{"id":7262,"date":"2020-08-10T17:01:26","date_gmt":"2020-08-10T16:01:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7262"},"modified":"2020-08-10T17:31:43","modified_gmt":"2020-08-10T16:31:43","slug":"figures-melancoliques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/figures-melancoliques\/","title":{"rendered":"Figures m\u00e9lancoliques"},"content":{"rendered":"<p>La douce qui\u00e9tude de ces figures alanguies, fam\u00e9liques ou lascives absorbe, entant qu\u2019objet clair et lisible, presque h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne au monde auquel ils ont part, en mani\u00e8re de r\u00e9serves, \u00e9mergeant d\u2019un paysage baroque, l\u2019\u00e9nergie folle, dionysiaque, dont elles ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin, le travail de d\u00e9pense, au sens bataillien du terme, auquel ne peut engager qu\u2019une inqui\u00e9tude et une intranquillit\u00e9 profondes.<!--more--> Ne serait-ce que celle de l\u2019artiste qui, \u00e0 l\u2019image des Aymaras d\u2019Am\u00e9rique du Sud, tenant son avenir dans le dos, regarde comme \u00e0 un puit effroyablement vertigineux le pass\u00e9 qui lui fait face et sa grande galerie pleine de rumeurs et d\u2019\u00e9clats, la prodigieuse vari\u00e9t\u00e9 et richesse des possibles dont il t\u00e9moigne et que dans le m\u00eame temps il retranche ou du moins mine de r\u00e9ticences et scrupules. Car ces temps en lesquels on sinue alors et pr\u00e9l\u00e8ve, quels pouvoirs auraient-ils sur nous s\u2019ils ne se donnaient comme un cheminement libre occasionnant des rencontres \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un insecte butinant \u00e0 l\u2019aimantation d\u2019effluves sensuelles, mais comme une totalit\u00e9 frontale, une foule compacte, composite, inquisitrice et cr\u00e2ne ?<br \/>\nA une \u00e9poque o\u00f9 les inventions radicales et l\u2019esth\u00e9tique de la rupture et des avant-gardes avec leurs manifestes rel\u00e8vent d\u2019un moment historique, l\u2019artiste, au lieu d\u2019engager un travail de table rase, engage au contraire un corps \u00e0 corps par lequel elle revisite l\u2019histoire tout autant du d\u00e9coratif ou de l\u2019ornement que du sensualisme orientaliste, du symbolisme, de l\u2019onirisme, de la grande fresque et de cette chor\u00e9graphie des corps dans leur souplesse et leurs mouvements qui convoque quelques grands arch\u00e9types tir\u00e9s de l\u2019antiquit\u00e9 comme de ses \u00e9panouissements modernes, de G\u00e9ricault \u00e0 Manet en passant par Courbet ou Ingres. On oublie parfois que C\u00e9zanne dont on a fait le h\u00e9raut de l\u2019art moderne, jurait, engageant sa g\u00e9n\u00e9ration comme celle qui venait, que le Louvre \u00e9tait \u00ab le livre o\u00f9 nous apprenons \u00e0 lire \u00bb. \u00ab Toutes les images que nous avons de la nature, poursuit Picasso, c\u2019est aux peintres que nous les devons \u00bb. Et Florence Dussuyer, loin d\u2019\u00eatre une artiste brute ou na\u00efve ou tourn\u00e9e de mani\u00e8re autistique sur elle-m\u00eame poss\u00e8de un mus\u00e9e imaginaire fourni qu\u2019une curiosit\u00e9 renouvel\u00e9e, nourrit des \u0153uvres les plus diverses glan\u00e9es tout autant de l\u2019histoire de l\u2019art europ\u00e9en et oriental (asiatique en particulier) que des traditions populaires et de l\u2019artisanat (textile, d\u00e9coration, tatouages, parures et ornements). Sans doute peut-on parler ici de citations et d\u2019hommages, Florence Dussuyer semblant, \u00e0 la mani\u00e8re de Picasso dans ses r\u00e9interpr\u00e9tations de Manet ou de Velasquez, t\u00e9moigner de ce qui a nourri son regard, sa sensibilit\u00e9, tout autant qu\u2019elle travaille \u00e0 incorporer, \u00e0 assimiler ce mat\u00e9riel d\u2019audaces, de forces, de souplesses de postures, de mani\u00e8res et de formes. Lui-m\u00eame ne disait-il pas : Je mets dans mes tableaux tout ce que j\u2019aime \u00bb. Peut-\u00eatre n\u2019oserait-elle reprendre \u00e0 son compte la phrase par laquelle le maitre catalan affirme que si \u00ab les bons artistes copient, les grands artistes volent \u00bb, au moins peut-elle se comparer \u00e0 une \u00e9ponge : Quelqu\u2019un qui scrute, fouille, chine, dans les tissus, les estampes, les essais les plus divers et les catalogues, avan\u00e7ant par ricochets, \u00e9chos et liens, se laissant impr\u00e9gner par tout ce qui la touche, l\u2019habite, l\u2019intrigue ou la charme.