{"id":7243,"date":"2020-06-01T19:25:19","date_gmt":"2020-06-01T18:25:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7243"},"modified":"2020-06-01T21:28:48","modified_gmt":"2020-06-01T20:28:48","slug":"regard-matiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/regard-matiere\/","title":{"rendered":"regard &#038; mati\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Si tu regardes des murs souill\u00e9s de taches ou faits de pierre de toutes esp\u00e8ces, pour imaginer quelque sc\u00e8ne [\u2026] tu pourras y voir aussi [\u2026] d\u2019\u00e9tranges visages et costumes, et une infinit\u00e9 de choses que tu pourras ramener \u00e0 une forme nette et compl\u00e8te.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nDe Vinci <!--more--><\/p>\n<p>Il y a ces regards que l\u2019on tente le plus possible de d\u00e9sencombrer, de d\u00e9gager, comme l\u2019on \u00e9carte les branches d\u2019un buisson pour voir au travers ou au-del\u00e0s, et que l\u2019on dirait atmosph\u00e9riques. Bien s\u00fbr on ne se d\u00e9gage jamais de soi ; du moins ces regards y tendent, caract\u00e9ris\u00e9s par une mani\u00e8re soustractive qui n\u2019est pas sans rappeler celle qu\u2019\u00e9voque Deleuze en d\u00e9crivant le peintre \u00e0 l\u2019ouvrage et qui n\u2019est jamais devant un espace nu, non plus que l\u2019\u00e9crivain serait face \u00e0 une page blanche. Et puis il y a ceux-l\u00e0 qui font comme un d\u00e9tour d\u2019abord par des sinuosit\u00e9s internes et s\u2019en troublent comme il se fait de l\u2019eau lorsque l\u2019on remue le fond de sable ou de vase. Il ne s\u2019agit pas alors seulement d\u2019un voile qui viendrait brouiller ce qui est vu, perturb\u00e9 par de micro-suspensions, mais de toutes sortes d\u2019ondoiements internes, de mouvements nerveux, de superpositions qui t\u00e9moignent de la nature composite d\u2019une saisie qui se veut sismographe d\u2019elle-m\u00eame. C\u2019est un regard parfois d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d\u2019\u00eatre emp\u00eatr\u00e9 dans tout ce qui l\u2019entrave, l\u2019emp\u00eache, le distrait et le complique. Parfois fascin\u00e9 par ce \u00e0 quoi il est m\u00eal\u00e9 et dont il jouit comme on jouit des sentiments et des \u00e9motions et de tout ce qui nous transporte. Il s\u2019en fait le m\u00eame effet que lorsque l\u2019on tente de d\u00e9crire une peinture : si toute application de mati\u00e8re sur une toile consiste \u00e0 un ajout et un travail de mati\u00e8re, ceux-ci sont presque oubli\u00e9s lorsque la peinture est lisse ou peu \u00e9paisse pour que l\u2019on ne d\u00e9signe comme mati\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement que celle qui accuse une \u00e9paisseur et une certaine insubordination \u00e0 la figuration, \u00e0 la lisibilit\u00e9 et au dessin. En somme, acc\u00e8de \u00e0 ce statut de mati\u00e8re celle qui accuse une visibilit\u00e9 qui va ouvertement \u00e0 l\u2019encontre de la lisibilit\u00e9 la plus stricte pour la corrompre ou l\u2019attaquer par ce qui s\u2019y oppose le mieux : l\u2019informe, l\u2019\u00e9quivoque, le vague ou le trouble. Alors ces seconds regards pourraient \u00eatre dits mati\u00e9r\u00e9s ou \u00e9paissis.<br \/>\nUn premier mouvement nous porte pour notre survie, pour l\u2019adaptation de nos gestes et de nos actions, \u00e0 la lecture. Lecture d\u2019abord d\u2019un regard qui nous aidera \u00e0 lire. Et si regarder c\u2019est d\u2019abord lire, c\u2019est-\u00e0-dire interpr\u00e9ter, cela rel\u00e8ve encore d\u2019une \u00e9conomie qui exige d\u2019\u00e9purer le visible par ce mouvement d\u2019\u00e9carter ou de pousser les branches pour scruter dans la clairi\u00e8re le passage d\u2019un pr\u00e9dateur ou d\u2019une proie, dans les branches tel ou tel fruit, au ciel comment tourne le temps. C\u2019est en somme occulter l\u2019herbe haute qui g\u00eane l\u2019attention et tendre \u00e0 d\u00e9finir chaque variation, chaque tache de couleur ou de lumi\u00e8re comme l\u2019on discrimine un son ou une odeur dans le champ de l\u2019olfactif et du sonore. Vouer le trouble \u00e0 une existence transitoire la plus br\u00e8ve possible. Clarifier la situation.