{"id":7380,"date":"2021-09-16T09:31:54","date_gmt":"2021-09-16T08:31:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7380"},"modified":"2021-09-16T09:31:54","modified_gmt":"2021-09-16T08:31:54","slug":"on-prend-note-des-desastres-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-prend-note-des-desastres-du-monde\/","title":{"rendered":"On prend note des d\u00e9sastres du monde"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Ainsi, le flux d\u2019images d\u00e9vers\u00e9 dans nos yeux devient notre activit\u00e9 \u00ab spirituelle \u00bb tout en gardant l\u2019apparence d\u2019un spectacle inoffensif. (\u2026) Tant qu\u2019il est occup\u00e9 par ce flot visuel dont l\u2019invasion est continue, notre esprit ne le pense pas pour la raison qu\u2019il n\u2019a pas besoin de se repr\u00e9senter ce qui, tout en l\u2019occupant, ne cesse pas d\u2019\u00eatre devant ses yeux. \u00bb<\/em><br \/>\nBernard No\u00ebl, <em>Le cerveau disponible.<\/em> <\/p>\n<p>On prend note des d\u00e9sastres du monde, des mille perversions qui fleurissent dans les parages de nos gestes, au milieu m\u00eame de nos r\u00eaves. On \u00e9crit la proximit\u00e9 de nos divertissements et de nos crimes. Comme la folie traverse et infuse nos vies.<!--more--> On trace dans un d\u00e9sordre d\u2019images se superposant comme les cavalcades sauvages aux parois des grottes la silhouette du chaos. Non sans quelque sentimentalisme \u00e0 retrouver ici et l\u00e0 des images, des motifs, les indices de moments v\u00e9cus qui r\u00e9 \u00e9mergent comme dit-on au moment de la mort votre vie enti\u00e8re en une succession de flashs vous revient.<br \/>\nCe que vivre d\u00e9pose en soi, les \u00e9clats que font les reliefs du monde, tout \u00e7a est si proche des r\u00eaves, des hallucinations ou des d\u00e9lires, tiss\u00e9 \u00e0 une r\u00e9cit aussi souple que le fil que d\u00e9vide le temps dans son cours. La pens\u00e9e, lorsqu\u2019elle parcourt ces paysages, incline \u00e0 tout abstraire, tout mettre \u00e0 distance, \u00e0 rejoindre ce r\u00e9gime des images o\u00f9 tout nous reste familier mais ne nous concerne plus vraiment. Et on en vient \u00e0 penser que c\u2019est cela l\u2019histoire : quand le v\u00e9cu s\u2019\u00e9loigne en m\u00eame temps qu\u2019il acqui\u00e8re une lisibilit\u00e9.<br \/>\nTout cela est monstrueux dans le premier sens du terme, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9tonnant \u00e0 voir, frappant pour l\u2019esprit.<br \/>\nRobin Kid, jeune artiste dont on peut voir actuellement les peintures et sculptures \u00e0 la galerie Templon, r\u00e9alise des grandes composition hyperr\u00e9alistes, montages comme en produisent la superposition de fen\u00eatres sur nos ordinateurs, la multiplication des images dans nos vies et qui empruntent autant \u00e0 la presse, aux informations qu\u2019aux s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9 et aux dessins anim\u00e9s.<br \/>\nPortraits l\u00e9ch\u00e9s, impeccables, dans une facture qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer celle des attractions foraines ou des camions de routiers, le path\u00e9tique \u00e9loquent de l\u2019art n\u00e9oclassique, le lisse de l\u2019esth\u00e9tique pop, ils sont comme des moments de nos vies, des aspects, des motifs de notre histoire, un \u00e9tat des lieux de la p\u00e9riode contemporaine d\u2019hyper-information m\u00e9diatique. Ou plut\u00f4t, ils exploitent l\u2019imagerie complaisante qui caract\u00e9rise le rapport \u00e9quivoques que nous avons avec elle. Ils s\u2019en saisissent moins qu\u2019ils s\u2019en d\u00e9lectent, s\u2019en laissent impr\u00e9gner, traverser. Ce qui semble bien absent dans tout \u00e7a, c\u2019est le sens. Au sens dynamique du terme. Pas de r\u00e9elle perspective, simplement un \u00e9tat des lieux, un effet de stagnation. Les \u00e9vocations convenues s\u2019enfilent comme des perles : une carcasse de voiture en flamme, un chantier urbain, un feu de for\u00eat, un corps \u00e9tendu comme le christ dans la d\u00e9position d\u2019Enguerrand Quarton, un drapeau en lambeaux, un adolescent torse nu, des images de dessins anim\u00e9s des ann\u00e9es 80\u2026 Journal impersonnel fait de coupures de presse, chantier de nos \u00e9tats d\u2019\u00e2me, d\u2019imaginaires colonis\u00e9s par la grande industrie du divertissement populaire. Et toute pens\u00e9e critique alors ne peut que patiner, vou\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00e9b\u00e9tude, la vague fascination qu\u2019exercent les formes apprivois\u00e9es et comme d\u00e9polies du sublime.