{"id":7347,"date":"2021-05-10T09:03:53","date_gmt":"2021-05-10T08:03:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7347"},"modified":"2021-05-10T09:03:53","modified_gmt":"2021-05-10T08:03:53","slug":"notes-sur-cezanne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-sur-cezanne\/","title":{"rendered":"Notes sur C\u00e9zanne"},"content":{"rendered":"<p>Je me laissais intriguer positivement lorsque je les d\u00e9couvrais avec les \u0153uvres de Van Gogh, de Monet et quelques autres, par les portraits de C\u00e9zanne ; leur caract\u00e8re \u00e0 la fois massif et bancal, extr\u00eamement soign\u00e9s, maniaques par certains aspects, tout en m\u00eame temps que sommaires, bruts, approximatifs ou gauches.<!--more--> La voie esth\u00e9tique qu\u2019ils ouvraient m\u2019imposait de revoir mes crit\u00e8res de jugement et m\u00eame de les suspendre \u2014ils doivent l\u2019\u00eatre encore\u2014 comme m\u2019avait impos\u00e9 de le faire les psalmodies nasillardes de Bob Dylan que j\u2019extrayais dans les m\u00eames ann\u00e9es de la poussi\u00e9reuse discoth\u00e8que paternelle et dont la bizarrerie d\u2019un seul mouvement m\u2019agressait, m\u2019intriguait et finalement m\u2019attirait.<br \/>\nCertainement, il y avait des erreurs d\u2019anatomie ou de perspective. Les visages tenaient quelquefois du masque s\u00e9v\u00e8re, du f\u00e9tiche africain ou de l\u2019empl\u00e2tre, partout se laissaient voir les traces du travail, les ajustements d\u2019un contour, des lacunes. Mais, ayant relev\u00e9, reconnu cela, j\u2019y trouvais pris, solidaire, une pr\u00e9sence massive, une gr\u00e2ce primitive qu\u2019on retrouve aux arts populaires, aux menhirs ; qui le rapprocherait de Giotto quand je viendrais \u00e0 d\u00e9couvrir ce dernier.<br \/>\nSans doute C\u00e9zanne ne voulait-il pas que le bras se dessine ainsi trop long ou mal articul\u00e9, que le mur se renverse dans le dos du mod\u00e8le, avec le sol, et que la cruche ou la tasse donnent l\u2019impression de tomber. Et il se d\u00e9sesp\u00e9rait plut\u00f4t que les exigences de v\u00e9rit\u00e9 qui le guidaient produisent ces insinuations qui faisaient rire autour de lui, le mettaient en rage, attisant les braises de sa parano\u00efa, le sapaient. Mais il lui avait fallu les accepter, en prendre le parti, du moins en un premier temps avant d\u2019apprendre \u00e0 les corriger peut-\u00eatre en d\u00e9passant ses incapacit\u00e9s, sa gaucherie native, son impudence.<br \/>\nC\u2019est que l\u2019immobilit\u00e9 extr\u00eame, hyst\u00e9ris\u00e9e, dans laquelle son attention aigue fichait les objets de ses regards les pr\u00e9cipitait du m\u00eame coup au c\u0153ur d\u2019un vertige qui emportait tout ; et que les combats qu\u2019il devait mener pour d\u00e9chirer toutes les facilit\u00e9s, tous les clich\u00e9s, tout ce qui travaillait \u00e0 d\u00e9tourner, \u00e0 manipuler sa sinc\u00e9rit\u00e9 faisaient du tableau un champ de bataille, le lieu d\u2019une lutte ou chaque \u00e9quilibre \u00e9tait conquis sur des tentatives de d\u00e9stabilisation constantes. Et que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qui traversait son regard comme elle le traversait lui.<br \/>\nComme Delacroix, comme Manet, comme Courbet ; comme Picasso plus tard, sa peinture \u00e9tait un instrument de lutte contre les conventions, les ti\u00e9deurs. \u00ab Une arme offensive et d\u00e9fensive \u00bb chauff\u00e9e au feu de son temp\u00e9rament, dont il savait qu\u2019elle \u00e9tait vou\u00e9e, non \u00e0 la soumission aux crit\u00e8res \u00e9tablis, mais \u00e0 faire rougir l\u2019Institut d\u2019indignation, de rage et de d\u00e9sespoir, entendu que le Salon comme le public vulgaire ne comprend l\u2019art que lorsqu\u2019il flatte et repousse avec la violence \u00e9loquente de l\u2019autorit\u00e9 et des railleries les v\u00e9rit\u00e9s nues, affranchies qui pourraient r\u00e9v\u00e9ler les artifices et illusions dont ils se bercent. Elle \u00e9tait le lieu d\u2019un d\u00e9bat interne, comme d\u2019un d\u00e9battement social. Et ses susceptibilit\u00e9s, ses accablements, ses humeurs \u00e9voquent celles de cet autre r\u00e9volt\u00e9, insoumis, incompris, marginal, consum\u00e9 par la solitude, par l\u2019incompr\u00e9hension de ses contemporains et des juges esth\u00e9tiques que fut Van Gogh et dont le titre donn\u00e9 par Artaud de \u00ab suicid\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb traduit assez bien la rel\u00e9gation.