{"id":7236,"date":"2020-05-22T22:26:03","date_gmt":"2020-05-22T21:26:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7236"},"modified":"2020-05-22T22:26:03","modified_gmt":"2020-05-22T21:26:03","slug":"au-debut-on-ne-voit-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/au-debut-on-ne-voit-rien\/","title":{"rendered":"Au d\u00e9but on ne voit rien"},"content":{"rendered":"<p>Au d\u00e9but on ne voit rien ou presque. Ou plut\u00f4t. On voit tout sans distinction. Et c\u2019est de cette saturation que l\u2019on s\u2019aveugle.<!--more--> Tout le champ visuel qui, en peinture correspond \u00e0 la surface du tableau, est nuanc\u00e9 de teintes, de valeurs, marqu\u00e9 d\u2019intensit\u00e9s variables, comme le fait un feuillage lorsque l\u2019on l\u00e8ve la t\u00eate vers la canop\u00e9e depuis l\u2019ombre d\u2019un sous-bois ou aussi bien les phosph\u00e8nes lorsque l\u2019on presse ses yeux paupi\u00e8res closes ou que malgr\u00e9 celles-ci et la fatigue la nuit int\u00e9rieure est encore chauff\u00e9e d\u2019images r\u00e9manentes ou persistantes semblables \u00e0 des superpositions diapositives. Et c\u2019est sans doute ce que virent ces indiens auxquels on retourna les premiers portrait photographiques que l\u2019on avait fait d\u2019eux et dont un t\u00e9moin raconte qu\u2019ils ne semblaient voir que la marge blanche qui les cernait sans distinguer dans le jeu des valeurs de gris la traduction photog\u00e9nique de leur apparence.<br \/>\nCe ne pourrait \u00eatre, comme dans ces peintures de Vuillard, ou d\u2019Eug\u00e8ne Leroy plus tard, qu\u2019un enchev\u00eatrement touffu contaminant la surface et qu\u2019\u00e0 sonder longuement on pouvait informer de ce que l\u2019on y projetait et qui se m\u00ealait bient\u00f4t aux jeux de la peinture dans cette fa\u00e7on mixte qui faisait que ce que l\u2019on voyait l\u00e0 finalement \u00e9tait \u00e0 part \u00e9gale symphonie visuelle et repr\u00e9sentation, d\u00e9coration toute en surface et manifestation d\u2019un espace profond. De l\u2019un ou de l\u2019autre les critiques et la caricature surtout ont pu dire qu\u2019ils cherchaient \u00e0 faire passer leur palette pour un tableau. Et comme souvent, comme pour les Impressionnistes, les Cubistes, les Fauves, il suffit de d\u00e9shabiller l\u2019ironie de la critique pour localiser pr\u00e9cis\u00e9ment le mouvement qu\u2019elle pointe. Ceux-l\u00e0 avaient su consid\u00e9rer \u00e0 rebours du jugement dominant ce qui dans la palette relevait du tableau. Ou les saveurs particuli\u00e8res et jouissives de ces morceaux de peintures involontaires que faisaient les palettes dans ce lieu p\u00e9riph\u00e9rique du travail qui tenait un peu des marges et des notes dont les \u00e9crivains accompagnent la r\u00e9daction de leurs livres. Mais sans doute cela s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 sans d\u00e9cision, tr\u00e8s intuitivement, apparaissant alors comme un surplus donn\u00e9 au hasard d\u2019une recherche peu verbale ; et peut-\u00eatre invu d\u2019abord avant d\u2019\u00eatre d\u2019objet de reproches et railleries. Parce qu\u2019un ensemble de mouvements peu distingu\u00e9s o\u00f9 passait une sensibilit\u00e9 personnelle, une histoire avec ses zones opaques et des rencontres, mais aussi les d\u00e9terminations d\u2019un milieu, d\u2019une \u00e9poque, de choses aussi vagues que \u00ab l\u2019air du temps \u00bb et toutes sortes d\u2019affinit\u00e9s faisaient que l\u2019on se retrouvait dans un champ esth\u00e9tique qui n\u2019\u00e9tait toujours que partiellement celui que l\u2019on visait ou que l\u2019on croyait viser et que