{"id":7285,"date":"2020-10-16T11:54:51","date_gmt":"2020-10-16T10:54:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7285"},"modified":"2020-10-16T11:54:51","modified_gmt":"2020-10-16T10:54:51","slug":"regarder-voir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/regarder-voir\/","title":{"rendered":"Regarder voir"},"content":{"rendered":"<p>Voir, est-ce n\u00e9cessairement rebondir et ricocher, toujours s\u2019\u00e9loigner de l\u2019objet r\u00e9el de la vue pour en relever, en rassembler le champ lexical en un enchainement d\u2019associations diverses ?<!--more--> Une fascination n\u2019avoue-t-elle pas une crainte, un vertige dont elle se garde \u00e0 travers ce mouvement \u2014 ou simplement le d\u00e9sarroi que cause la nudit\u00e9 de l\u2019apparence, inaccessible, singuli\u00e8re, effroyablement lointaine dans sa proximit\u00e9 m\u00eame ?<br \/>\nLe r\u00e9el sur lequel la r\u00e9alit\u00e9 appuie son monde, comme \u00e0 une pr\u00e9sence mal d\u00e9finie est insondable derri\u00e8re ses cloisons. Par nature continu, \u00e9tendu, absolu et mobile.<br \/>\nEst-ce que la vue est n\u00e9cessairement contamin\u00e9e, voire assujettie au savoir qui la l\u00e9gende et l\u2019indexe ?<br \/>\nNe faisons-nous que ventriloquer les objets du monde ?<br \/>\nAlors que je laisse mon regard glisser du bord de la table sur laquelle j\u2019\u00e9cris, au dossier de la chaise qui lui est appari\u00e9e, les motifs du cannage invitent dans les doublures de la vision l\u2019image ou l\u2019id\u00e9e d\u2019une ruche, des alv\u00e9oles couvrant les claies, du diaphragme d\u2019un appareil photo, du syst\u00e8me de moucharabi\u00e9 m\u00e9canique qui \u00e9quipe les vitres de l\u2019institut du monde arabe, \u00e0 Paris. Et derri\u00e8re chaque image dans une perspective qui s\u2019estompe se laisse entrevoir tout autant de r\u00e9miniscences, d\u2019associations en un labyrinthe de galeries, de couloirs. Dans le m\u00eame mouvement, instantan\u00e9ment s\u2019installe, translucide et flottante, la composition ovale de la nature morte \u00e0 la chaise cann\u00e9e de Picasso. La date de 1912. L\u2019album qui l\u2019accompagne. Du petit tableau, le cerclage de corde qui ramifie dans ses propres perspectives vers une cale de mise \u00e0 l\u2019eau, synth\u00e8se qui clignote sur l\u2019image de celle du port d\u2019Erbalunga, en Corse et de celle du port d\u2019Hy\u00e8res. S\u2019y laisse voir un cabestan, un treuil rouill\u00e9, la baille de mouillage et les taquets sculpt\u00e9s par l\u2019usure des frottements, la rouille et les multiples couches de peinture, le davier, la proue d\u2019un cargo, le bruit du n\u0153ud qui craque sous la tension sur une bite d\u2019amarrage. Par-dessus lesquels reviennent des terrasses de caf\u00e9, des chaises sign\u00e9es Baumann et des d\u00e9tails pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 l\u2019architecture d\u2019Hector Guimard, \u00e0 l\u2019Art Nouveau. Le mot laque que mon regard caresse avec la couleur garance, le rouge fum\u00e9 de noir des petits meubles chinois dans la pi\u00e8ce o\u00f9 chez le grand-p\u00e8re se faisaient les conversations. Et puis les baguettes qu\u2019avaient r\u00e9alis\u00e9s les enfants lors d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Aomori. Et puis le nom d\u2019Eileen Gray. Sa maison, son amant, Le Corbusier qui nage, qui peint des formes sur un mur. Le pi\u00e8tement de fonte se confond et se superpose \u00e0 celui d\u2019une table sur la terrasse du caf\u00e9 Le Chantilly, place Puget, \u00e0 Toulon. En m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 un morceau de la terrasse chez mes parents. Il est question de feuilles mortes qui s\u2019amassent dans ses terminaisons et de la fontaine de rocaille et de mousse qui constitue l\u2019horizon du Chantilly. Des pieds des anciennes machines Singer reconverties en dessertes et qui branlent lorsque l\u2019on s\u2019y appuie. De quelques autres images et associations fugitives que je n\u2019ai pas le temps de suivre, de nommer et qui se laissent entrevoir furtivement, comme \u00e0 travers les wagons d\u2019un train qui passe sur un quai. Puis des chaises d\u2019inspiration Breuer sous lesquelles je glissais enfant, patientant dans la salle d\u2019attente du cabinet de mon p\u00e8re. La toile orange d\u2019une banquette. Le verre et le chrome de la table basse. Je peux entendre les voix, me revoir allong\u00e9 sur le dos, passant le bout de mes doigts dans les trous du cannage jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils coincent \u00e0 l\u2019articulation de la premi\u00e8re phalange. Et sentir la morsure l\u00e9g\u00e8re qui a laiss\u00e9 autour de chacun d\u2019eux un cercle rouge et blanc.