<br \/>\nAinsi d\u2019un polyptique monumental \u00ab elles en ont tant r\u00eav\u00e9 \u00bb, travaill\u00e9 au printemps 2020, qui \u00e9voque un peu les grandes compositions n\u00e9oclassiques multipliant par collage en panorama des postures, des figures au charme antique en regard desquelles le th\u00e8me du tableau ne semble qu\u2019un pr\u00e9texte tr\u00e8s anecdotique. Tableau composite qui \u00e9voque autant l\u2019art m\u00e9di\u00e9val fran\u00e7ais, ses histoires de chasses et de for\u00eats, comme la fameuse dame \u00e0 la licorne du mus\u00e9e de Cluny, tiss\u00e9e autour de 1500, qu\u2019un \u00e9pisode antique narrant la vie des nymphes, Art\u00e9mis surprise peut-\u00eatre par Act\u00e9on, comme Suzanne l\u2019est au bain. Et chaque figure renvoi, par la culture visuelle de l\u2019artiste comme celle des regardeurs, \u00e0 des images iconiques, ici une odalisque ou une baigneuse d\u2019Ingres, l\u00e0 une femme du d\u00e9jeuner sur l\u2019herbe de Manet, une orientale fauve de Delacroix, une femme assoupie de la sieste de Courbet, une autre de Bougereau, une autre d\u2019apr\u00e8s Velasquez, veill\u00e9e par des putti extraits des fresques de la chapelle Sixtine qui c\u00f4toient une divinit\u00e9 indoue, le miroir initial ayant \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un portrait du Fayoum. Collages, condensations, cohabitations hardies, brassage, m\u00eal\u00e9e : on se met \u00e0 penser, \u00e0 ces anthologies, ces atlas, \u00e0 ces planches comparatives dont le projet scientifique objectif d\u00e9rivait souvent \u00e0 l\u2019insu m\u00eame de ceux qui les composaient pour r\u00e9aliser des sortes de fantaisies dont Jean-Christophe Bailly \u00e9crit que la plupart d\u2019entre elles \u00ab c\u00e8dent \u2014et avec une joie visible\u00ac\u2014 \u00e0 la volont\u00e9 figurative, autrement dit \u00e0 la puissance de l\u2019imaginaire, celle-ci \u00e9tant d\u00e9multipli\u00e9e par le caract\u00e8re n\u00e9cessairement composite et invent\u00e9 de paysages regroupant des donn\u00e9es venant de tous les continents \u00e0 la fois. \u00bb<br \/>\nMais ce dont elles r\u00eavent ou ce \u00e0 quoi \u00e0 travers elles l\u2019artiste qui les mets en sc\u00e8ne r\u00eave\u2026<\/p>\n<p>Il n\u2019y a jamais qu\u2019une question qui hante cette intranquillit\u00e9 qui fait que nous ne savons \u00ab rester en repos dans une chambre \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Pascal : comment exister ? Comment s\u2019atteindre ? C\u2019est-\u00e0-dire, comment apaiser ce nouage de d\u00e9sirs et d\u2019emp\u00eachements avec lequel on vient au monde ?<br \/>\nA cette demande r\u00e9pond le divertissement pascalien, c\u2019est-\u00e0-dire le travail, ou n\u2019importe quelle activit\u00e9 suffisamment prenante pour occuper l\u2019esprit, le tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart des fascinations mortif\u00e8res, des viscosit\u00e9s sombres de la m\u00e9lancolie, combler ces interstices, ces plages de silences effrayants o\u00f9 pourraient pousser une id\u00e9e adventice, s\u2019engendrer des monstres. Tout autant dire, l\u2019occupation et la fatigue et le repos du corps dans lequel la pens\u00e9e s\u2019absente ou s\u2019all\u00e8ge. Aby Warburg, le c\u00e9l\u00e8bre historien, qualifiera ainsi son travail de \u00ab sophrosyne \u00bb : un apaisement.<br \/>\nSi l\u2019on est parfois \u00ab enchain\u00e9 au travail \u00bb ou contraint par une force ext\u00e9rieure si l\u2019on en croit l\u2019\u00e9tymologie douteuse de <em>tripalium<\/em>, qui d\u00e9signe le nom d\u2019un instrument de torture constitu\u00e9 de trois \u00e9pieux, ou celle de <em>trabs<\/em>, peut-\u00eatre plus juste, qui d\u00e9signe avec la poutre, l\u2019entrave, le travail t\u00e9moigne d\u2019un effort allant vers la r\u00e9solution d\u2019une situation contrainte, du mouvement d\u2019une r\u00e9alisation. Il n\u2019y a pas de travail sans contrainte, sans effort. \u00ab Le travail n\u2019est pas l\u2019emploi \u00bb, \u00e9crit, lapidaire, Bernard Stiegler. \u00ab Le travail c\u2019est par quoi on cultive un savoir, quel qu\u2019il soit, en accomplissant quelque chose \u00bb. Si on cherche un emploi pour \u00ab gagner sa vie \u00bb, on travaille \u00ab peut-\u00eatre pour gagner un peu d\u2019argent \u00e0 cette occasion, mais surtout pour se construire et s\u2019\u00e9panouir dans la vie, et comme \u00eatre vivant, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment comme cette forme de vie dont Georges Canguilhem montre qu\u2019elle ne peut vivre sans savoirs \u00bb.