{"id":7268,"date":"2020-09-11T09:13:13","date_gmt":"2020-09-11T08:13:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7268"},"modified":"2020-09-15T08:12:48","modified_gmt":"2020-09-15T07:12:48","slug":"courbet-les-vagues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/courbet-les-vagues\/","title":{"rendered":"Courbet, les vagues"},"content":{"rendered":"<p>Il y a aussi cette mer orageuse que je ne retrouve pas au catalogue raisonn\u00e9, dat\u00e9e 1869-70, plus sauvage encore que celles des mus\u00e9es d\u2019Orsay ou de Lyon. Aucun naufrage, aucun r\u00e9cit \u00e9difiant. Pourtant, ce n\u2019est pas Vinci accompagnant ses observations de dessins \u00e0 la plume mettant en \u00e9vidence la dynamique des fluides dans ses feuilles d\u2019\u00e9tude d\u2019eau, ses dessins de d\u00e9luges et temp\u00eates.<!--more--> Courbet traduit l\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9 de l\u2019onde par un travail qui rel\u00e8ve autant de la sculpture que de la peinture. Sur un fond glauque et r\u00eache la p\u00e2te est fa\u00e7onn\u00e9e, \u00e9tir\u00e9e dans le frais au couteau, vigoureusement, dans des d\u00e9grad\u00e9s de blanc sali de terre d\u2019ombre, de noir, de terre br\u00fbl\u00e9e, ignorant le dessin pour ne r\u00e9pondre qu\u2019au sentiment et \u00e0 quelque chose de visc\u00e9ral qui travaille le ventre, la fascination trouble que toucha Rembrandt en peignant le b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 comme la chair de Margaretha de Geer ou la sienne dans quelques autoportraits. Il introduit \u00e0 cette famili\u00e8re \u00e9tranget\u00e9 que th\u00e9orise Freud dans son article de 1919 et qu\u2019avant lui dramatise Hugo, comme le fera Van Gogh, comme le fera Edvard Munch, comme l\u2019avait fait Goya sur les murs de la Quinta del Sordo.<br \/>\nComme le feront Eug\u00e8ne Leroy ou Paul Rebeyrolle. Comme le fit Frenhofer \u00e0 son chef d\u2019\u0153uvre dans les parages de la folie et du chaos.<br \/>\nObservant cette vague, les deux touches vivement bross\u00e9es indiquant les voiles de navires au gite sur l\u2019horizon me rappellent celles par lesquelles Van Gogh anime le ciel orageux qui couvre comme une angoisse le champ de bl\u00e9 de juillet 1890. Les \u00e9pis eux-m\u00eames ondulent comme une houle. Ne reste ici et l\u00e0 plus gu\u00e8re de sol stable pour assurer ses pens\u00e9es, horizontaliser ses sentiments. Il me semble que dans ce motif plus que dans tout autre Courbet explore ici sa part d\u2019ombre, la ligne de cr\u00eate sur laquelle se tient l\u2019apparence ordinaire, sa capacit\u00e9 \u00e0 se transfigurer ou se d\u00e9figurer pour, dans un reflet, la fa\u00e7on d\u2019une ombre, laisser apercevoir ce qui l\u2019inqui\u00e8te. Quand bien m\u00eame revendique-t-il sous l\u2019\u00e9tiquette du r\u00e9alisme un art essentiellement concret, \u00ab une langue toute physique, qui se compose, pour mots, de tous les objets visibles \u00bb et \u00e9vacue l\u2019abstrait, l\u2019inexistant, le non visible \u2014une peinture positivement anecdotique en somme\u2014 s\u2019inscrivent les impatiences de son temp\u00e9rament, les tiraillements de l\u2019\u00e9poque qui invente le d\u00e9gagement moderne. Baudelaire dans ses commentaires sur le salon de 1859, s\u2019il ne vise pas personnellement Courbet, critique avec les tenants du daguerr\u00e9otype un art asservi au r\u00e9alisme le plus objectif, les positivistes se ventant de repr\u00e9senter les choses \u00ab telles qu\u2019elles sont ou qu\u2019elles seraient, en supposant que je n\u2019existe pas. Un univers sans l\u2019homme \u00bb, affirmant qu\u2019au contraire, le domaine de l\u2019art est celui de l\u2019impalpable et de l\u2019imaginaire, de la subjectivit\u00e9, de \u00ab tout ce qui vaut parce que l\u2019homme y ajoute son \u00e2me \u00bb. Si tout paysage est un \u00e9tat d\u2019\u00e2me, comme le r\u00e9p\u00e8tent les romantiques, de quelles projections, de quels \u00e9lans les vagues sont-elles les t\u00e9moins ? Qu\u2019est-ce qui s\u2019y ouvre et se dresse, si dissemblable \u00e0 V\u00e9nus dans sa coquille peinte par Botticelli, mang\u00e9 par l\u2019\u00e9quivoque qui a entretemps gagn\u00e9 les consciences et infus\u00e9 l\u2019art qui en est la manifestation visible ? Une forme de bouche d\u2019ombre moins baroque qu\u2019une apocalypse, une tentation ou un jugement dernier. Une vanit\u00e9 peut-\u00eatre.<br \/>\nTemps orageux<br \/>\nLorsque l\u2019on compare la vague de Berlin, de 1869 et celle d\u2019Orsay, de 1870, on remarque par les similitudes dans la forme des nuages, dans l\u2019\u00e9cume que les deux tableaux, construits de mani\u00e8re identique consistent en une r\u00e9interpr\u00e9tation du motif, en un travail d\u2019atelier. La ligne d\u2019horizon y est dans les deux cas plac\u00e9e presque \u00e0 mi-hauteur, s\u00e9parant la toile en une mani\u00e8re de sym\u00e9trie entre le chaos atmosph\u00e9rique du ciel sculpt\u00e9 de lourds nuages et le moutonnement de l\u2019\u00e9cume ourlant l\u2019eau sombre qui \u00e9puise la plage. Sur la version d\u2019Orsay, comme sur celle du Havre dont elle semble \u00eatre la copie fid\u00e8le, deux barques et une voile, terre de sienne, situent la sc\u00e8ne sur un rivage de p\u00eacheurs. Sur la version de Berlin deux blocs rocheux remplacent les embarcations. Six ou sept voiles se laissent deviner sur l\u2019horizon, prises en \u00e9tau entre la mer et le ciel. La version du mus\u00e9e des Beaux-arts de Lyon, comme extraite en gros plan des compositions pr\u00e9c\u00e9dentes en est plus abstraite encore. Le ciel brun r\u00eave ses labours, la mer verte, comme d\u00e9croch\u00e9e de la nuit par le halo d\u2019un phare, est pareil \u00e0 une hantise. Le motif, comme ces choses que l\u2019on voit de trop pr\u00e8s se brouille, passe derri\u00e8re la mati\u00e8re qui semble se tordre l\u00e0, se froisser ou se cambrer, anticipant le v\u0153u ou la pr\u00e9diction de Breton d\u2019une beaut\u00e9 ne devant ou ne pouvant \u00eatre d\u00e9sormais que convulsive. La houle alors rentre en soi, tangue l\u2019\u00e2me. Courbet ainsi r\u00e9pond \u00e0 Hugo qui l&rsquo;invite \u00e0 venir peintre son portrait \u00e0 Guernesey, en 1864, \u00ab J&rsquo;irai dans votre retraite sympathique contempler le spectacle de votre mer ! [&#8230;] La mer ! La mer ! avec ses charmes m&rsquo;attriste ! Elle me fait dans sa joie, l&rsquo;effet du tigre qui rit ; dans sa tristesse, elle me rappelle les larmes du crocodile, et dans sa fureur, le monstre en cage qui ne peut m&rsquo;avaler \u00bb. Le beau depuis Diderot n\u2019est plus objet id\u00e9al de l\u2019intelligence et de la raison. Il est semblable \u00e0 ces courants qui agitent la mer, cognent sur les falaises, l\u00e8chent les rivages et tourbillonnent dans les \u00e9cueils, fruit d\u2019interactions vari\u00e9es entre l\u2019homme sensible et la nature s\u2019exer\u00e7ant en une \u00ab multitude de rapports surprenants \u00bb. La vague est belle d\u2019une beaut\u00e9 vague, mal d\u00e9finissable, trouble m\u00eame, o\u00f9 l\u2019orgueil, l\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9, la flamme et l\u2019instant se nouent \u00e0 quelque chose de plus vaste et opaque, plus tragique, en quoi se dit le sentiment moderne de la vie. Quelque chose qui a \u00e0 voir avec le sublime auquel r\u00e9pondent les toiles de Friedrich, de Turner, les Souvenances de Leopardi t\u00e9moignant en 1824 : \u00ab Quels pensers immenses, quels doux songes m\u2019inspira la vision de la lointaine mer, des cimes bleues que d\u2019ici j\u2019aper\u00e7ois et que franchir un jour j\u2019imaginais, arcanes mondes, bonheur cach\u00e9 que je formais \u00e0 mes jours, ignorant de mon sort et que souvent cette vie douloureuse et d\u00e9serte, je voudrais l\u2019\u00e9changer contre la mort \u00bb.