<br \/>\nLe chalut semble infini et continuerait de superposer, d\u2019\u00e9quilibrer ou d\u2019accoler en une g\u00e9n\u00e9ration fluide, spontan\u00e9e, tout ce qui, de proche en proche, constitue mon savoir, ma m\u00e9moire, mon environnement, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un siphon vers lequel tourbillonne au fond de la baignoire tout ce que l\u2019eau contenait.<br \/>\nChaque station du regard produit et relance un enchainement semblable de mani\u00e8re qu\u2019aucun vide se semble pouvoir se faire. Que rien n\u2019\u00e9chappe jamais \u00e0 cette prise en charge, \u00e0 cette machinerie inlassable qui feuillette et consulte, indexe et nourri les stratifications en lesquelles la vie d\u00e9pose en nous sa pulpe.<br \/>\nUne partie de moi est pass\u00e9e sur mon \u00e9paule pour consid\u00e9rer ce en quoi j\u2019\u00e9tais pris. En prendre note. Sur quoi le regard se retourne alors, dans le ciel mental ?<br \/>\nUn geste volontaire tranche dans cet \u00e9cheveau. La m\u00e9canique du corps r\u00e9cup\u00e8re l\u2019attention, ma main replie le carnet, y glisse le stylo, serr\u00e9 entre les pages. Mes jambes me l\u00e8vent. En ces quelques mouvements sans doute je m\u2019accorde tout entier \u00e0 l\u2019instant, \u00e0 la chor\u00e9graphie pr\u00e9cise qu\u2019il r\u00e9clame, entrain\u00e9 pourtant par la d\u00e9cision qui a \u00e9t\u00e9 prise et qui me fait enfiler mon blouson, franchir la porte, traverser la terrasse en regardant au loin la vue qui se fait par l\u2019association des pins qui se tordent en touchant tant\u00f4t l\u2019ombre tant\u00f4t la lumi\u00e8re, et la mer au loin. Et c\u2019est pour me formuler ce plaisir que j\u2019\u00e9prouve dans la contemplation de cet objet hybride fait tout \u00e0 la fois de la profondeur, des nuances, de l\u2019architecture de l\u2019espace et de la chor\u00e9graphie des troncs, qu\u2019\u00e0 nouveau tourne le projecteur ou l\u2019appareil \u00e0 diapositives. Qu\u2019une main abstraite tourne les pages de mes livres int\u00e9rieurs pour me proposer des s\u00e9ries d\u2019affiliations, comme un bonimenteur accrochant le passant, le saturant de phrases, d\u2019apostrophes, de sophismes pour emp\u00eacher en lui tout mouvement critique, toute initiative, toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance.<br \/>\nJe gagne ma chambre h\u00e9b\u00e9t\u00e9, avec la sensation d\u2019avoir pioch\u00e9 et sond\u00e9 une quantit\u00e9 de galeries, de tunnels, souriant de me reconnaitre en une ultime projection le fr\u00e8re de cet indescriptible animal dont Kafka a donn\u00e9 le portrait des angoisses, de la cyclothymie dans Le Terrier. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voir, est-ce n\u00e9cessairement rebondir et ricocher, toujours s\u2019\u00e9loigner de l\u2019objet r\u00e9el de la vue pour en relever, en rassembler le champ lexical en un enchainement d\u2019associations diverses ?<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7286,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7285","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7285","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7285"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7285\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7287,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7285\/revisions\/7287"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7286"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7285"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7285"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7285"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}