{"id":7356,"date":"2021-06-29T08:10:55","date_gmt":"2021-06-29T07:10:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7356"},"modified":"2021-06-29T08:10:55","modified_gmt":"2021-06-29T07:10:55","slug":"laure-tiberghien-impressions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/laure-tiberghien-impressions\/","title":{"rendered":"Laure Tiberghien, impressions"},"content":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait inscrit dans le programme de la photographie qu\u2019elle devait se situer \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019imprimerie parmi les arts de la m\u00e9moire. H\u00e9lio-graphie ou photo-graphie (que l\u2019on consid\u00e8re en grec le soleil ou la lumi\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral), elle consistait litt\u00e9ralement en l\u2019inscription par la lumi\u00e8re, consid\u00e9r\u00e9e alors avec Talbot comme \u00ab le crayon de la nature \u00bb, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 visible \u00e0 laquelle l\u2019\u0153il photographique faisait face et dont la plaque, comme la r\u00e9tine, \u00e9tait garante. <!--more--><br \/>\nDescendante de la chambre obscure dont les principes \u00e9taient connus d\u00e8s l\u2019antiquit\u00e9 et de ces chambres claires qu\u2019utilisaient les artistes et op\u00e9rateurs de relev\u00e9s, elle \u00e9tait en quelque sorte la r\u00e9alisation de ce projet de fixer durablement les reflets que recueillaient ces outils, sans la m\u00e9diation subjective ou maladroite du geste manuel.<br \/>\nAinsi, sur le mode de la trace, toute photographie \u00e9tait incidemment image de quelque chose.<br \/>\nPour autant, aucune image jamais n\u2019enfermait la r\u00e9alit\u00e9 du regard.<br \/>\nOutre le fait qu\u2019elle s\u2019abstrayait en un objet de tout le champ sensible et mental qui fait le corps de n\u2019importe quel ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif, elle se m\u00e9tissait parall\u00e8lement d\u2019\u00e9l\u00e9ments parasitant ou artefactuels accusant encore l\u2019\u00e9cart avec la perception naturelle.<br \/>\nLa chimie de la r\u00e9v\u00e9lation prenait sa part, insinuant dans le photographique tout un mat\u00e9riel d\u2019accidents, de d\u00e9formations, d\u2019effets qui devaient moins au sujet dans sa r\u00e9alit\u00e9 anecdotique qu\u2019au proc\u00e9d\u00e9 et \u00e0 ses moyens, pour ne pas dire \u00e0 ses limites.<br \/>\nLes d\u00e9fauts ou caprices de sensibilit\u00e9, les temps de pose d\u2019abord, invent\u00e8rent le flou de mouvement, la <em>sur<\/em> ou <em>sous<\/em> exposition, le grain, le noir et blanc, un certain contraste. Les optiques invent\u00e8rent le vignetage. Les premi\u00e8res plaques daguerr\u00e9otypes de cuivre argent\u00e9 bient\u00f4t supplant\u00e9es par les tirages papier se teinteront d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1850 d\u2019un charme d\u00e9suet. S\u2019insinuait alors de l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 dans le d\u00e9termin\u00e9. Tout un monde de contraste tr\u00e8s graphiques et de nuances, velout\u00e9s, irisations \u00e0 travers lesquelles le r\u00e9el r\u00e9v\u00e9lait un visage \u00e9trange, presque inqui\u00e9tant parfois, fantastique dans le sens de Mac Orlan, dont l\u2019immobilit\u00e9 insinuait un temps non anthropologique, un vertige. <\/p>\n<p>Il semblait que la photographie, comme devaient le faire les plus fascinants portraits mortuaires pr\u00e9lev\u00e9s aux sols sableurs de la r\u00e9gion du Fayoum, passait \u00e0 travers le regard pour ouvrir \u00e0 une nouvelle dimension du visible et du temps. Elle r\u00e9v\u00e9lait le mouvement r\u00e9el du galop du cheval en en d\u00e9composant la s\u00e9quence, attrapait pour l\u2019\u00e9tendre dans le temps l\u2019intervalle d\u2019un geste, une mimique furtive, un ensemble que le regard ne savait pas isoler ou embrasser, ou m\u00eame faisait apparaitre comment l\u2019apparence dans le temps pouvait baver, se diss\u00e9miner dans l\u2019espace autour, faisant de chaque existence en sa mobilit\u00e9 un nuage. Le d\u00e9bat qui se fit autour de sa nature artistique ou technique et scientifique, prolongea au XIXeme si\u00e8cle en quelque sorte une histoire des arts qui incluait au XVI ou XVIIe si\u00e8cles les sciences, les curiosit\u00e9s, les sp\u00e9culations et r\u00eaveries. Comme les cabinets de curiosit\u00e9 \u00e9taient, dans un m\u00eame geste, vou\u00e9s au fabuleux, au savoir et au po\u00e9tique, la photographie embrassait la technique, l\u2019art, les sciences et le divertissement, accueillant de mani\u00e8re \u00e9quivoque l\u2019exactitude objective comme une forme nouvelle de pathos associ\u00e9e au romantisme, m\u00ealant fantasmagories et m\u00e9lancolie.