{"id":7303,"date":"2021-01-25T22:28:46","date_gmt":"2021-01-25T21:28:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7303"},"modified":"2021-01-26T10:03:32","modified_gmt":"2021-01-26T09:03:32","slug":"temoigner-de-ce-qui-ne-se-laisse-pas-dire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/temoigner-de-ce-qui-ne-se-laisse-pas-dire\/","title":{"rendered":"T\u00e9moigner de ce qui ne se laisse pas dire"},"content":{"rendered":"<p>On arrive sur le parking, se range sur la place encore libre pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e et bient\u00f4t par un furtif jeu de miroir mental on s\u2019aper\u00e7oit \u00eatre d\u00e9j\u00e0 dans ses gestes de chaque jour. On s\u2019\u00e9veille \u00e0 soi-m\u00eame par le milieu. Le trajet, on l\u2019a fait sans savoir.<!--more--> Il aura fallu qu\u2019on se dirige \u00e0 travers la ville, qu\u2019on anticipe les freinages, c\u00e8de le passage ou s\u2019ins\u00e8re, passe les vitesses, r\u00e9trograde, guette les intentions des autres automobilistes, articule un nombre invraisemblable de coordinations complexes pendant vingt ou trente minutes. Cela ne se fait pas sans l\u2019accord des pens\u00e9es et des gestes. On n\u2019y aura pourtant mis qu\u2019une part de nous-m\u00eames. \u00c7\u2019aurait pu \u00eatre un tunnel tout du long, perc\u00e9 seulement de quelques br\u00e8ves fen\u00eatres : le paysage, il ne nous en reste rien \u2014 c\u2019est comme si on ne l\u2019avait pas vu. L\u2019habitude ou la semi-conscience l\u2019a escamot\u00e9.<br \/>\nEst-ce l\u00e0 bien diff\u00e9rent ? Je suis dans l\u2019atelier. Les gestes se sont enchain\u00e9s, guid\u00e9s par des n\u00e9cessit\u00e9s qui n\u2019ont pas eu le besoin de se signaler dans l\u2019espace verbal. Quand je me surprends \u00e0 me demander ce que je fais, mes mains sont d\u00e9j\u00e0 affair\u00e9es, ma t\u00eate compl\u00e8te danse, entrain\u00e9e par une musique int\u00e9rieure. J\u2019ai fait des choix, connu des h\u00e9sitations, jet\u00e9 par intervalles des regards par la fen\u00eatre, ai cherch\u00e9 un chiffon pour m\u2019essuyer les mains, suis revenu \u00e0 la surface rectangulaire qui me sollicite depuis je ne sais quand, que j\u2019explore et d\u00e9friche, architecture laborieusement.<br \/>\nMettons : un morceau de mur sur lequel bavent des ombres, une large masse v\u00e9g\u00e9tale qui tombe comme un rideau, un effet de contrejour, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une peinture dite figurative. Tout autant l\u2019\u00e9quilibrage, l\u2019ajustement de ces diff\u00e9rents rapports de masses, textures, valeurs qui se font \u00e0 travers ou \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du sujet. Quelque chose de simple, sans mouvement, \u00e0 peine un \u00e9clat qui se r\u00e9percute fugacement dans la conscience quand le regard traine sur les reliefs et les asp\u00e9rit\u00e9s du visible. Des qualit\u00e9s particuli\u00e8res d\u2019espaces, d\u2019arrangements.<br \/>\nMais, me demanderait-on sur quoi je travaille, comme il arrive parfois, qu\u2019aurais-je \u00e0 r\u00e9pondre d\u2019autre que de convenu ? Je peins un paysage (si on peut d\u00e9signer ainsi une grande masse sombre, presque abstraite, accompagnant un fruste muret). Est-ce vrai ? Quoi de plus, quoi de diff\u00e9rent des pr\u00e9c\u00e9dents ? Et pourquoi, si s\u2019en est un, peindre alors ce ou ces paysages ? Qu\u2019est-ce qu\u2019ils disent ? A d\u00e9faut ; qu\u2019est-ce que \u00e7a dit, de s\u2019occuper \u00e0 \u00e7a ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a nourri ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a purge ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a s\u2019entend dresser ou abattre, \u00e9tendre ou creuser ?<br \/>\nC\u2019est comme dans ces r\u00eaves : vous vous surprenez dans une situation, mais rien ne raconte comment vous \u00eates arriv\u00e9s l\u00e0. Il vous reste seulement maintenant \u00e0 faire face, \u00e0 explorer ou r\u00e9pondre \u00e0 ce qui vous sollicite. Un regard, un autre plan de cam\u00e9ra et vous voil\u00e0 aux prises avec d\u2019autres d\u00e9cors, d\u2019autres personnages selon la logique disruptive d\u2019un plan de coupe.<br \/>\nPourtant on pourrait insister : l\u00e0 o\u00f9 je suis all\u00e9 marcher, les vues que j\u2019ai prises, les commandes de toiles et de couleurs, le choix d\u2019un fond, l\u2019esquisse de la composition, tous ces all\u00e9s et retours contre le mur, les longues minutes \u00e0 m\u00e9diter le regard aiguis\u00e9 ou vague, affal\u00e9 sur une chaise et puis un sursaut pour tendre le bras ajuster quelque chose. Il faut bien que se soit d\u00e9fini un projet, \u00e9labor\u00e9 ou du moins esquiss\u00e9 une intention, manifest\u00e9 une volont\u00e9. Il a fallu qu\u2019un d\u00e9sir tape \u00e0 la porte, tende la main, tire \u00e0 lui. Puisque je suis l\u00e0 dr\u00f4lement affair\u00e9 en tenue de m\u00e9canicien, dans les vapeurs ent\u00eatantes de t\u00e9r\u00e9benthine \u00e0 touiller des couleurs dans des gamelles. Il faut que je r\u00e9ponde \u00e0 des exigences autoritaires pour que je rumine, reprenne, me d\u00e9sesp\u00e8re parfois, jette le pinceau par terre, retourne le r\u00e9cup\u00e9rer.<br \/>\nMais tout \u00e7a me fuie. Les gestes s\u2019exasp\u00e8rent des mots que je cherche, que je manque ou qui manquent ce qui se joue. Je ne sais pas bien si c\u2019est important au fond de savoir par le savoir des mots ce qui se cherche l\u00e0, ce qui est au travail dans cet espace. J\u2019y parviens de plus en plus mal. Ou je ne crois plus \u00e0 cette magistrature. Une part de moi s\u2019affranchi sur un chemin parall\u00e8le, que l\u2019autre per\u00e7oit dans la p\u00e9riph\u00e9rie de son champ visuel, comme dans ces trajets en train ou passager en voiture on se laisser bercer par les routes qu\u2019on longe qui souplement ondulent, s\u2019\u00e9cartent ou se rapprochent, divergent, disparaissent pour r\u00e9apparaitre toutes proches dans la m\u00eame houle. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On arrive sur le parking, se range sur la place encore libre pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e et bient\u00f4t par un furtif jeu de miroir mental on s\u2019aper\u00e7oit \u00eatre d\u00e9j\u00e0 dans ses gestes de chaque jour. On s\u2019\u00e9veille \u00e0 soi-m\u00eame par le milieu. 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