{"id":7313,"date":"2021-02-15T16:09:47","date_gmt":"2021-02-15T15:09:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7313"},"modified":"2021-02-15T16:10:18","modified_gmt":"2021-02-15T15:10:18","slug":"selfie-lent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/selfie-lent\/","title":{"rendered":"Selfie lent"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Quant aux choses, elles fuient dans un \u00e9loignement que nulle pens\u00e9e ne franchit \u00bb<\/em><br \/>\nMaurice Merleau-Ponty<\/p>\n<p><em>\u00ab Il faudrait faire la consigne de chaque chose et l\u2019affoler \u00bb<\/em><br \/>\nArmand Dupuy<\/p>\n<p>Sans doute quelque chose en nous aime la puret\u00e9 comme on place haut l\u2019\u00e9vidence du cristal, la fa\u00e7on dans la g\u00e9om\u00e9trie qu\u2019\u00e0 le nom de r\u00e9pondre \u00e0 la chose.<!--more--><br \/>\nQue les choses puissent se laisser dire dans ces formes simples, comme relevant d\u2019une certaine transparence.<br \/>\nAlors on souffre de tout compliquer, de patauger, froisser ; de gestes gauches et confusions. On pleure sur l\u2019\u00e9cart entre les mots et les choses, les exp\u00e9riences et les moyens que l\u2019on a de s\u2019en rendre compte, qui fait de ce que l\u2019on observe l\u00e0-devant toujours un insaisissable. Mal\u00e9diction digne de Sisyphe, de Prom\u00e9th\u00e9e. Les tempes \u00ab cressonnent de fatigue \u00bb.<br \/>\nCe que l\u2019on est, ce que l\u2019on fait, ce \u00e0 quoi l\u2019on est pris : il semble que tout nous d\u00e9passe, nous \u00e9chappe dans des tomb\u00e9es de plis, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de notre champ visuel, au-del\u00e0 des espaces que notre intelligence pi\u00e9tine. Nous passons, le monde passe, ou bien tout n\u2019est qu\u2019illusions comme lorsque le train quitte la gare et qu\u2019il nous semble depuis notre immobilit\u00e9 que c\u2019est le quai qui lentement se d\u00e9sarrime et glisse. Ou est-ce que tout va toujours trop vite, dans une succession continue qui ne laisse pas le loisir de consid\u00e9rer longuement tout ce qui le demanderait et fuit dans un chaos brouill\u00e9 comme \u00e0 la vitre du train les choses du bas-c\u00f4t\u00e9, les buissons de bord de voie ? Le monde est flou. Et m\u00eame \u00e0 en observer quelques pr\u00e9l\u00e8vements dans le t\u00eate \u00e0 t\u00eate de l\u2019\u00e9tude qui surgissent alors sur la table ou devant soi dans un espace vertigineux, semblable aux t\u00eates, aux corps longilignes et encag\u00e9s de Giacometti.<br \/>\nOn ne sait pas le monde &#8211; ou ne fait qu\u2019\u00e0 le fouiller, le sonder, en chercher les confins, malgr\u00e9 tout ce que l\u2019on ram\u00e8ne que le savoir moins encore. Tout se d\u00e9place, se d\u00e9robe derri\u00e8re des doubles d\u00e9form\u00e9s, des images artificielles, des artefacts, des ombres port\u00e9es, des reflets, des discours ou des id\u00e9es. Il semble que l\u2019on ne peut rien toucher sans toucher du m\u00eame coup la pulpe des doigts par lesquels on touche.<br \/>\nOn drague le fond en soi et verse tout sur le pont, sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone, mouche pass\u00e9e dans l\u2019\u0153il, cadran d\u2019horloge, odeurs, musiques b\u00eates, pages lues, fant\u00f4mes et illusions.<br \/>\nLe journal en cela a quelque chose de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. De proprement monstrueux dans les paradoxes perspectifs et temporels qui le travaillent.<br \/>\nTout v\u00e9cu est-il n\u00e9cessairement appel\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer l\u2019autorit\u00e9 falsificatrice d\u2019un r\u00e9cit ? A prendre des tangentes ?<br \/>\nGuettant ses \u00e9cueils, rem\u00e2chant perp\u00e9tuellement les aliments qu\u2019il fait cailler, il insiste cependant ; celui qui le tient se persuadant comme Descartes qu\u2019un homme \u00e9gar\u00e9 dans la for\u00eat trouverait plus s\u00fbrement son salut en marchant droit devant lui qu\u2019en errant en tous sens, irr\u00e9solu et inconstant, ou s\u2019effondrant sur lui-m\u00eame sans espoir.<br \/>\nLa m\u00e9thode en devient une asc\u00e8se, c\u2019est-\u00e0-dire un exercice. Marcher droit et longtemps. Au bout du tunnel, la charit\u00e9 promise. \u00c7a en devient un rituel, s\u2019installer \u00e0 la table de travail, rouvrir l\u2019\u00e9cran ou le document, reprendre et quand l\u2019heure approche, \u00ab enregistrer sous \u00bb. Quand bien \u00e7a s\u2019\u00e9croule quand on creuse et qu\u2019on voit pas bien si l\u2019ouvrage avance ou n\u2019est que brass\u00e9e de mati\u00e8res.