<br \/>\nLa masse de peinture s\u2019y fige dans son mouvement sous les yeux de gorgone du peintre, soulevant la mati\u00e8re en laquelle se froisse l\u2019\u00e9motion. Ce ne pourrait \u00eatre bient\u00f4t que vertiges, arbres secou\u00e9s se couchant dans des hallucinations, villages o\u00f9 les fa\u00e7ades gauchies sont pareilles \u00e0 des poulets pendus aux clous de natures mortes avec une odeur de cadavre dans l\u2019atelier de Soutine. Empl\u00e2tres de Fautrier, d\u00e9figurations de De Kooning, combinaison de gestes dans les improvisations de Kandinsky, les abstractions gestuelles de Gerard Richter. La peinture mise \u00e0 nue et comme d\u00e9pec\u00e9e de sa composante figurative. Au XVIIIe si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0, avant la fameuse d\u00e9finition pragmatique que donne Maurice Denis de la peinture, Joseph Addison donne la manifestation de la beaut\u00e9 pour un mouvement de l\u2019imagination suscit\u00e9 par \u00ab la gait\u00e9 ou la vari\u00e9t\u00e9 des couleurs \u00bb, la sym\u00e9trie, l\u2019\u00e9quilibre des parties, la fusion et la confluence de tous ces \u00e9l\u00e9ments dans une proportion juste avant que d\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00e9loquence du sujet ou la noblesse de l\u2019anecdote. \u00ab Jamais, \u00e9crit-il en 1726, nous n\u2019observons dans la nature sc\u00e8ne plus glorieuse et plaisante que celle dont le ciel nous donne le spectacle au lever ou au coucher du soleil, or, elle n\u2019est compos\u00e9e que de diff\u00e9rentes taches de couleur qu\u2019on voit dans les nuages plac\u00e9s dans diff\u00e9rentes positions. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9 au Palais Saint Pierre \u00e0 Lyon observer La Vague parmi les \u0153uvres qui lui sont contemporaines. J\u2019ai voulu mesurer ce qui la distingue des tableaux environnants. Avec lesquels elle entretiendrait \u00e9ventuellement quelques affinit\u00e9s. Il y a bien, imm\u00e9diatement \u00e0 sa droite, une marine de Jules Dupr\u00e9 dat\u00e9e de la m\u00eame ann\u00e9e 1870 qui elle non plus ne se laisse lire par aucune anecdote, offrant seulement au regard une surface de ciel anim\u00e9e de nuages cern\u00e9s en contrejour par les lueurs jaune et orang\u00e9 d\u2019un soleil couchant laissant discr\u00e8tement tomber un peu de clart\u00e9 sur la cr\u00eate alanguie de vagues. Toute la peinture c\u2019est ce ciel o\u00f9 ce qui se joue tient tout autant de l\u2019effet atmosph\u00e9rique que d\u2019une chor\u00e9graphie ou une joute picturale o\u00f9 les teintes se m\u00ealent et se repoussent, passent les unes sur les autres dans une multitude d\u2019effets comme il advient sur une palette \u00e0 la fin d\u2019une s\u00e9ance laborieuse. Il suffit de s\u2019approcher pour en go\u00fbter l\u2019expressivit\u00e9 concr\u00e8te, la richesse de nuances et de mati\u00e8res. Pour autant, la composition est classiquement harmonieuse et d\u2019une m\u00e9lancolie un peu douce\u00e2tre. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, grand format, un Couture au velout\u00e9 \u00e9l\u00e9gant semblable \u00e0 un pastel met en sc\u00e8ne une femme nue, comme une calligraphie. Apr\u00e8s encore, une autre toile de Courbet figurant des chevreuils dans la neige a quelque chose de kitch que contamine l\u2019esth\u00e9tique Walt Disney et la virtuosit\u00e9 commerciale d\u2019un Bob Ross.