{"id":7258,"date":"2020-07-24T11:25:37","date_gmt":"2020-07-24T10:25:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7258"},"modified":"2020-07-24T11:25:37","modified_gmt":"2020-07-24T10:25:37","slug":"marion-bataillard-jeux-impudiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/marion-bataillard-jeux-impudiques\/","title":{"rendered":"Marion Bataillard : jeux impudiques"},"content":{"rendered":"<p>Si l\u2019on appr\u00e9cie chez certains artistes leur capacit\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner de l\u2019\u00e9poque dans laquelle ils vivent dont ils sont alors les chroniqueurs ou les portraitistes, la r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 elle-m\u00eame comme s\u2019ils en \u00e9taient, \u00e0 la faveur d\u2019un mesur\u00e9 \u00e9cart, la conscience, d\u2019autres nous sont pr\u00e9cieux par leur d\u00e9gagement, leur inactualit\u00e9 et comme insoumission au moment, \u00e0 ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me et principes.<!--more--> Ils ne sont pas n\u00e9cessairement imperm\u00e9ables \u00e0 leur temps et leurs contemporains, ni autistes, ni conservateurs r\u00e9fractaires, mais cela ne constitue pas leur unique horizon, inscrivant leur exp\u00e9rience particuli\u00e8re et situ\u00e9e dans un temps long qui les d\u00e9passe. En d\u00e9rive vis-\u00e0-vis de l\u2019actuel dont ils n\u2019adh\u00e8rent pas \u00e0 l\u2019exact contour, ils sont n\u00e9anmoins fermes dans ce qu\u2019ils engagent d\u2019eux-m\u00eames, intuitions, troubles, plaisirs. On les dirait, pour plagier certaines consid\u00e9rations nietzsch\u00e9ennes, intempestifs ou inactuels.<br \/>\nCe qui caract\u00e9rise d\u2019abord la peinture de Marion Bataillard lorsqu\u2019on l\u2019aborde parmi les productions contemporaines de l\u2019art, c\u2019est son affiliation \u00e0 une peinture ancienne li\u00e9e \u00e0 l\u2019Europe du Nord, vou\u00e9e aux tableaux d\u2019autel, au portrait et aux sc\u00e8nes de genre. Une peinture de chevalet o\u00f9 voisinent \u00e0 la fois la sobri\u00e9t\u00e9 spatiale de Fra Angelico ou de Simone Martini, l\u2019apparente na\u00efvet\u00e9 des primitifs, et la minutie r\u00e9aliste de Memling, Holbein ou Van Eyck \u00e0 laquelle emprunteront plus tard les peintres de la Nouvelle Objectivit\u00e9 comme Otto Dix. Mais Marion Bataillard, quoi qu\u2019elle nourrisse sa peinture de r\u00e9f\u00e9rences iconographiques, tant dans le traitement que dans la mani\u00e8re d\u2019associer figures, objets et espace ne joue pas sur le code de mani\u00e8re distanc\u00e9e, ironique ou postmoderne comme le fait souvent l\u2019art illustratif ou conceptuel. Elle ne peint pas sur, mais depuis. Ou elle ne le fait que de mani\u00e8re tr\u00e8s marginale, consid\u00e9rant publiquement ce qui l\u2019habite et la traverse d\u2019une culture commune. Elle adopte le genre, le nuance d\u2019apports personnels dus \u00e0 la peinture moderne, au Cubisme, au Surr\u00e9alisme, comme Balthus d\u00e9place Giotto ou Courbet. Et c\u2019est en ceci qu\u2019elle est paradoxalement actuelle : radicalement d\u00e9tach\u00e9e du mouvement t\u00e9l\u00e9ologique des avant-gardes et d\u2019un certain discours sur l\u2019art dat\u00e9 des ann\u00e9es 70, esth\u00e9tiques, mani\u00e8res, m\u00e9diums, dispositifs lui sont donn\u00e9s sans hi\u00e9rarchie ni chronologie, selon un principe d\u2019\u00e9quivalence qui fait de chaque choix un choix personnel qui n\u2019engage qu\u2019elle et coupe court \u00e0 tout m\u00e9tadiscours.  Si elle peint comme elle le fait c\u2019est parce qu\u2019elle se l\u2019autorise et t\u00e9moigne ainsi que c\u2019est possible. La question lui sera d\u00e9sormais ext\u00e9rieure. Ceci pos\u00e9, elle avance dans ces ajustements du langage par lesquels se traduit ce qui fait pression dedans dans la confusion informe des d\u00e9sirs, des \u00e9lans et des mouvements divers. La repr\u00e9sentation est une aventure de pens\u00e9es, d\u2019accidents, d\u2019\u00e9laborations, de jeux, d\u2019associations possibles, d\u2019\u00e9quivoque. Et, \u00e0 la crudit\u00e9 des tons, des mises en sc\u00e8ne, qui \u00e9voquent parfois dans une mani\u00e8re n\u00e9anmoins plus chirurgicale la peinture de G\u00e9rard Garouste, ou celle du Douanier Rousseau, laissant imaginer une symbolique \u00e0 la fois pr\u00e9cise et flottante, s\u2019associe la crudit\u00e9 jouissive des mises \u00e0 nu tant des mod\u00e8les que de la peinture elle-m\u00eame, mise en sc\u00e8ne dans son dispositif (pose, construction narrative) comme dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 (rendus, gestes, repentirs, dessin).