dans l\u2019illusion par laquelle on se m\u00e8ne ne nous apparait pas toujours comme tel. <\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle \u0153uvrent aussi deux singuliers que l\u2019histoire de l\u2019art aura du mal \u00e0 dig\u00e9rer et qui font aujourd\u2019hui encore des \u00eeles ou des \u00e9cueils, en tout cas des reliefs que l\u2019on voit de loin : Paul C\u00e9zanne et Vincent Van Gogh. Deux temp\u00e9raments qui viendront s\u2019\u00e9chauffer et s\u2019user comme des insectes le soir attir\u00e9s par la lumi\u00e8re jaune au grand atelier du midi.<br \/>\nC\u00e9zanne mesure-t-il dans ces premiers travaux, \u00e9pais et lourds ce qui l\u2019\u00e9loigne de ses mod\u00e8les, ce qui rel\u00e8ve de la parodie, \u00e0 l\u2019image du portrait d\u2019Achille Emperaire, ou des d\u00e9corations des quatre saisons du Jas de Bouffan qu\u2019il signe Ingres, avant de s\u2019engager sous l\u2019influence de Pissarro dans le travail du motif et de l\u2019observation attentive ? Et encore ensuite, lorsqu\u2019il est devenu celui que nous reconnaissons sous ce nom, dans ces natures mortes o\u00f9 la gaucherie du dessin accompagne une perte de gravit\u00e9 ou une incoh\u00e9rence perspective qui font comme flotter les objets, et dans quelques portraits qui anticipent dans leur rapport \u00e0 l\u2019espace dans lequel ils se tiennent l\u2019\u00e9tranget\u00e9 vertigineuse des Demoiselles de Picasso, constate-t-il avec rage que tout se casse la gueule, ou en prend-il son parti, aimant\u00e9 par une autre exigence, ou encore y est-il totalement aveugle, pris par l\u2019illusion du projet qui se superpose fatalement au travail lui-m\u00eame, semblable \u00e0 ce maudit que d\u00e9peint Zola, \u00ab impuissant incapable de mettre une figure debout malgr\u00e9 son orgueil \u00bb ou au Frenhofer moiti\u00e9 fou de Balzac ?<br \/>\nEt Van Gogh, mesure-t-il malgr\u00e9 toute l\u2019\u00e9laboration artistique et intellectuelle qui sont les siennes la formidable singularit\u00e9 de son \u0153uvre, l\u2019excessivit\u00e9 de ses lumi\u00e8res, de ses couleurs, de ses emp\u00e2tements, la fatale solitude \u00e0 laquelle il s\u2019engage ? <\/p>\n<p>Au coll\u00e8ge Bourbon d\u2019Aix en Provence, Paul C\u00e9zanne osera rejoindre un jour celui qui depuis qu\u2019il l\u2019a int\u00e9gr\u00e9 est le souffre-douleur de tous, un cancre timide et ch\u00e9tif, orphelin de p\u00e8re, mis\u00e9rable, d\u00e9barqu\u00e9 de Paris et qui s\u2019appelle \u00c9mile. S\u2019en suivra une amiti\u00e9 durable scell\u00e9e par la lecture et l\u2019\u00e9vasion dans ses territoires imaginaires. L\u2019histoire retiendra pour les tableaux qu\u2019il en fera bien plus tard ce panier de pommes que le lendemain de l\u2019\u00e9pisode \u00c9mile offre \u00e0 Paul en remerciement. Et le peintre plus tard encore s\u2019amusera : \u00ab tiens, les pommes de C\u00e9zanne, elles viennent de loin ! \u00bb.<br \/>\nAnecdote secondaire, ce p\u00e8re quelque peu romanesque qu\u2019\u00c9mile Zola a perdu alors qu\u2019il n\u2019avait pas 8 ans avait travaill\u00e9 comme g\u00e9om\u00e8tre du Cadastre en Haute Autriche \u00e0 la construction d\u2019une des premi\u00e8res voies ferr\u00e9es europ\u00e9ennes, en 1823. La modernit\u00e9, en ce d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle se profilait comme une confluence nourrie de nombreuses sources.<br \/>\n<em><br \/>\nImage : Paul C\u00e9zanne.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au d\u00e9but on ne voit rien ou presque. Ou plut\u00f4t. On voit tout sans distinction. 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