<br \/>\nElle captait, comme le suaire du r\u00e9cit recevait par contact la Sainte Face, le toucher de l\u2019immat\u00e9riel, pour ne pas dire le souffle des r\u00eaves dont Hugo disait tr\u00e8s joliment qu\u2019ils sont comme \u00ab l\u2019aquarium de la nuit \u00bb. <\/p>\n<p>Par le noir et blanc, l\u2019accusation des ombres et des lumi\u00e8res en ses premi\u00e8res d\u00e9cennies, elle devait r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 qui voulait bien \u00eatre attentif \u00e0 ces choses une des traductions possibles du visible, et peut-\u00eatre m\u00eame sa structure profonde. Car, vis-\u00e0-vis de la r\u00e9alit\u00e9 dont on faisait quotidiennement l\u2019exp\u00e9rience, on pouvait dire d\u2019une photographie qui en donnait une repr\u00e9sentation immobile quoique travaill\u00e9e par les regards que l\u2019on portait sur elle, appauvrie malgr\u00e9 les projections qui la r\u00e9investissaient de toutes les donn\u00e9es sensorielles et corporelles par lesquelles nous sommes au monde, plane malgr\u00e9 la profondeur qui semblait s\u2019y trouver saisie, que c\u2019\u00e9tait et que ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a. Les \u00e9carts d\u2019avec l\u2019exp\u00e9rience courante, les lacunes dont la couleur, apr\u00e8s le mouvement, \u00e9tait pour la vue une perte des plus \u00e9videntes, n\u2019emp\u00eachaient pas l\u2019insinuation d\u2019une forme de v\u00e9rit\u00e9. Peut-\u00eatre plus vraie, non pas par la d\u00e9finition ou la profusion des d\u00e9tails d\u2019abord vis-\u00e0-vis desquels la peinture rivalisait du moins au d\u00e9part, mais la bizarrerie perceptive qu\u2019elle instaurait dans l\u2019intervalle ou dans les parages de l\u2019exp\u00e9rience courante, de la peinture ou de la gravure.<br \/>\nAlors, malgr\u00e9 la familiarit\u00e9 que nous avons acquis vis-\u00e0-vis de la repr\u00e9sentation photographique, demeure dans la plupart des images ce sentiment, d\u2019<em>unheimliche<\/em>, \u00ab d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00bb qu\u2019analysait Freud en 1919. En somme, un double fond ou une double nature qui vient inqui\u00e9ter l\u2019apparence en laissant transparaitre derri\u00e8re son aspect familier des soubassements obscurs ou secrets.<br \/>\nCette r\u00e9v\u00e9lation en un sens est double : elle a trait d\u2019une part \u00e0 la mati\u00e8re du visible, et pourrait s\u2019apparenter au travail de la touche dans la peinture impressionniste. En termes psychanalytiques, elle consisterait \u00e0 la mise \u00e0 jour dans la conscience du corps organique derri\u00e8re le corps social, \u00ab du f\u00e9minin derri\u00e8re le maternel \u00bb, de la sensualit\u00e9 et des d\u00e9sirs sous l\u2019habit de la culture. D\u2019autre part, elle accuse par un mode n\u00e9gatif tout ce qui fonde la subjectivit\u00e9 de notre exp\u00e9rience, r\u00e9v\u00e9lant la niche perceptive, le monde sensoriel qui est le n\u00f4tre et auquel nous sommes assujettis. Car apparait alors comme \u00e0 travers des br\u00e8ches, les planches corrompues d\u2019une palissade, des r\u00e9alit\u00e9s alternatives, d\u2019autres filtres sensibles. Et il est amusant de remarquer que la photographie s\u2019invente et se d\u00e9veloppe parall\u00e8lement \u00e0 la science de la stratigraphie et aux th\u00e9ories de Darwin, lesquelles consistent \u00e0 traverser en quelques sorte des surfaces et les apparences pour r\u00e9v\u00e9ler la succession des visages qui les soutiennent, leur pr\u00e9existe et inqui\u00e8te la conception et le sentiment d\u2019un monde \u00e9ternel et immuable dans son \u00e9vidence. L\u2019anthropocentrisme na\u00eff vacillait, du moins se retrouvait inqui\u00e9t\u00e9e par d\u2019autres perspectives, d\u2019autres r\u00e9cits.