{"id":7341,"date":"2021-04-27T15:29:32","date_gmt":"2021-04-27T14:29:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7341"},"modified":"2021-05-09T20:08:17","modified_gmt":"2021-05-09T19:08:17","slug":"limmobilite-dans-le-mouvement-lettre-a-blandine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/limmobilite-dans-le-mouvement-lettre-a-blandine\/","title":{"rendered":"L\u2019immobilit\u00e9 dans le mouvement, lettre \u00e0 Blandine."},"content":{"rendered":"<p>Tu regardes depuis ton balcon \u00ab un arbre aux verts tendres s\u2019agiter dans la cour. \u00bb \u00ab Ce mouvement de l\u2019arbre dans le vent, dis-tu, sous cette l\u00e9g\u00e8re pluie d\u2019avril, rejoint celui des vagues, celui du sang, l\u2019id\u00e9e que l\u2019on s\u2019en fait.\u00bb <!--more--><\/p>\n<p>Nos d\u00e9veloppements premiers, de la prime enfance, d\u00e9pendante du soin de ses parents, \u00e0 la maturit\u00e9, l\u2019autonomie de l\u2019\u00e2ge adulte, pourraient se lire comme une conqu\u00eate du mouvement. On apprend \u00e0 se tenir, se lever, saisir et manipuler des objets, se d\u00e9placer, imprimer sa volont\u00e9 aux choses et aux autres et bient\u00f4t se projeter dans l\u2019espace et dans le temps. On pourrait m\u00eame dire que l\u2019accomplissement de l\u2019adulte passe par le d\u00e9part de la maison, la conqu\u00eate de l\u2019espace g\u00e9ographique et social, la libert\u00e9 de mouvement.<br \/>\nAutour de nous, on apprend et on mesure bient\u00f4t que tout bouge, \u00e9volue, se d\u00e9place, communique. Que la vie est synonyme de mouvement. Que m\u00eame ce qui semble immobile ne l\u2019est que par le fait d\u2019une illusion perceptive ou parce que son temps, comme celui des arbres ou des paysages, est diff\u00e9rent du n\u00f4tre.<br \/>\nSi nous immobilisions abstraitement et artificiellement une chose, d\u2019abord elle ne le serait que relativement au sein d\u2019un monde vou\u00e9 aux saisons, \u00e0 la rotation de la terre, \u00e0 l\u2019expansion de l\u2019univers. Mais aussi par rapport \u00e0 nos propres mouvements physiques et psychiques, comme le silence cesse d\u00e8s que, nous approchant pour l\u2019\u00e9couter, nous transportons avec nous nos propres bruits.<br \/>\nDans le monde des images, une histoire peut se faire qui m\u00e8nerait des repr\u00e9sentations fixes et silencieuses au cin\u00e9ma et diff\u00e9rents modes d\u2019images anim\u00e9es, en passant par la photographie et l\u2019expressionnisme (consid\u00e9rant dans ce terme le Romantisme comme le Futurisme).<br \/>\nSous tous ces aspects, l\u2019immobilit\u00e9 de la peinture, la forme du tableau peint, peuvent passer pour des archa\u00efsmes, des modes obsol\u00e8tes dans l\u2019\u00e9volution des images ou des r\u00e9gressions. Ils seraient comme des amibes en regard de mammif\u00e8res accomplis. <\/p>\n<p>Tu me demandes comment je vis la privation du mouvement en peinture, ou comment je mets au travail ou comment me travaille cette immobilit\u00e9 qui, dis-tu g\u00e9n\u00e8re calme et paix. Comment tu pourrais parler, en regard des chor\u00e9graphies de branches et des troncs que tu as vu \u00e0 l\u2019atelier, de privation de mouvement.<\/p>\n<p>D\u2019abord, comme \u00e9voqu\u00e9 juste avant, l\u2019\u0153uvre, l\u2019image et n\u2019importe quel objet quel qu\u2019il soit, n\u2019existe pas dans un lieu abstrait. Il existe dans un syst\u00e8me de relations qui engage un spectateur (m\u00eame lorsque celui-ci convoque la chose en pens\u00e9e) et un lieu, pour ne rien dire du contexte ou du milieu au sens social. Il est donc d\u00e9j\u00e0 toujours pris dans des mouvements divers : apparition, \u00e9motions, liens, \u00e9chos, perspectives, significations\u2026<br \/>\nEt l\u2019image litt\u00e9ralement se d\u00e9forme, se gonfle, se tord, s\u2019enrichi sous les caresses ou les assauts du regard. Se donne \u00e0 voir diff\u00e9remment dans tel ou tel lien, voisinage ou lumi\u00e8re. J\u2019en fais l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019atelier, travaillant du regard \u00e0 un tableau en cours, exer\u00e7ant mon jugement. Selon la fa\u00e7on de le consid\u00e9rer, dans telle ou telle perspective, selon mon humeur ou mon gout du moment, je peux consid\u00e9rer la m\u00eame composition comme aboutie ou non, d\u00e9sesp\u00e9rante ou excitante.