{"id":7309,"date":"2021-02-12T19:44:37","date_gmt":"2021-02-12T18:44:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7309"},"modified":"2021-02-12T19:45:31","modified_gmt":"2021-02-12T18:45:31","slug":"ou-finit-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/ou-finit-la-ville\/","title":{"rendered":"O\u00f9 finit la ville"},"content":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Bon \u00e9crit. Et il fait aussi des livres. M\u00eame si ces derniers temps on l\u2019\u00e9coute les parler, mettre en sc\u00e8ne sa parole avec gestes et mimiques et filmer aussi ce qui la fait se mettre en marche, sinuer, ricocher.<br \/>\nIl fait des livres-sites et puis des livres-films, comme toujours entrouverts et de plus en plus port\u00e9s par le d\u00e9s\u00e9quilibre qui les sollicite.<!--more--><br \/>\nSouvent ce rapport qu\u2019il expose et explore, qui a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 toute la peinture fran\u00e7aise depuis Diderot, de Chardin \u00e0 Manet en passant par Courbet ou Watteau, c\u2019est la place du spectateur ou de l\u2019auditeur, et donc aussi de l\u2019auteur : ce qu\u2019on dirait le dispositif ou quelque chose qui traverserait le th\u00e9\u00e2tre pour atteindre peut-\u00eatre quelque chose de ce qu\u2019appelait Artaud -mais c\u2019est un monde que je connais mal \u2013 certains diraient, pas le th\u00e9\u00e2tre, mais le drame. L\u2019accueil ou la mise en sc\u00e8ne de ce qui advient. En tout cas quelque chose comme le pied qui s\u2019avance au bord du vide et sa parole qu\u2019on jette l\u00e0-devant, par laquelle se fabrique cette relation au pr\u00e9sent qu\u2019accrochent parfois les regards dans la peinture. Construction m\u00e9morable de Courbet dans son atelier ou pour l\u2019enterrement \u00e0 Ornans. L\u2019Olympia de Manet ou son d\u00e9jeuner sur l\u2019herbe : je transfigure. Enfin, quelque chose que je me sens incapable de faire (ou si rarement : \u00e0 l\u2019occasion de rencontres o\u00f9, galvanis\u00e9 par le trac, pris par l\u2019\u00e9mulation de l\u2019\u00e9change, de ce que l\u2019on ne parvient jamais tout \u00e0 fait \u00e0 dire, ou du moins comme on le voudrait, on n\u2019en finit pas de marcher funambule par une pens\u00e9e que l\u2019on d\u00e9couvre soi-m\u00eame au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle se d\u00e9vide). Mais pas comme \u00e7a, seul face cam\u00e9ra \u00e0 emprunter des chemins si vari\u00e9s. Pas \u00e0 embrasser si large, gargantuesque, infatigable.<br \/>\nPour s\u00fbr il me r\u00e9pondrait : \u00ab j\u2019ai vingt ans de plus que toi ! \u00bb (sous-entendu le chemin, toutes ces lectures, ces ateliers, ces dialogues ou conf\u00e9rences. Les bornes et les biblioth\u00e8ques aval\u00e9es). Enfin, sacr\u00e9 travail de tuyauterie, ma\u00e7onnerie kafka\u00efenne si on pense au terrier ou \u00e0 ce site de Philippe De Jonkheere dont j\u2019oublie le nom et qui \u00e9tait mod\u00e8le pour nos premi\u00e8res exp\u00e9rimentations web (je retrouve : desordre.net).<br \/>\nEnfin, l\u00e0, un livre dans sa forme la plus traditionnelle, imprim\u00e9 papier, dos carr\u00e9 coll\u00e9. Est-ce qu\u2019il faudrait s\u2019en emp\u00eacher ? Imaginer une quelconque opposition ? C\u2019est pas vraiment une question qui m\u2019int\u00e9resse.<\/p>\n<p>L\u2019occasion en a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture autour de l\u2019agglom\u00e9ration nantaise, du c\u00f4t\u00e9 du lac de Grand-Lieu. Quel a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019intitul\u00e9 de l\u2019invitation ? Par quels termes contractualis\u00e9 la commande ? Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019indiquer davantage, comme pour moi cette ann\u00e9e la proposition de venir \u00e9crire sur, \u00e0 partir ou autour d\u2019\u00c9tretat et du grand site des falaises. Sauf qu\u2019on sait \u00e0 chaque coup ce qu\u2019on vous demande pour rassurer les commanditaires, remplir les cases, mimer qu\u2019on sait avant de s\u2019\u00eatre embarqu\u00e9 vraiment l\u00e0 o\u00f9 on compte aller et comment on va s\u2019y prendre. Et \u00e0 lui comme \u00e0 moi je crois \u00e0 quoi \u00e7a servirait de faire un film, un livre ou un tableau si on sait d&rsquo;avance et le chemin et ce sur quoi il donne? A chaque fois me reviennent les vers de Desnos : \u00ab\u00a0Quelque part dans le monde au pied d\u2019un talus, un d\u00e9serteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage\u00a0\u00bb.<br \/>\nEnfin, la ville, ou le corps de la ville, ses r\u00e9seaux, ses infrastructures, de quoi elle serait la forme couch\u00e9e, les franges o\u00f9 elle se d\u00e9lite, le b\u00e2ti et le vivant qui la constituent, l\u2019animent, ses mutations et sa m\u00e9moire\u2026 Bien s\u00fbr, rien de trop \u00e9tonnant. Fran\u00e7ois Bon, je l\u2019avais moi-m\u00eame abord\u00e9 par Sortie d\u2019usine, D\u00e9cors ciment, Un fait divers, Parking, La ville est ce cri et encore son livre sur Hopper : la ville comme objet central, comme elle l\u2019\u00e9tait pour moi-m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Et m\u00eame quand elle n\u2019est pas mise devant en tant que d\u00e9cors, \u00e9l\u00e9ment aussi d\u00e9terminant qu\u2019un visage dans sa pr\u00e9sence et le monde mobile qu\u2019il h\u00e9berge. Je d\u00e9couvrais tout juste Benjamin et Gracq. D\u2019ailleurs, cette question \u00ab O\u00f9 finit la ville ? \u00bb, c\u2019\u00e9tait de m\u00e9moire celle qu\u2019un ou deux de la m\u00eame promo que moi aux Beaux-Arts posaient comme essentielle \u00e0 leur d\u00e9marche de photographe ou plasticien. Me souvient comme le copain Lukas, s\u2019arr\u00eatait au grand format ou \u00e0 la chambre sur les r\u00e9alit\u00e9s les plus mornes de la banlieue parisienne dont il saisissait comme Morandi avec ses pots et bouteilles la vertigineuse et mutique pr\u00e9sence. Me rappelle encore \u00e0 quinze ans de distance la phrase de Mallarm\u00e9 que j&rsquo;avais extrait de je ne sais plus lequel de ses livres : \u00ab\u00a0La Nature a lieu, on n\u2019y ajoutera pas ; que des cit\u00e9s, les voies ferr\u00e9es et plusieurs inventions formant notre mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Tout l\u2019acte disponible, \u00e0 jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipli\u00e9s ; d\u2019apr\u00e8s quelque \u00e9tat int\u00e9rieur et que l\u2019on veuille \u00e0 son gr\u00e9 \u00e9tendre, simplifier le monde.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9gal de cr\u00e9er : la notion d\u2019un objet, \u00e9chappant qui fait d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Semblable occupation suffit, comparer les aspects et leur nombre tel qu\u2019il fr\u00f4le notre n\u00e9gligence : y \u00e9veillant, pour d\u00e9cor, l\u2019ambiguit\u00e9 de quelques figures belles&#8230;\u00a0\u00bb Comme j\u2019\u00e9tais en couple alors avec une \u00e9tudiante de l\u2019\u00e9cole du paysage de Versailles (je l\u2019accompagnais certains jours ou les week-ends dans la grande banlieue que sillonne les RER), c\u2019\u00e9tait devenu aussi familier pour moi d\u2019aller explorer \u00e0 la faveur d\u2019errances les zones d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration, de frictions ou d\u00e9litements par lesquelles le paysage se reconfigurait en s\u2019appuyant diff\u00e9remment sur telle ou telle articulation, extension, volume ou muscle.<br \/>\nCette ann\u00e9e, \u00e7a devait \u00eatre fin 2004, c\u2019\u00e9tait en m\u2019attardant sur un quartier de Vigneux sur Seine, puis \u00e0 sillonner Sarcelles que j\u2019avais initi\u00e9 une s\u00e9rie que j\u2019intitulais \u00ab landscape(s) \u00bb et qui consistait \u00e0 travailler ces arrangements des zones p\u00e9riph\u00e9riques o\u00f9 la g\u00e9om\u00e9trie d\u2019immeubles ordinaires se confrontait \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation presque libre des friches.