{"id":7274,"date":"2020-09-24T11:49:11","date_gmt":"2020-09-24T10:49:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7274"},"modified":"2020-09-24T18:03:33","modified_gmt":"2020-09-24T17:03:33","slug":"r-p-bonington-the-undercliff","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/r-p-bonington-the-undercliff\/","title":{"rendered":"R.P. Bonington, the undercliff"},"content":{"rendered":"<p>Elles ont du ventre, comme les immeubles de la vieille ville entre lesquels on sinue en \u00e9chappant \u00e0 la chaleur l\u2019\u00e9t\u00e9, les falaises que peint Richard Parkes Bonington en ao\u00fbt 1828. Leur masse claire ressemble \u00e0 celle d\u2019un iceberg.<!--more--> Les hommes qui travaillent au pied ou s\u2019y \u00e9tendent comme des barques semblent ne constituer qu\u2019une agitation passag\u00e8re anecdotique, relever de l\u2019instant, en regard de la masse qui les veille, recevant la lumi\u00e8re comme un sacre. Et peut-\u00eatre y songe-t-il, se fabricant alors une image qui autant t\u00e9moigne d\u2019un moment avec les sensations et l\u2019\u00e9motion qu\u2019il ravive qu\u2019elle offre \u00e0 m\u00e9diter sur les \u00e9chelles de temps et la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une vie humaine.<br \/>\nEst-il d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9 \u00e0 Londres ces 6 et 7 ao\u00fbt 1828, condamn\u00e9 par la tuberculose qui devait l\u2019emporter le 23 septembre, lorsqu\u2019il r\u00e9alise cette petite aquarelle qui pourrait repr\u00e9senter la plage du Tilleul entre la falaise d\u2019Aval et le cap d\u2019Antifer et qui est si l\u2019on en croit les mots que son p\u00e8re a \u00e9crit au dos de l\u2019image \u00e0 l\u2019attention des siens ou de celui qu\u2019il serait au soir de sa propre vie la derni\u00e8re vue qu\u2019il a trac\u00e9 avant de partir ?<br \/>\nEst-ce la derni\u00e8re image qu\u2019il emporte avec lui d\u2019un ultime s\u00e9jour en Normandie, lui qui avait t\u00e9moign\u00e9 en 1821 dans une suite lithographique d\u2019un premier voyage dans la r\u00e9gion ? Ou bien est-ce une mani\u00e8re d\u2019image r\u00e9manente qui l\u2019accompagne et tient sa n\u00e9cessit\u00e9 de la distance et se nimbe de m\u00e9lancolie ?<br \/>\nQuelques ann\u00e9es plus tard, l\u2019\tarchitecte et fin dessinateur Charles Garnier conclue son manifeste du parfait architecte voyageur en Gr\u00e8ce en conseillant de rapporter beaucoup de dessins, souvenirs en lesquels, dit-il, \u00ab si le courant industriel mena\u00e7ait un jour de vous emporter, vous puiseriez l\u2019amour et le respect de l\u2019art \u00bb.<br \/>\nJ\u2019ai long\u00e9 quelques plages, tentant de comparer d\u2019Yport \u00e0 Antifer en tenant \u00e0 bout de bras l\u2019aquarelle r\u00e9duite \u00e0 une vignette sur l\u2019\u00e9cran de mon t\u00e9l\u00e9phone les profils qui auraient pu, il y a pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, porter en germe ceux que je regarde aujourd\u2019hui. Rien n\u2019a jamais correspondu vraiment. Pass\u00e9 et pr\u00e9sent, art et paysage ne se sont jamais superpos\u00e9s. A quelques ann\u00e9es sur les photographies qui commenc\u00e8rent d\u2019\u00eatre r\u00e9alis\u00e9es entre le milieu et la fin du XIXe si\u00e8cle, on mesure les mouvements lents qui animent ce que l\u2019on croit immobile et immuable. Le monde, comme l\u2019\u00e9crivait Montaigne n\u2019est qu\u2019une \u00ab branloire p\u00e9renne \u00bb, la conjugaison de plusieurs \u00e9chelles de temps o\u00f9 ce qui parait fig\u00e9 n\u2019est simplement l\u2019objet d\u2019un \u00ab branle plus languissant \u00bb. Mon fils, rentrant un jour de l\u2019\u00e9cole \u00e9tait fier de me r\u00e9citer que le pr\u00e9sent n\u2019existait pas puisqu\u2019\u00e0 peine l\u2019\u00e9non\u00e7ait-on, il s\u2019escamotait en glissant parmi les choses d\u00e9sormais pass\u00e9es. On mesure rarement l\u2019espace \u00e9troit et ambigu dans lequel on se meut et cette bouche qui veille nos gestes et nos paroles ne laissant rien s\u2019\u00e9panouir, attentive \u00e0 tout aspirer. Seul l\u2019\u00e9puisement nerveux que l\u2019on gagne \u00e0 se voir arracher continuellement les paysages qui n\u2019ont pour s\u2019assembler dans le regard qu\u2019une fraction de seconde \u00e0 la vitre d\u2019un train nous rappelle la course des horloges. Nous pourrions prendre le parti de cette pass\u00e9e continue qui emporte tout autour de nous comme nous marchons contre le vent, des lois implacables