<br \/>\nLa vague est suspendue entre eux comme une patate, un peu trop charnelle, \u00e9trangement compos\u00e9e, robuste, semblable \u00e0 un d\u00e9tail que l\u2019on aurait pr\u00e9lev\u00e9 \u00e0 une grande composition, \u00e0 un moment du lisible. Une de ces s\u00e9quences informes et \u00e9quivoques que l\u2019on surprend dans les grimaces hasardeuses de la mati\u00e8re. Les lectrices de Fantin-Latour y tournent r\u00e9solument le dos. Les Amants heureux peints en 44 montrent Courbet lui-m\u00eame y regardant comme on surprend une hantise famili\u00e8re \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019un moment doux. Seuls les passants de Daumier esquiss\u00e9s sur le mur en face semblent appartenir au m\u00eame monde : celui o\u00f9 des lignes de cr\u00eate parfois se figent dans un biseau de la conscience avec une mani\u00e8re sauvage et une lumi\u00e8re d\u2019\u00e9clipse. Les Puvis de Chavannes dans leur \u00e9ther \u00e9d\u00e9niques marchent dans des paniers de fruits, absents \u00e0 eux-m\u00eames. <\/p>\n<p>Peut-on peindre ou photographier n\u2019importe quel objet \u00e0 \u00e9galit\u00e9 des autres dans une sorte de neutralit\u00e9 objective ? Peut-on faire qu\u2019il n\u2019y ait rien \u00e0 voir d\u2019autre que ce que l\u2019on voit, sans \u00e9chapp\u00e9e, sans \u00e9cho, sans distorsions, \u00e9laborations imaginaires ni discours comme cela a \u00e9t\u00e9 l\u2019ambition des artistes minimalistes am\u00e9ricains et des formalistes ? L\u2019\u0153uvre de Giorgio Morandi semble ais\u00e9ment l\u2019infirmer. M\u00eame \u00e0 Andy Warhol il n\u2019\u00e9chappa pas certains jours que la pr\u00e9tendue neutralit\u00e9 d\u00e9saffect\u00e9e, la superficialit\u00e9 ou le cynisme n\u2019emp\u00eachaient pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la reproduction m\u00e9canique une fa\u00e7on d\u2019aura, une prise en charge \u00e9motive par le jeu des \u00e9chos et de la m\u00e9moire. \u00ab Quelle que soit la sc\u00e8ne (ou l\u2019absence de sc\u00e8ne) qu\u2019il figure, rappelle Christian Pringent, un tableau ne repr\u00e9sente en d\u00e9finitive rien d\u2019autre que les causes qui ont fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 peint (et peint de la fa\u00e7on qu\u2019il propose) \u00bb. Alors cette vague nue n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 ce que l\u2019on y projette et que ne peut totalement ignorer le peintre. Voudrait-il comme Leonard ne peindre qu\u2019une m\u00e9canique \u00e0 l\u2019\u0153uvre, se p\u00e9n\u00e9trant de la connaissance des lois qui entrainent les choses dans leur mouvement et leur donne leur forme, leur apparence, il ne peut ignorer ce qu\u2019il y d\u00e9pose et transfigure de ses d\u00e9sirs, de ses interrogations et obsessions, mais aussi ce qui \u00e0 travers le plus sombre et le plus opaque au fond des choses elles-m\u00eames lui retourne une mani\u00e8re de regard.<\/p>\n<p>Un trait\u00e9 commercial est sign\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 1858 entre la France et le Japon, laissant un cercle restreint d\u2019amateurs d\u00e9couvrir d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 60 les grands maitres de l\u2019Ukyo-e. En 1869, Courbet as-t-il aper\u00e7u la fameuse vague \u00e0 Kanagawa publi\u00e9e plus de 35 ans plus t\u00f4t au Japon par Hokusai, les tourbillons de Naruto \u00e0 Awa que publia Hiroshige en 55, faisant des mouvements de l\u2019eau brisant sur les rochers l\u2019unique sujet de l\u2019image ? A-t-il vu cette vague bleue que peint en 1862 \u00e0 Biarritz James Abott Whistler alors sous son influence ? <\/p>\n<p><em>Image : Gustave Courbet, La vague, 1870, mus\u00e9e des Beaux arts de Lyon.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a aussi cette mer orageuse que je ne retrouve pas au catalogue raisonn\u00e9, dat\u00e9e 1869-70, plus sauvage encore que celles des mus\u00e9es d\u2019Orsay ou de Lyon. Aucun naufrage, aucun r\u00e9cit \u00e9difiant. 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