{"id":7331,"date":"2021-04-16T21:32:31","date_gmt":"2021-04-16T20:32:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7331"},"modified":"2021-04-17T09:13:13","modified_gmt":"2021-04-17T08:13:13","slug":"laurent-proux-soft-grass","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/laurent-proux-soft-grass\/","title":{"rendered":"Laurent Proux, Soft Grass"},"content":{"rendered":"<p>Je m\u2019imagine quelques fois dans mes errances \u2014 je ne pense pas \u00eatre le seul\u2014 un peu collectionneur et d\u00e9tach\u00e9 de tout soucis d\u2019argent, me glissant sans fa\u00e7on sous le bras ou les disposant sur des murs aux dimensions \u00e9lastiques les \u0153uvres qui me retiennent pour composer une sorte de mus\u00e9e id\u00e9al ou un portrait subjectif et s\u00e9lectif de l\u2019art de mon \u00e9poque.<!--more--> Visitant les expositions, les ateliers, me laissant accrocher par quelques \u0153uvres que j\u2019entrevois sur les r\u00e9seaux sociaux, se constitue ainsi un butin qui ne doit pas grand-chose \u00e0 la valeur financi\u00e8re ou la notori\u00e9t\u00e9 mais plut\u00f4t \u00e0 des attaches affectives, aux bizarreries de mon humeur, \u00e0 la reconnaissance qu\u2019il se joue l\u00e0 quelque chose que je saurais mal d\u00e9finir, mais qui excite un app\u00e9tit de vie, une sorte de malice sensuelle ou de lascivit\u00e9 intellectuelle.<br \/>\nJ\u2019aurais des difficult\u00e9s \u00e0 trouver quelque chose de commun entre les toiles \u00e9paisses aux teintes de pierre et de boue, d\u2019\u00e9corce, sur lesquelles dans le flux continu des images je devais m\u2019arr\u00eater \u00e0 plusieurs reprises ces derni\u00e8res semaines et cette s\u00e9rie de tableaux marqu\u00e9s par un dessin tout \u00e0 la fois raide et convulsif et des couleurs acides ou tendres sortis de l\u2019atelier de Laurent Proux \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode. Mais \u00e0 chaque fois je me dis que je serais heureux de cohabiter avec une de ces pr\u00e9sences, de les introduire \u00e0 cette collection fantasm\u00e9e que je glane, et qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut, j\u2019aimerais savoir dire \u00e0 qui voudra bien l\u2019entendre mon enthousiasme et un peu \u00e0 moi-m\u00eame ce qu\u2019il se joue pour moi \u00e0 cet endroit. <\/p>\n<p>Le travail de Laurent Proux, ce que j\u2019avais eu l\u2019occasion d\u2019en voir jusqu\u2019\u00e0 cette ann\u00e9e, m\u2019avait laiss\u00e9 l\u2019impression de quelque chose de virtuose et composite, assez laborieux par certains aspects hyperr\u00e9alistes ou trop baroque pour moi, qui ne m\u2019avait fait y pr\u00eater qu\u2019une attention passag\u00e8re. Si je reconnaissais ses qualit\u00e9s, cela ne me concernait pas. Puis quelques formats r\u00e9cents, architectur\u00e9s diff\u00e9remment, mettant en sc\u00e8ne des corps tortueux, lacunaires ou en passe de se disloquer dans des for\u00eats sombres, des paysages dramatiques, m\u2019avaient intrigu\u00e9 suffisamment pour que j\u2019y revienne.<br \/>\nJe n\u2019ai plus l\u2019image sous les yeux, seulement son souvenir physique et certainement travesti. J\u2019avais pens\u00e9 alors au cavalier de l\u2019apocalypse du Douanier Rousseau, \u00e0 Uccello, je ne sais plus bien pourquoi, \u00e0 quelques primitifs italiens chez lesquels je trouvais peut-\u00eatre un \u00e9cho \u00e0 une qualit\u00e9 de l\u2019espace, \u00e0 une chor\u00e9graphie des corps, \u00e0 une na\u00efvet\u00e9 (terme \u00e0 entendre ici de mani\u00e8re tout \u00e0 fait positive) qui semblait habiter les tableaux de Proux. A je ne sais quelles autres images sans l\u00e9gendes qui m\u2019ont depuis \u00e9chapp\u00e9es. J\u2019y reconnaissais une forme de justesse formelle qui, quel que soit au fond le propos, rendait l\u2019\u0153uvre \u00e9loquente.