{"id":7295,"date":"2021-01-11T22:30:54","date_gmt":"2021-01-11T21:30:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7295"},"modified":"2021-01-11T22:30:54","modified_gmt":"2021-01-11T21:30:54","slug":"grandes-vacances-et-traces-de-traces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/grandes-vacances-et-traces-de-traces\/","title":{"rendered":"Grandes vacances et traces de traces"},"content":{"rendered":"<p>Il ne s\u2019agit pas de peindre les choses, note Mallarm\u00e9 (comme si elles n\u2019\u00e9taient rien pour nous et que nous \u00e9tions nous-m\u00eames rendus \u00e0 une objectivit\u00e9 m\u00e9canique monstrueuse), mais l\u2019effet ou les effets qu\u2019elles produisent sur notre propre sensibilit\u00e9. Ce qu\u2019elles \u00e9meuvent, irritent ou caressent en traversant l\u2019espace psychique et comme vibratile dont nos sens ont creus\u00e9 le tunnel.<!--more--><br \/>\nC\u2019est ainsi que la peinture, mais aussi bien l\u2019art, quelle que soit sa forme, et avant m\u00eame de s\u2019incarner dans un quelconque travail manuel, est affaire de trace. C\u2019est-\u00e0-dire, qu\u2019il est le r\u00e9sultat de rencontres appuy\u00e9es ou t\u00e9nues, parfois extr\u00eamement fugaces et semblables \u00e0 des impressions, des sensations, un sentiment (comme disent les chasseurs des traces mat\u00e9rielles et a\u00e9riennes que laisse un animal apr\u00e8s son passage), ou des illusions qui affectent notre monde. Ou encore, la fa\u00e7on que nous avons de caract\u00e9riser l\u2019architecture de ce monde sensible dont nous t\u00e2tons par l\u00e0 les reliefs, les textures et tout ce par quoi il r\u00e9pond. Le portraitiste des ombres et des courants d\u2019air.<br \/>\nEt ce que nous voyons, lorsque nous regardons \u00e0 un dessin ou un tableau ; ce qui dans le toucher des yeux excite quelque chose en nous, consistant, selon la formule de Maurice Denis, avant toute interpr\u00e9tation ou toute lecture anecdotique en des taches de couleur en un certain ordre assembl\u00e9es animant une surface est alors trace de trace. <\/p>\n<p>Ainsi \u00e9nonc\u00e9e, la chose peut passer pour extr\u00eamement sophistiqu\u00e9e et m\u00eame abusivement compliqu\u00e9e, relevant d\u2019une th\u00e9orie qui ne r\u00e9pond des \u0153uvres que pour exercer \u00e0 sa propre fin son empire.<br \/>\nEn r\u00e9alit\u00e9, la chose, dans les derniers travaux de Jean-Marc Bustamante, s\u2019avance avec une invraisemblable d\u00e9sinvolture, cern\u00e9e d\u2019un silence mat. Ce ne sont en apparence que gestes tr\u00e8s pauvres, graphies sommaires d\u00e9barrass\u00e9es de l\u2019autorit\u00e9 un peu pontifiante du m\u00e9tier, comme de la noblesse des mat\u00e9riaux. Griffonnages, babils, apparitions pr\u00e9lev\u00e9es dans des territoires de la distraction \u2014que certains qualifieront de r\u00e9gressions\u00ac\u2014 o\u00f9 se retrouve l&rsquo;intuition primitive du signe en son \u00e9tat embryonnaire, suggestif, \u00e9quivoque. Et nous sommes les t\u00e9moins de ce moment o\u00f9 le geste explore son espace, les modalit\u00e9s de sa rencontre avec une surface d\u2019inscription et la palette des traces, des modulations de traces, par la combinaison desquelles se fait un dessin. Ce sont les aventures du stylet ou du sismographe comme mises sous loupe, agrandies \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un \u00e9v\u00e9nement, d\u2019une attention rapproch\u00e9e ; \u00e9pur\u00e9es des mises en sc\u00e8ne qui font de tout un pan de la peinture figurative un catalogue de r\u00e9cits ou de paraboles.<br \/>\nIl y a des dessins fougueux, expressifs, m\u00e9lancoliques, aigres-doux, na\u00effs, fragiles ou tonics, stables ou bancales, confus ou a\u00e9riens. Certains qui se laissent rapprocher, d\u2019autres d\u00e9finitivement \u00e9tranges. En peu de gestes, une palette resserr\u00e9e qui va vers l\u2019effacement. Tous se pr\u00eatent diff\u00e9remment au jeu de l\u2019interpr\u00e9tation, des accolements, des \u00e9chos, \u00e9toilant l\u2019intention.