de l\u2019entropie sur l\u2019\u00e9tendue desquelles tout ce qui est, vivant et non vivant ne l\u2019est que pour un temps, \u00e0 la faveur de ses capacit\u00e9s de r\u00e9sistance. Ne faire que nous d\u00e9prendre et nous draper d\u2019oubli en se laissant emporter par le courant les yeux perdus dans le ciel. Il nous arriver de l\u2019essayer parfois pour \u00e9prouver l\u2019espace d\u2019un corps plus \u00e9tendu et diffus. Mais la vie en son principe impose une fa\u00e7on d\u2019autorit\u00e9 qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019id\u00e9e de police mais qui consiste plut\u00f4t dans la prise en main de sa propre existence dont on serait en quelque sorte l\u2019auteur. Et si \u00ab le monde veut \u00eatre vu \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Bachelard, il fallait que chaque \u00eatre y r\u00e9ponde en pr\u00e9levant pour lui ce qui pouvait le concerner, c\u2019est-\u00e0-dire lui retourner un regard depuis la profusion, les largeurs du visible. S\u2019inventa la station, l\u2019arr\u00eat, cette tension qui traverse l\u2019\u00e2me dans la traque et dans la peur. On silhouetta des moments, des formes et des objets, les \u00e9pingla d\u2019un nom comme un entomologiste, un encyclop\u00e9diste piquent des sp\u00e9cimens sur une planche. S\u2019il fallait faire exister un pr\u00e9sent moins furtif que celui qui ne faisait qu\u2019affoler nos sens \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un frisson, il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 l\u2019extraire de la continuit\u00e9 mobile pour doubler le monde des exp\u00e9riences premi\u00e8res, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, indicibles, d\u2019une d\u00e9rivation toute personnelle, abstraite, accord\u00e9e \u00e0 notre dur\u00e9e propre. Il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 inventer la m\u00e9moire, prendre en charge le monde des traces.<br \/>\nC\u2019est \u00e0 quoi r\u00e9pondent encore les mus\u00e9es sous la responsabilit\u00e9 de conservateurs o\u00f9 l\u2019on vient fascin\u00e9, avec le respect que l\u2019on r\u00e9serve aux reliques, se pencher dans la p\u00e9nombre sur une fragile aquarelle irradi\u00e9e d\u2019une lumi\u00e8re semblable \u00e0 celle des astres lointains dont on sait qu\u2019avec l\u2019espace elle a travers\u00e9 le temps. Les marins au long cours ont la m\u00eame blancheur dans les yeux qu\u2019ils tiennent riv\u00e9s et secs au fond d\u2019orbites durcis comme des coquilles. La m\u00eame avarice de mots. On ne sait si ce sont les images accumul\u00e9es sur leur r\u00e9tine qui, \u00e0 la mani\u00e8re des photographies que Sugimoto fit de projections de cin\u00e9ma, par saturation, par exc\u00e9dence, ont fait ce blanc d\u00e9poli qu\u2019on reconnait aux spectres, aux fant\u00f4mes ou si au contraire le cercle de l\u2019horizon et le vertige du ciel ont fait comme un siphon, su\u00e7ant en eux comme en un os \u00e0 moelle ce qu\u2019ils y avaient entrepos\u00e9. <\/p>\n<p>L\u2019ironie veut que ce soit \u00e0 Calais o\u00f9 sa famille a \u00e9migr\u00e9, accompagnant l\u2019installation paternelle d\u2019un atelier de dentelle, que le jeune Richard, \u00e0 15 ans, apprend aupr\u00e8s de Fran\u00e7ois Louis Thomas Francia la peinture anglaise et l\u2019aquarelle sur le motif. Peu apr\u00e8s, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un nouveau d\u00e9m\u00e9nagement \u00e0 Paris il rencontre et se lie d\u2019amiti\u00e9 avec Eug\u00e8ne Delacroix qui dira de lui que \u00ab personne dans cette \u00e9cole moderne, et peut-\u00eatre avant lui, n&rsquo;a poss\u00e9d\u00e9 cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 dans l&rsquo;ex\u00e9cution, qui, particuli\u00e8rement dans l&rsquo;aquarelle, fait de ses ouvrages des esp\u00e8ces de diamants dont l&rsquo;\u0153il est flatt\u00e9 et ravi, ind\u00e9pendamment de tout sujet et de toute imitation \u00bb. Est-ce lui qui lui a parl\u00e9 de Dieppe, de F\u00e9camp, d\u2019\u00c9tretat ? Ou les c\u00f4tes \u00e9taient pour un \u00e9l\u00e8ve de Francia et cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019aquarellistes une \u00e9vidence ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elles ont du ventre, comme les immeubles de la vieille ville entre lesquels on sinue en \u00e9chappant \u00e0 la chaleur l\u2019\u00e9t\u00e9, les falaises que peint Richard Parkes Bonington en ao\u00fbt 1828. 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