<br \/>\nLorsque tout r\u00e9cemment, j\u2019ai vu appara\u00eetre d\u2019abord les d\u00e9tails, puis des vues plus compl\u00e8tes de ses toiles r\u00e9centes o\u00f9 les corps en teintes claires, sch\u00e9matis\u00e9s, recompos\u00e9s en des formes de po\u00e8mes tortueux pouvant \u00e9voquer certains mouvements plastiques de Picasso jouaient avec le vert tendre d\u2019herbes comme surgies d\u2019une fusion entre pop art, illustration et peinture moderne, j\u2019ai eu l\u2019impression qu\u2019il venait de d\u00e9grafer quelque chose, de d\u00e9couvrir ou d\u00e9voiler un continent. Circulait peut-\u00eatre plus qu\u2019avant cet air qui m\u2019est n\u00e9cessaire pour avoir l\u2019impression par le regard de sinuer dans l\u2019\u0153uvre, d\u2019en recevoir l\u2019accueil. Chaque nouvelle image \u00e9tait comme une claque, une confirmation qu\u2019apparaissait sous mes yeux et sous ceux de mes contemporains une \u0153uvre, comme d\u00e9gag\u00e9e de son \u00e9poque tout en lui \u00e9tant intimement li\u00e9e. Ou tout simplement une \u0153uvre dans sa coh\u00e9rence et sa r\u00e9ussite. A chaque fois, une certaine tendresse ou m\u00e9lancolie se nouait \u00e0 une forme de d\u00e9tournement ludique, \u00e0 une joie enfantine. Le grotesque des p\u00e9riodes pr\u00e9c\u00e9dentes retournait sur lui-m\u00eame sa puissance critique en nourrissant une combinaison ou une synth\u00e8se \u00e9l\u00e9gante et diaboliquement \u00e9quilibr\u00e9e, \u00e9vidente et subtilement \u00e9labor\u00e9e. Les r\u00e9f\u00e9rences tombaient par paquets tout autour de ces sc\u00e8nes \u00e9quivoques, n\u2019en touchant \u00e0 chaque fois qu\u2019un bout, mais engendrant par ce fr\u00f4lement quelque chose d\u2019un frisson intellectuel :  une danse de Matisse, une d\u00e9position de P\u00e9rugin ou d\u2019Enguerrand Quarton, une toile tubiste de Fernand L\u00e9ger ou de Tamara Lempika, un d\u00e9tail d\u2019une sc\u00e8ne de Giotto ou de Martini, un H\u00e9lion, cette Femme dans un fauteuil de Picasso de 1913, un G\u00e9rard Schlosser traduit par Juan Gris\u2026<br \/>\nJ\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cette libert\u00e9 sauvage et virtuose qui se d\u00e9gageait des derni\u00e8res toiles de Nina Childress \u00e0 la Fondation Ricard qui, dans le paysage pictural de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, avaient constitu\u00e9 \u00e0 mes yeux un prodigieux tour de force, un t\u00e9moignage de sa vigueur (peut-\u00eatre entrait en consid\u00e9ration dans ce rapprochement le vert cru que leurs palettes partagent, comme un quelque chose d\u2019\u00e0 la fois sentimental et potache).<br \/>\nSans scrupules alors je piochais pour mon panth\u00e9on virtuel, un peu envieux de ces r\u00e9ussites, mais d\u00e9dommag\u00e9 d\u2019avoir senti par elles en moi des \u00e9motions m\u00eal\u00e9es et mutines susceptibles d\u2019\u00e9largir un peu mon monde. <\/p>\n<p>Laurent Proux, Soft grass, galerie Semiose, Paris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m\u2019imagine quelques fois dans mes errances \u2014 je ne pense pas \u00eatre le seul\u2014 un peu collectionneur et d\u00e9tach\u00e9 de tout soucis d\u2019argent, me glissant sans fa\u00e7on sous le bras ou les disposant sur des murs aux dimensions \u00e9lastiques les \u0153uvres qui me retiennent pour composer une sorte de mus\u00e9e id\u00e9al ou un portrait [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7332,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7331","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7331","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7331"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7331\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7336,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7331\/revisions\/7336"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7332"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7331"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7331"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7331"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}