<br \/>\nUne visiteuse, alors que je parcourais l\u2019exposition, \u00e9voquait \u00e0 celui qui l\u2019accompagnait les noms de Jonathan Lasker, de Philip Guston. Je voyais un peu pourquoi, tout en ne pouvant ne pas consid\u00e9rer les dissemblances fonci\u00e8res qui emp\u00eachaient aux rapprochements d\u2019\u00eatre vraiment pertinents. A part moi, je pensais \u00e0 certaines images de Lascaux ou de Chauvet, \u00e0 la couverture du Cavalier bleu que r\u00e9alisa Kandinsky en 1912, \u00e0 des dessins d\u2019Henri Michaux, de Bataille, de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, des tableaux d\u2019Hans Hartung\u2026 mais qui d\u2019autre que moi-m\u00eame peut gagner en \u00e9claircissements de cette cartographie subjective et de ses nouages ?<br \/>\nSe d\u00e9ployant avec une fraicheur d\u00e9sarmante, dans la fragilit\u00e9 d\u2019existences limites, on reconnait aux tableaux dans leur mani\u00e8re d\u2019\u00e9bauches ou d\u2019esquisses quelques proximit\u00e9s ou connivences avec certains dessins pari\u00e9taux, trac\u00e9s digitaux, traces de mouchages sur les parois de grottes en lesquels on ne peut s\u2019emp\u00eacher de projeter de mani\u00e8re un peu romantique sans doute l\u2019origine de l\u2019art. Traces, rythmes, expressions scripturales, petites musiques semblables \u00e0 celles que faisait danser Oscar Fischinger dans ses films exp\u00e9rimentaux\u2026 c\u2019est un monde ench\u00e2ss\u00e9 dans celui de nos gestes qui se fait jour, comme celui d\u2019amibes sous les lentilles d\u2019un biologistes. Les motifs cruciformes que l\u2019on retrouva sur un morceau d\u2019ocre au fond de l\u2019abri de Blombos \u00e0 Cap town ou sur une coquille \u00e0 Java sont marqu\u00e9s du m\u00eame fascinant myst\u00e8re. Ils nous mettent tout pr\u00e8s d\u2019un insaisissable lointain.<br \/>\nQuelquefois, ce sont des dessins d\u2019enfant dans leur touchante maladresse et dans ce sur quoi tr\u00e9buche l\u2019exp\u00e9rience de leurs moyens. Ou encore des figures surgies du hasard et des n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019inconscient, s\u00e9cr\u00e9t\u00e9es par un mouvement d\u2019humeur, un abandon, une fatigue, l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 ou les pr\u00e9mices d\u2019une intention.<br \/>\nUne manifestation du jeu dans lequel est pris tout langage, \u00e0 l\u2019intersection de son mouvement de captation et d\u2019expression ; en ce qu\u2019il est \u00e9coute et projection. <\/p>\n<p>Toujours un peu sentimental, Bustamante les associe dans cette exposition sous le titre de Grandes vacances, accusant ou affirmant ce qui rel\u00e8ve dans ces grands dessins d\u2019une forme de suspend ou de parenth\u00e8se. \u00c9cho \u00e0 ces mois d\u2019\u00e9t\u00e9 qui dans l\u2019enfance semblaient ouvrir un temps particulier, celui des espaces, de la libert\u00e9 et des amours adolescents dans l\u2019ennui ordinaire organis\u00e9 que dominait la p\u00e9riode scolaire ? A ces quelques mois de confinement sanitaire qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 cette s\u00e9rie, dans leur r\u00e9alit\u00e9 hallucin\u00e9e ? A la prise d\u2019\u00e9cart sociale, au d\u00e9tachement qu\u2019il y aurait trouv\u00e9 ? Ou \u00e0 la retraite ; ce temps auquel on a cotis\u00e9 toute sa vie et qui fait retour enfin lorsque l\u2019on n\u2019a plus grand-chose \u00e0 prouver ni \u00e0 r\u00e9pondre qu\u2019une insolente libert\u00e9 ? Se peut-il qu\u2019\u00e0 cet endroit-l\u00e0 on gagne une sorte de gratuit\u00e9 ? Je pense alors \u00e0 Picasso \u00e0 Mougins revisitant le th\u00e8me du peintre et son mod\u00e8le avec le sourire du vieux Zeuxis, retrouvant dans ses derniers autoportraits un plaisir malicieux au c\u0153ur m\u00eame de la gravit\u00e9. Aux figures des go\u00e9lands dans le vent au-dessus de surfeurs se grisant de voler une danse aux vagues. Aux m\u00e9duses qui, sur un \u00e9cran, \u00e9voqu\u00e8rent \u00e0 Val\u00e9ry ces vers de Mallarm\u00e9 lorsqu\u2019il disait que la danseuse n\u2019\u00e9tait pas une femme et qu\u2019elle ne dansait pas. <\/p>\n<p>Image : Jean-Marc Bustamante, Grandes vacances &#8211; galerie Ropac, Paris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne s\u2019agit pas de peindre les choses, note Mallarm\u00e9 (comme si elles n\u2019\u00e9taient rien pour nous et que nous \u00e9tions nous-m\u00eames rendus \u00e0 une objectivit\u00e9 m\u00e9canique monstrueuse), mais l\u2019effet ou les effets qu\u2019elles produisent sur notre propre sensibilit\u00e9. 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