\u00ab Travailler, c\u2019est s\u2019individuer, inventer, cr\u00e9er, transformer \u00bb, c\u2019est ouvrir aussi comme on l\u2019entend dans le mot \u00ab ouvrage \u00bb. Je dirais m\u00eame que le travail met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la vie et le corps en ce qui les travaille. Il lui demande en quelque sorte de r\u00e9pondre en m\u00eame temps qu\u2019il l\u2019\u00e9prouve dans son corps ou pour mieux l\u2019\u00e9prouver dans son corps. Ainsi du travail de l\u2019accouchement et de celui que l\u2019on met ensuite \u00e0 se r\u00e9aliser. Ainsi de ce qui travaille perp\u00e9tuellement les individus cr\u00e9atifs que les pens\u00e9es et les projets ne laissent pas en repos mais au contraire animent. Puisque c\u2019est de cela encore qu\u2019il s\u2019agit pour la m\u00e8re, pour l\u2019enfant, pour celui ou celle qui fait de sa vie un continuel acte d\u2019existence : d\u2019un souffle. A prendre, \u00e0 d\u00e9velopper, \u00e0 accueillir ou \u00e0 cultiver avant qu\u2019un soir celui-ci nous quitte. Celui qui rend son dernier souffle est en effet en repos \u2014 un repos \u00e9ternel, tandis que celui ou celle qui travaille \u00e0 vivre sa vie, non pas dans la passivit\u00e9 bovine d\u2019\u00eatres qui sont \u00e0 leur naissance d\u00e9j\u00e0 comme priv\u00e9s de vie, mais activement, projectivement, dans la sym\u00e9trie de l\u2019ennui, sera pour Schopenhauer, par le trait de ses d\u00e9sirs, par ses passions, vou\u00e9 \u00e0 la souffrance, ou du moins, dans une perspective moins pessimiste, \u00e0 l\u2019intranquillit\u00e9.<br \/>\n\u00ab Notre t\u00e2che d\u2019homme, \u00e9crira Albert Camus, est de trouver les quelques formules qui apaiseront l\u2019angoisse infinie des \u00e2mes libres. Nous avons \u00e0 recoudre ce qui est d\u00e9chir\u00e9, \u00e0 rendre la justice imaginable dans un monde si \u00e9videmment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonn\u00e9s par le malheur du si\u00e8cle. \u00bb Car l\u00e0 o\u00f9 s\u2019engage l\u2019artiste en tant qu\u2019individu li\u00e9 \u00e0 ses tourments personnels s\u2019engage aussi l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 laquelle il donne ou emprunte la voix. Et ainsi, demande Soren Kierkegaard, \u00ab qu\u2019est-ce qu\u2019un po\u00e8te ? Un homme malheureux qui cache en son c\u0153ur de profonds tourments, mais dont les l\u00e8vres sont ainsi dispos\u00e9es que le soupir et le cri, en s\u2019y r\u00e9pandant, produisent d\u2019harmonieux accents. \u00bb L\u2019humanit\u00e9 communie m\u00e9lancoliquement comme les pleureuses de l\u2019antiquit\u00e9 avec les \u0153uvres de l\u2019art qui t\u00e9moignent d\u2019un m\u00eame mouvement de la beaut\u00e9, des charmes, des \u00e9lans et des saveurs, du souffle ou de l\u2019\u00e2me, et des souffrances, des emp\u00eachements qui leurs sont cousus. Il est vrai qu\u2019\u00e0 son extr\u00eame, l\u2019\u00e9motion produit des larmes. Mais ces larmes lavent aussi de ce qui accable, purgent le corps, l\u2019all\u00e8gent, le rendent \u00e0 son app\u00e9tit. <\/p>\n<p> Angers, Juin 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La douce qui\u00e9tude de ces figures alanguies, fam\u00e9liques ou lascives absorbe, entant qu\u2019objet clair et lisible, presque h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne au monde auquel ils ont part, en mani\u00e8re de r\u00e9serves, \u00e9mergeant d\u2019un paysage baroque, l\u2019\u00e9nergie folle, dionysiaque, dont elles ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin, le travail de d\u00e9pense, au sens bataillien du terme, auquel ne peut engager qu\u2019une inqui\u00e9tude [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7263,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7262","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7262","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7262"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7262\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7266,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7262\/revisions\/7266"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7263"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7262"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7262"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7262"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}