00e9sentant sa femme Camille abrit\u00e9e d\u2019une ombrelle en compagnie probable de Mme Boudin je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de revenir, hypnotis\u00e9, \u00e0 ces larges coups de brosse blancs par lesquels Monet marquait sur la partie de la robe \u00e9chappant \u00e0 la protection de l\u2019ombrelle l\u2019\u00e9clat mordant de la lumi\u00e8re et qui, dans un m\u00eame mouvement, simultan\u00e9ment, se donnaient comme tels, quittant l\u2019espace illusionniste de l\u2019image pour accuser la surface en mettant \u00e0 nu la mati\u00e8re m\u00eame dans sa manifestation concr\u00e8te.<br \/>\nMoins de dix ans apr\u00e8s, Eadweard Muybridge met au point ce qu\u2019il nomme la chronophotographie. Monet peint par trois fois selon une vue identique La Seine \u00e0 Lavacourt. Un peu avant, c\u2019est le chemin de halage \u00e0 Lavacourt ou le petit bras de la Seine \u00e0 V\u00e9theuil \u00e0 cinq ou six reprises, dans des teintes diff\u00e9rentes. Aurait-il eu le souci de nommer ce \u00e0 quoi il travaillait au long de la courbe du soleil, peut-\u00eatre aurions-nous dans notre vocabulaire le mot de chrono-peinture.<br \/>\nJe pense \u00e0 quelques toiles de Daumier, contemporain de Monet \u00e0 une poign\u00e9e d\u2019ann\u00e9es, dont Baudelaire disait qu\u2019il \u00e9tait l\u2019une des figures les plus importantes de l\u2019art moderne, et dont la vie que l\u2019on reconnait \u00e0 ses \u0153uvres tient pr\u00e9cis\u00e9ment au manque de d\u00e9finition et de cern\u00e9 que l\u2019on constate \u00e0 ces choses entraper\u00e7ues, juste crois\u00e9es et dont ne subsiste un instant, fugace, que l\u2019impression. J\u2019ai eu longtemps au mur de ma chambre d\u2019adolescent une reproduction de sa Blanchisseuse remontant d\u2019un quai \u00e0 contrejour qui me semblait \u00e0 chaque regard que je portais sur elle de poser \u00e0 l\u2019instant m\u00eame le dernier pas et une longue \u00e9bauche o\u00f9 se d\u00e9coupaient, \u00e0 peine esquiss\u00e9s les silhouettes de Sancho Panca et de Don Quichotte arrivant sur un cadavre de mule \u00e9tendu en travers du chemin. A la diff\u00e9rence du Verrou de Fragonard que je trouvais sur-jou\u00e9, trop intelligent, c\u2019\u00e9tait pour moi \u00e0 l\u2019\u00e9gal de Cartier-Bresson un pur repr\u00e9sentant et un maitre de \u00ab l\u2019instant d\u00e9cisif \u00bb. Fran\u00e7ois Bon a \u00e9crit un tr\u00e8s beau texte \u00e0 propos d\u2019un tableau du mus\u00e9e de Lyon sur lequel on voit, cadr\u00e9 tr\u00e8s haut, un petit groupe, des passants : \u00ab Encore est-ce brumeux, ombr\u00e9, les silhouettes se fondent dans le noir, comme si nous, humains, n\u2019\u00e9tions que bref surgissement depuis rien, fonds opaque en brume et bleu. Passants : l\u2019homme devant est sombre et muet, ils sont serr\u00e9s les uns contre les autres comme si derri\u00e8re on les serrait tous ensemble \u00e0 la ceinture, l\u2019humanit\u00e9 un paquet, des \u00e9clats qui tranchent o\u00f9 plus rien qu\u2019une caricature, des cols, des poils, les bouches comme si l\u2019haleine, vous imaginez l\u2019haleine et puis. Juste ce raclement de mati\u00e8re, l\u2019image comme creus\u00e9e dans la toile sombre plut\u00f4t que les couleurs pos\u00e9es sur elle. Cela se d\u00e9fait au bord, c\u2019est un r\u00eave. C\u2019est vous quand vous vous souvenez de la rue \u00bb. Ce que peint Daumier ce n\u2019est pas tant l\u2019homme ou le groupe, mais comme ils sont passants ; l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, \u00ab l\u2019imparfait du regard \u00bb. Et sa modernit\u00e9 est aussi celle de la ville en ce qu\u2019elle est mouvement : \u00ab on doit contraindre l\u2019art \u00e0 l\u2019instant, aux formes pauvres et arbitraires qui restent quand on enl\u00e8ve la dur\u00e9e, mais qui remettent l\u2019artiste en prise avec le monde au plus proche, et la capacit\u00e9 d\u2019arracher cette taie qui est ce que le r\u00e9el occulte de sa propre instance de v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br \/>\n(\u2026)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab On n\u2019entend rien \u00e0 cette magie. Ce sont des couches \u00e9paisses appliqu\u00e9es les unes sur les autres et dont les couleurs transpirent de dessus en dessous \u00bb Diderot Ainsi proc\u00e8de la peinture quand elle se dissocie du dessin, du trac\u00e9 et des contours auxquels elle est asservie parfois : l\u2019image s\u2019\u00e9bauche par des traces, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7214,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7213","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7213","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7213"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7213\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7215,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7213\/revisions\/7215"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7214"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7213"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7213"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7213"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}