<\/p>\n<p>Cependant, il y a une diff\u00e9rence de taille en regard des artistes de la Renaissance et m\u00eame du Romantisme et du Modernisme : c\u2019est l\u2019absence de r\u00e9cit unificateur, de mythologie, qui ici apparait dans la sorte de sid\u00e9ration avec laquelle elle nous laisse. L\u2019artiste, semblable \u00e0 un aveugle, ne peut que t\u00e2ter le monde \u00e0 bout de regards sans d\u00e9sormais pouvoir le mettre en perspective. Elle se bricole son langage de d\u00e9bris et d\u2019emprunts, m\u00e9tiss\u00e9, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Et chaque tableau, dans son espace r\u00e9duit et dans les pi\u00e8ces ou la pi\u00e8ce arch\u00e9typale qu\u2019il d\u00e9peint d\u2019un atelier \u00e0 l\u2019autre fait l\u2019effet d\u2019une r\u00e9serve, d\u2019un r\u00e9duit, d\u2019un lieu clos rassurant qui pr\u00e9munit du vide, du d\u00e9ploiement infini, du vertige. En ceci pourrait-on parler d\u2019une peinture domestique. Une peinture qui a lieu dans l\u2019atelier, dans l\u2019exercice du portrait pos\u00e9, dans l\u2019exercice d\u2019\u00e9laboration mentale ou de conversation avec soi-m\u00eame que l\u2019espace figur\u00e9 m\u00e9taphorise. La peinture comme refuge ou objet transitionnel, bien d\u2019autres artistes y souscrive, \u00e0 l\u2019exemple de Delacroix confiant \u00e0 son journal que les illusions qu\u2019il cr\u00e9e avec sa peinture lui sont plus r\u00e9elles que le vaste monde en lequel il voit \u00ab un sable mouvant \u00bb, ou de Jean Rustin tournant autour d\u2019une m\u00eame sc\u00e8ne primitive vue dans un asile.<br \/>\nMalgr\u00e9 la nudit\u00e9 omnipr\u00e9sente, ce n\u2019est pas une peinture que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019\u00e9rotique dans le sens o\u00f9 elle jouerait avec le fr\u00f4lement, l\u2019entrevu, l\u2019excitation. Le sexe, comme un des lieux du corps, est un des objets du visible et s\u2019inscrit dans une chaine de relations qui anime les trajets du regard comme ceux de la pens\u00e9e, des pens\u00e9es qui le seconde. D\u00e9complex\u00e9, participant d\u2019un travail de v\u00e9rit\u00e9, inscrit dans la vari\u00e9t\u00e9 des app\u00e9tits du corps et de l\u2019esprit, il n\u2019en apparait pas moins d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8re, due \u00e0 la place que la culture et la morale, la pudeur lui ont assign\u00e9e. Ce pourrait \u00eatre une provocation \u00e0 l\u2019endroit de cette morale, un acte de d\u00e9fi et d\u2019insoumission, comme un jeu, un amusement. Un jeu qui, incidemment participe de ce m\u00e9lange d\u2019intuitions et d\u2019\u00e9laborations symboliques qui traversent ou habitent l\u2019exercice de la repr\u00e9sentation et l\u2019histoire de la peinture. Ainsi c\u00f4toie-t-il cet exercice \u00e0 la fois complexe, simple et fondamental de l\u2019autoportrait. Dans une s\u00e9rie de travaux au pastel gras r\u00e9alis\u00e9s pendant la p\u00e9riode particuli\u00e8re du confinement, alors que la situation redoublait encore la dimension domestique de l\u2019\u0153uvre, Marion Bataillard peint ainsi alternativement des vulves et des autoportraits, comme une fa\u00e7on de sonder dans le visage du haut, public, comme dans celui du bas, priv\u00e9, ce qu\u2019il pouvait se laisser entrevoir et peut-\u00eatre m\u00eame saisir de ce que l\u2019on vit, de ce qui se manifeste de la vie en cette mise en pied par laquelle toute pr\u00e9sence se fait.<\/p>\n<p>Image : <a href=\"https:\/\/www.marionbataillard.com\" target=\"_blank\">Marion Bataillard<\/a>, Autoportrait en jeune fille bucolique, 2015. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si l\u2019on appr\u00e9cie chez certains artistes leur capacit\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner de l\u2019\u00e9poque dans laquelle ils vivent dont ils sont alors les chroniqueurs ou les portraitistes, la r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 elle-m\u00eame comme s\u2019ils en \u00e9taient, \u00e0 la faveur d\u2019un mesur\u00e9 \u00e9cart, la conscience, d\u2019autres nous sont pr\u00e9cieux par leur d\u00e9gagement, leur inactualit\u00e9 et comme insoumission au moment, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7259,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7258","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7258","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7258"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7258\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7260,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7258\/revisions\/7260"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7259"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7258"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7258"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7258"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}