<br \/>\nLe terme de r\u00e9v\u00e9lateur a alors tout son sens ici. Et le processus chimique qui fait apparaitre par les formes et les couleurs toute sorte de ph\u00e9nom\u00e8nes physico-chimiques dont le papier photosensible est le t\u00e9moin donne justement une image de ce dont la r\u00e9v\u00e9lation est la manifestation dans la conscience. Ce n\u2019est pas qu\u2019une chose \u00e9merge du n\u00e9ant ou apparait, mais qu\u2019une chose aussi myst\u00e9rieuse qu\u2019une modification de l\u2019attention, du sentiment, transfigure une r\u00e9alit\u00e9 famili\u00e8re. <\/p>\n<p>Les travaux photographiques de Laure Tiberghien pourraient ainsi \u00eatre qualifi\u00e9s tout \u00e0 la fois de r\u00e9v\u00e9lations ou r\u00e9v\u00e9lateurs dans le sens des \u00ab white paintings \u00bb, que r\u00e9alisa Rauschenberg, \u00ab canevas hypersensibles \u00bb qui devaient enregistrer par leur surface les traces et les ph\u00e9nom\u00e8nes lumineux les plus t\u00e9nues ou des pi\u00e8ces de John Cage consistant \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler par l\u2019exp\u00e9rience du suspend et du silence la r\u00e9alit\u00e9 bruissante du monde. Et d\u2019impressions dans le sens que l\u2019on donna aux explorations de ces jeunes artistes ind\u00e9pendants qui \u00e0 partir de 1874 et sous l\u2019\u00e9tiquette d\u2019une vue \u00e9quivoque du port du Havre peinte par Claude Monet furent qualifi\u00e9s d\u2019impressionnistes.<br \/>\nBien s\u00fbr le travail de Laure Tiberghien est bien loin d\u2019un pictorialisme \u00e9voquant un travail de la touche ou d\u2019un paysagisme bucolique attach\u00e9 \u00e0 saisir le plein air. Et entre les aventures de la fin du XIXeme si\u00e8cle et ses propres travaux il faut compter avec les recherches concr\u00e8tes des artistes du colorfield et le d\u00e9tachement de la n\u00e9cessit\u00e9 figurative comme avec les anthropom\u00e9tries d\u2019Yves Klein par lesquelles le sujet devient matrice de sa propre figuration.<br \/>\nEt c\u2019est ainsi nourri des aquarelles de Turner ou des ciels de Constable, des contacts de Talbot, des travaux s\u00e9rigraphiques de Warhol, des \u0153uvres de Rothko comme de celles de Sarah Moon, de Sigmar Polke ou de Wolfgang Tillmans qu\u2019elle peut explorer la mati\u00e8re photographique, les faveurs des accidents, en d\u00e9passant le motif, ne lui laissant \u00e0 l\u2019occasion qu\u2019une pr\u00e9sence indicielle.<\/p>\n<p>Le philosophe \u00e9cossais David Hume usait pour distinguer les sensations imm\u00e9diates des id\u00e9es r\u00e9sultant de pens\u00e9es \u00e9labor\u00e9es et de r\u00e9flexions de ce m\u00eame terme d\u2019impression, relevant leur mani\u00e8re spontan\u00e9e. Le XIXeme si\u00e8cle lui associa tout \u00e0 la fois l\u2019action m\u00e9canique par laquelle la lumi\u00e8re pouvait laisser trace, \u00ab impressionner \u00bb une surface sensible, et les effets que faisaient dans la sensibilit\u00e9 la contemplation de paysages ou de sc\u00e8nes per\u00e7us comme combinaison d\u2019\u00e9l\u00e9ments objectifs mais aussi atmosph\u00e9riques et subjectifs. S\u2019y condensait alors l\u2019objectivit\u00e9 m\u00e9canique et le sentiment en une forme d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 proche de celle que qu\u00eate la po\u00e9sie, si elle proc\u00e8de, comme l\u2019\u00e9crit Balzac, d\u2019une rapide vision des choses.<br \/>\nEt au fond, quoi que l\u2019art de Laure Tiberghien soit essentiellement concret (\u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s o\u00f9 de mani\u00e8re plus ou moins spectrale une image sourd de la mati\u00e8re) et ainsi par nature \u00e9loign\u00e9 de la tradition figurative disons naturaliste, on est assez tent\u00e9 de l\u2019associer \u00e0 cet exercice \u00e9quivoque qui, magistralement dans l\u2019exp\u00e9rience des Nymph\u00e9as, d\u00e9place l\u2019image de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019<em>historia<\/em>, de l\u2019anecdote et du lisible vers le charme vertigineux et enveloppant d\u2019un climat, d\u2019un champ color\u00e9, de modulations, du sensible. Quelque chose qui, lorsque l\u2019on imagine le papier ondoyer dans le bac du r\u00e9v\u00e9lateur, \u00e9voque ces larges paysages d\u2019eau des bassins de Giverny o\u00f9 se m\u00ealent l\u2019ombre des profondeurs travers\u00e9es d\u2019algues, celles des frondaisons ou des branches de saules qui s\u2019y penchent, les irisations de la surface en lesquelles joue le spectre des lumi\u00e8res diffract\u00e9es et le retournement du ciel. Rien ne s\u2019y dessine que des passages d\u2019une teinte \u00e0 l\u2019autre, des alt\u00e9rations d\u2019un champ color\u00e9, des variations de densit\u00e9. Aucun sceau ni contour ; seulement, moins saisies que recueillies, <em>des impressions<\/em>.  <\/p>\n<p>Image : Rayon #5, c-print, 2018, <a href=\"http:\/\/www.lauretiberghien.com\/work\/\" target=\"_blank\">Laure Tiberghie<\/a>n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait inscrit dans le programme de la photographie qu\u2019elle devait se situer \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019imprimerie parmi les arts de la m\u00e9moire. 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