<br \/>\nCe second mouvement qui d\u00e9rive du premier, s\u2019y opposant et le compl\u00e9tant, est requis par ce qui exc\u00e8de le premier, l\u2019inqui\u00e8te, se tient en ses marges et suscite des interpr\u00e9tations infinies qui \u00e9chauffent l\u2019imagination. Il consiste, pourrait-on dire, \u00e0 l\u00e2cher la proie pour l\u2019ombre. Soit que la panique emp\u00eache le mouvement normal de simplification et que tout fuie, soit que le calme et la confiance, un certain d\u00e9gagement donn\u00e9, autorisent \u00e0 ce que la vue s\u2019infuse de ce vague, se rende, habite et se laisse habiter par ce que la pr\u00e9caution oblige ordinairement de chasser. On s\u2019aventure \u00e0 consid\u00e9rer, comme l\u2019on p\u00e9n\u00e8tre dans une zone de nuit, ce qui r\u00e9siste \u00e0 se d\u00e9finir, \u00e0 se d\u00e9terminer et qui en quelque sorte flotte dans les limbes, dans le purgatoire o\u00f9 rien n\u2019est encore dicible ni lisible, l\u00e0 o\u00f9 tout se m\u00eale indistinctement, sans r\u00e9elle \u00e9chelle, dans une spatialit\u00e9 trouble.<br \/>\nIl se fait ce \u00e0 quoi s\u2019\u00e9mu Wassily Kandinsky un soir de 1910 ou 1913, poussant la porte de son atelier pour entrapercevoir, pos\u00e9 contre un mur, dans la lumi\u00e8re du couchant, une toile \u00ab d\u2019une indescriptible beaut\u00e9, baign\u00e9e de couleurs int\u00e9rieures \u00bb en laquelle il ne reconnaissait rien. Des traces, des formes, semblables peut \u00eatre \u00e0 ces phosph\u00e8ne qui nous viennent dans la fatigue fi\u00e9vreuse ou lorsque l\u2019on s\u2019appuie sur les paupi\u00e8res. \u00ab Une saturation de signes magnifiques, comme le dira plus tard Manoel de Oliveira du cin\u00e9ma, baignant dans la lumi\u00e8re de leur absence d\u2019explication \u00bb.<br \/>\nTant\u00f4t on regarde \u00e0 ce concret de variations de formes et de valeurs, appr\u00e9ciant quelques expressivit\u00e9s d\u00e9coratives auxquelles on associe le terme d\u2019abstraction et qui animent le visible comme la musique agit sur l\u2019oreille. Tant\u00f4t, cet instinct qui pousse \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation figurative, mis en difficult\u00e9s, provoque comme des signaux de fum\u00e9e autant de fantasmagories, d\u2019apparitions \u00e9quivoques, anthropo ou zoomorphes que son algorithme statistique peut g\u00e9n\u00e9rer \u00e0 la faveur de micro-narrations projet\u00e9es dans l\u2019opacit\u00e9 visqueuse de la nuit comme les balles tra\u00e7antes d\u2019une d\u00e9fense anti-a\u00e9rienne. Des corps et des mouvements s\u2019esquissent, la r\u00e9alit\u00e9 gondole, convulsive, semblable \u00e0 ce monde dont Kafka attend qu\u2019il s\u2019offre \u00e0 lui et se d\u00e9masque, extasi\u00e9, se tordant devant soi.<\/p>\n<p>Image : Iris Gallarotti<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Si tu regardes des murs souill\u00e9s de taches ou faits de pierre de toutes esp\u00e8ces, pour imaginer quelque sc\u00e8ne [\u2026] tu pourras y voir aussi [\u2026] d\u2019\u00e9tranges visages et costumes, et une infinit\u00e9 de choses que tu pourras ramener \u00e0 une forme nette et compl\u00e8te.\u00a0\u00bb De Vinci<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7244,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7243","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7243"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7243\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7250,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7243\/revisions\/7250"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7244"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}