<br \/>\nMais ce n\u2019est jamais \u00e7a ; ou bien \u00e7a l\u2019est sans l\u2019\u00eatre. L\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on a du monde rel\u00e8ve d\u2019avantage du portrait cubiste, d\u2019une conjonction monstrueuse que d\u2019un instantan\u00e9 photographique.<br \/>\nAussi, ce Selfie lent, journal-po\u00e8me, comme le d\u00e9signe l\u2019auteur lui-m\u00eame, m\u2019\u00e9voque ces photographies dont le temps de pose enregistre en une m\u00eame image un fragment \u00e9tir\u00e9 de temps, d\u00e9formant les visages, brouillant en les d\u00e9multipliant les gestes, effa\u00e7ant ce qui est pass\u00e9 trop vite pour \u00eatre retenu. L\u2019objectif aurait \u00e9t\u00e9 retourn\u00e9 contre soi, ouvert aux \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 leur chor\u00e9graphie. Il aurait \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin du travail de l\u2019esprit, impliqu\u00e9 \u00e0 faire retour sur ce qui dans le mouvement de vivre n\u2019\u00e9tait jamais apparu que comme aura, tremblement de l\u2019air marquant la survenue d\u2019un geste. Se sera imprim\u00e9 d\u2019une succession de traces superpos\u00e9es, confondues parfois, d\u2019o\u00f9 se laisseraient alors lire de nouvelles figures, occasionnelles, fantasmagoriques.<br \/>\nOn pense aux esquisses nombreuses, au souvenir des prostitu\u00e9es de Barcelone, \u00e0 C\u00e9zanne, aux influences m\u00eal\u00e9es de la statuaire ib\u00e9rique, africaine, d\u2019Ingres qui ont abouti au po\u00e8me que r\u00e9alise la toile qu\u2019un autre encore nommera Les demoiselles d\u2019Avignon.<br \/>\nNon, la v\u00e9rit\u00e9 du po\u00e8me n\u2019a rien d\u2019un cristal pur. Elle charrie ce qu\u2019en aveugle on n\u2019en finit pas de palper, d\u2019attraper des jours, comme autant d\u2019impacts laissant leur trace \u00e0 la surface d\u2019une mati\u00e8re sensible. Et pourtant, une forme, on l\u2019esp\u00e8re, en r\u00e9duction, comme l\u2019on fait des sauces, pourra en faire une sorte de figure, quelque chose se d\u00e9tachant du reste pour venir au plus pr\u00e8s vous d\u00e9visager et dans ce mouvement vous dire quelque chose d\u2019un socle, une image \u00e0 glisser dans la poche int\u00e9rieure. A travers soi, ce \u00e0 quoi on est pris, le monde. L\u00e0 o\u00f9 le domestique rejoint le commun.<br \/>\nQuel portrait obtiendrait-on alors ? Celui d\u2019un doute, lessiv\u00e9, jet\u00e9 \u00e0 nouveau en piste et battu, rendu presque fou par la complexit\u00e9 des choses, leur perp\u00e9tuelle interp\u00e9n\u00e9tration, leurs convulsions. Quelqu\u2019un de saoul\u00e9 de fatigue, acharn\u00e9 pourtant, inlassable tisserand, qui \u00ab compose, remaille avec ses miettes \u00bb faisant et d\u00e9faisant la trame en laquelle viennent se prendre les abattis des jours et \u00e0 travers les difformit\u00e9s de laquelle apparait un homme courb\u00e9 sur un cahier sur une table de cuisine t\u00f4t le matin tenant le monde front contre front. <\/p>\n<p>Armand Dupuy, <em>Selfie lent<\/em>, \u00e9ditions faites fioc, 2021.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Quant aux choses, elles fuient dans un \u00e9loignement que nulle pens\u00e9e ne franchit \u00bb Maurice Merleau-Ponty \u00ab Il faudrait faire la consigne de chaque chose et l\u2019affoler \u00bb Armand Dupuy Sans doute quelque chose en nous aime la puret\u00e9 comme on place haut l\u2019\u00e9vidence du cristal, la fa\u00e7on dans la g\u00e9om\u00e9trie qu\u2019\u00e0 le nom [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7314,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7313","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7313","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7313"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7313\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7316,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7313\/revisions\/7316"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7314"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7313"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7313"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7313"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}