<br \/>\nEnsuite, entant que trace, elle enregistre et laisse planer \u00e0 sa surface toute l\u2019histoire des gestes \u00e0 la fois conceptuels et concrets qui sont \u00e0 l\u2019origine de sa r\u00e9alisation. Elle est un miroir des pens\u00e9es qui l\u2019ont cisel\u00e9e, du corps qui l\u2019a r\u00e9alis\u00e9e. Lorsque l\u2019image est une repr\u00e9sentation affective on dira qu\u2019elle est faite de traces de traces.<\/p>\n<p>Tu me diras pourtant que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un tableau ou d\u2019une photographie est diff\u00e9rente de cette d\u2019un spectacle ou d\u2019un film. Et effectivement. Ce qui me fascine alors c\u2019est cette forme de r\u00e9sistance, comme une anomalie, en laquelle une image est alors engag\u00e9e. Le temps tourne autour, se dilate ou se contracte. Tout autour se d\u00e9veloppe, advient, se m\u00e9tamorphose et l\u2019image installe un temps autre qui en cela n\u2019en finit pas de nous regarder. C\u2019est comme si tout le monde visuel \u00e9tait de profil, en action, en que les tableaux, par un mouvement de pivot, saisissaient par leur fa\u00e7on de nous faire face. Et tu noteras l\u00e0 une diff\u00e9rence de degr\u00e9s entre <em>La charge des lanciers<\/em> de Boccioni et les portraits du Fayoum.<br \/>\nJe me souviens que le botaniste Francis Hall\u00e9 concluait que les animaux dont nous sommes, par leur mobilit\u00e9 \u00e9taient les ma\u00eetres de l\u2019espace tandis qu\u2019en regard, les arbres, immobiles pour nous, par cette patience dont les cr\u00e9ditons par personnification et anthropocentrisme, \u00e9taient ma\u00eetres du temps.<\/p>\n<p>Alors, les tableaux installent comme une fen\u00eatre sur le r\u00eave ou sur les hors champs de l\u2019exp\u00e9rience. Ils manifestent l\u2019invisible, l\u2019inabordable. Un paradoxe. Quelque chose qui n\u2019en finit pas d\u2019advenir. Comme si le temps sautait sur lui-m\u00eame ou b\u00e9gayait.<br \/>\nCe que j\u2019ai fini par appr\u00e9cier dans cette pratique laborieuse de la peinture \u00e0 l\u2019huile, outre son primitivisme <em>low tech<\/em> ou ancestral, c\u2019est qu\u2019en marge de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du monde, de la productivit\u00e9 et du spectaculaire, elle est comme un ralentissement, une courbure. <\/p>\n<p>Quand je travaille ces espaces-moments par des chor\u00e9graphies graphiques, des danses immobiles d\u2019arbres, des jeux de circulations, j\u2019ai l\u2019impression justement que le temps se fond dans l\u2019espace. Dans ces paysages visuels, dans leurs architectures, le regard sinue. C\u2019est la sensualit\u00e9 ou l\u2019\u00e9rotique de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique que d\u2019\u00eatre par les explorations du regard comme caress\u00e9 par les espaces physiques et psychiques que l\u2019on traverse. Il y a l\u00e0 quelque chose de tr\u00e8s tactile. <\/p>\n<p>On peut aussi parler de privation comme d\u2019une recherche positive. Comme la recherche du silence, comme une \u00e9thique ou esth\u00e9tique du minimalisme. Une image se compose par addition, mais aussi par soustraction. Tout ce qu\u2019on enl\u00e8ve, qu\u2019on retient, qu\u2019on refuse. De la m\u00eame mani\u00e8re le silence animal, la pr\u00e9sence silencieuse me fascine (celle d\u2019un cerf retenu un instant dans les phares le soir sur une route de campagne et dont le regard semble alors vertigineux \u2013 une fen\u00eatre sur l\u2019indicible). <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu regardes depuis ton balcon \u00ab un arbre aux verts tendres s\u2019agiter dans la cour. \u00bb \u00ab Ce mouvement de l\u2019arbre dans le vent, dis-tu, sous cette l\u00e9g\u00e8re pluie d\u2019avril, rejoint celui des vagues, celui du sang, l\u2019id\u00e9e que l\u2019on s\u2019en fait.\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7343,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7341","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7341","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7341"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7341\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7346,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7341\/revisions\/7346"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7343"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7341"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7341"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7341"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}