<br \/>\nPeut-\u00eatre peignait-il ainsi aussi par ce qu\u2019il avait le sentiment intuitif que rien n\u2019est vraiment statiquement en repos. Peut-\u00eatre parce que peindre est un tourment, un impossible qui bouscule son geste comme le moucheron agace le cocher. Lui est la seule voie, en m\u00eame temps qu\u2019une folie. Cherchant \u00e0 conjuguer l\u2019id\u00e9al classique et la modernit\u00e9 du r\u00e9alisme, l\u2019attention aux surfaces de l\u2019Impressionnisme et la conscience des assises g\u00e9ologiques qu\u2019il a appris de Fortun\u00e9 Marion, il voudrait faire \u00ab du Poussin d\u2019apr\u00e8s nature \u00bb, conjuguer sa sensibilit\u00e9 la plus na\u00efve \u00e0 la raison la plus th\u00e9orique. Peut-\u00eatre est-ce l\u2019effet de cette perception cubiste dont on dit qu\u2019il fut le pr\u00e9curseur et qui lui faisait saisir les choses par une sorte de toucher qui en fait le tour. Car \u00ab l\u2019\u0153il, \u00e9crit D. H. Lawrence, ne voit que la fa\u00e7ade des choses ; et l\u2019esprit et dans l\u2019ensemble, se satisfait de fa\u00e7ades. Mais l\u2019intuition a besoin de ce qui est autour ; et l\u2019instinct de ce qui est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. La v\u00e9ritable imagination s\u2019incurve toujours pour atteindre l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019envers de l\u2019apparence offerte \u00bb.<br \/>\nParce que, consid\u00e9r\u00e9 attentivement, pareillement que l\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas celui pour qui \u00e9crire va de soi, mais celui \u00e0 qui justement la chose pose avec insistance probl\u00e8me, le peintre est un aveugle qui cherche \u00e0 voir, \u00ab assoie la beaut\u00e9 sur ses genoux, lui trouve un go\u00fbt amer et l\u2019injurie \u00bb. Si l\u2019art a quelque chose \u00e0 voir avec \u00ab l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9 \u00bb, il a cette franche na\u00efvet\u00e9, cette \u00ab b\u00eatise \u00bb, cette ing\u00e9nuit\u00e9 et ce faisant, la singuli\u00e8re p\u00e9n\u00e9tration critique de l\u2019enfant qui ne s\u2019est pas encore accord\u00e9 aux conventions, aux vues de son milieu ou de son \u00e9poque auxquelles plus tard il sera accultur\u00e9 et comme assujetti par l\u2019\u00e9ducation.<br \/>\nCertains disent que cette amertume qui lui tapissait tout le palais de l\u2019\u00eatre, le laissait sans repos et sans joie qu\u2019inqui\u00e8te, furtive, ombrageuse, lui venait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait jamais parvenu dans sa vie \u00e0 franchir l\u2019horrible \u00e9cran de verre des concepts mentaux de mani\u00e8re \u00e0 toucher la vie. Qu\u2019il avait v\u00e9cu sa vie dans une \u00e9trange distance et proximit\u00e9 d\u2019avec lui-m\u00eame, travaillant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 s\u2019apprivoiser, \u00e0 s\u2019\u00e9duquer, et jalousement inquiet de son feu.<br \/>\nQu\u2019\u00e0 travers ce que l\u2019on voit aujourd\u2019hui comme son art, s\u2019ajustait laborieusement tout son rapport aux choses et comment vivre sa vie ; comment r\u00e9aliser son id\u00e9al. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me laissais intriguer positivement lorsque je les d\u00e9couvrais avec les \u0153uvres de Van Gogh, de Monet et quelques autres, par les portraits de C\u00e9zanne ; leur caract\u00e8re \u00e0 la fois massif et bancal, extr\u00eamement soign\u00e9s, maniaques par certains aspects, tout en m\u00eame temps que sommaires, bruts, approximatifs ou gauches.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7348,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7347","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7347","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7347"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7347\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7349,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7347\/revisions\/7349"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7348"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7347"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7347"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7347"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}