<br \/>\nA l\u2019\u00e9poque c\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment num\u00e9rique, mais on emportait en bandouli\u00e8re l\u2019appareil photo, carnet pour quelques notes et la carte IGN. Pour Fran\u00e7ois Bon aussi, aller voir signifie qu\u2019en dialogue ou compl\u00e9ment de ce que l\u2019exploration du territoire invitera \u00e0 \u00e9crire, l\u2019appareil sera \u00e0 port\u00e9e de main l\u2019outil principal pour pr\u00e9lever des indices et fabriquer des vues.<br \/>\nQuelques-unes parce qu\u2019une image d\u00e9j\u00e0 \u00e0 regarder depuis l\u00e0 o\u00f9 on est, la voiture gar\u00e9e pas loin ou m\u00eame juste vitre baiss\u00e9e se dresse ou s\u2019assemble, crue, m\u00e9lancolique, \u00e9quivoque, belle d\u2019une fa\u00e7on difficile \u00e0 d\u00e9finir. D\u2019autres comme pour accompagner le regard, t\u00e9moigner, servir de m\u00e9moire au mouvement de travers\u00e9e.<br \/>\nAlors c\u2019est comme ces albums photo de famille o\u00f9 se laisse lire avec lacunes, disjonctions, l\u2019existence diffract\u00e9e, \u00e9tendue et mobile, plurielle, d\u2019un objet spatial qui participe de l\u2019urbanit\u00e9, d\u00e9termin\u00e9 par nos modes de vie et les d\u00e9terminant en retour. La silhouette d\u2019un entrep\u00f4t, d\u2019une usine, les serres ou la maison au cr\u00e9pi gris qui fait l\u2019angle d\u2019un carrefour. Les piles de palettes ou de pneus, le parking o\u00f9 s\u2019alignent les semi-remorques, comme le square d\u00e9sert ou le complexe sportif avec panier de basket et cages de foot. La reconstruction perp\u00e9tuelle de la ville sur ce qu\u2019elle conserve de son pass\u00e9 et ce qui pousse de quartiers neufs, de zones commerciales ou industrielles dans la banalit\u00e9 de l\u2019urbanisme moderne. La ville souvent fait m\u00e9taphore, m\u00eame mal saisissable.<br \/>\nIl n\u2019y a que nomm\u00e9e qu&rsquo;elle se pr\u00e9vaut de bords nets, comme pris dans un mur d\u2019enceinte qui la d\u00e9finit et l\u2019isole. A la parcourir c\u2019est davantage euristique et rhizome, rivages en ce qu\u2019ils sont zones floues, maillages par lesquels on reconnait justesse \u00e0 l&rsquo;expression \u00ab\u00a0tissus urbain\u00a0\u00bb. C\u2019est jeu tout \u00e7a. Avec zones d&rsquo;\u00e9chauffements et d\u00e9laiss\u00e9s. Le titre, \u00e0 y faire attention, ne pose pas question mais annonce plut\u00f4t un objet que le texte, au t\u00e2t\u00e9, se propose de localiser. Et la r\u00e9ponse, lapidaire, se glanera, ironique, tiss\u00e9e \u00e0 m\u00eame le texte : \u00e0 la marque loin, la berme. Comme si c\u2019\u00e9tait m\u00eame mirage que pour l\u2019horizon. Quelque chose qui n\u2019existe que dans les mots ou la perspective du regard, mais insaisissable et sur quoi aucun pied ne peut pr\u00e9tendre venir se poser.<br \/>\nA soi d\u2019emprunter les chemins, les lignes de d\u00e9sir dont on serait curieux par drone de relever le dessin. A soi de d\u00e9busquer les signes. Moins les preuves peut-\u00eatre que les traces. Un po\u00e8te doit laisser des traces de son passage, \u00e9crivait Ren\u00e9 Char, car elles seules font r\u00eaver. <\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bon,<em> O\u00f9 finit la ville<\/em>, \u00e9ditions joca seria.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Bon \u00e9crit. Et il fait aussi des livres. M\u00eame si ces derniers temps on l\u2019\u00e9coute les parler, mettre en sc\u00e8ne sa parole avec gestes et mimiques et filmer aussi ce qui la fait se mettre en marche, sinuer, ricocher. 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