<br \/>\nLes artistes futuristes au d\u00e9but du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent s\u2019enthousiasm\u00e8rent d\u2019abord pour la guerre, motif moderniste, le spectacle de la puissance m\u00e9canique, cet \u00e9lan lyrique qui vient du d\u00e9gagement des forces qui se fait dans l\u2019assaut, par le grand corps qu\u2019ils forment dans la lutte, par ce qui, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la majorit\u00e9, ressemble \u00e0 un rite de passage. Dans le bruit et la fureur, la proximit\u00e9 de la mort, ils se sentaient plac\u00e9s au c\u0153ur d\u2019un \u00e9v\u00e9nement historique qui caressait leur app\u00e9tit d\u2019existence et d\u2019aventure. La guerre, c\u2019\u00e9tait un nouvel \u00e2ge qui passait enfin par-dessus le pr\u00e9c\u00e9dent, en court-circuitant la tacite reconduction. Et c\u2019\u00e9tait dans les parages de leur mort que se formait la v\u00e9rit\u00e9 de leur propre vie.<br \/>\nOn sait comment la chose s\u2019enlisa et le sordide et la crasse qui devait ternir l\u2019h\u00e9ro\u00efsme. On sait les traumas avec lesquels une g\u00e9n\u00e9ration traina sa vie et comment les \u00e9clats de mortiers avaient sans pr\u00e9avis, avec la fulgurance inou\u00efe d\u2019un retour du r\u00e9el sur lui-m\u00eame arrach\u00e9 les sourires et les cris dans une m\u00eame d\u00e9flagration.<br \/>\nIl y a loin entre l\u2019esth\u00e9tisation des images et la claque du r\u00e9el. On en a trop vu ?<br \/>\nEt un peu comme les partis politiques dits d\u2019opposition tiennent pour partie par ceux auxquels ils appuient leur contestation et vis-\u00e0-vis desquels ils sont litt\u00e9ralement r\u00e9actionnaires, on voit se multiplier ces derni\u00e8res ann\u00e9es que le d\u00e9r\u00e8glement climatique est devenu une pr\u00e9occupation populaire une iconographie de la catastrophe. Des toiles m\u00e9lancoliques qui ne sont pas sans \u00e9voquer le sublime de la mer de glace de Caspar David Friedrich, l\u2019incendie du parlement de William Turner, l\u2019\u00e9ruption du V\u00e9suve de Johan Christian Dahl ou de Pierre Henri de Valenciennes. Mais est-ce que le path\u00e9tique dont on dit que par le spectacle ou l\u2019expression des souffrances et des malheurs il excite les passions, nourri ne serait-ce qu\u2019une indignation comme celle qu\u2019appelait St\u00e9phane Hessel, sinon une v\u00e9ritable mobilisation ? On est-il une sorte de mouvement \u00e0 vide, vaguement circulaire, ent\u00eatant comme une berceuse ? Si parfois l\u2019angoisse sourd, plus souvent c\u2019est la beaut\u00e9 \u2013 une beaut\u00e9 tragique \u2013 qui domine. <\/p>\n<p>Je me souviens alors du t\u00e9moignage d\u2019un rescap\u00e9 d\u2019Hiroshima qui dans le m\u00eame temps qu\u2019il faisait \u00e9tat du drame que cela repr\u00e9sentait pour son pays, pour les siens et pour lui-m\u00eame confessait qu\u2019il n\u2019avait rien vu de plus beau dans sa vie. C\u2019est cela qu\u2019il retenait, malgr\u00e9 le deuil, la honte, la tristesse : quelque chose de plus grandiose que les plus beaux couchers de soleil.<br \/>\n\u00ab Dans la fureur la plus aveugle de la destructivit\u00e9, dit Freud, nous ne pouvons manquer de reconna\u00eetre que la satisfaction de l\u2019instinct s\u2019accompagne d\u2019un degr\u00e9 extraordinairement \u00e9lev\u00e9 de jouissance narcissique \u00bb.<br \/>\nUn gout, une passion du tragique. Une beaut\u00e9 du tragique.<br \/>\nBien s\u00fbr on se souvient la remarque de Lucr\u00e8ce sur le contentement ou le plaisir que l\u2019on peut ressentir \u00e0 contempler une temp\u00eate quand on est \u00e0 l\u2019abri. Observation que semble accr\u00e9diter le romantisme, son go\u00fbt pour les batailles et les naufrages. Mais me revient qu\u2019en gravure et en lithographie on appelle \u00ab amour \u00bb le contact appuy\u00e9 de la feuille et de la matrice par lequel le motif encr\u00e9 se transf\u00e8re sur l\u2019\u00e9preuve. Si on cherche, scrutant toute sorte de choses ce qui nous \u00e9chappe, c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne semblable \u00e0 cette m\u00e9canique peut-\u00eatre qui nous fait repr\u00e9senter inlassablement la mort, le d\u00e9sespoir, la catastrophe, mettre en sc\u00e8ne les passions qui nous travaillent, nous repr\u00e9senter ce qu\u2019il nous semble dans une sorte d\u2019\u00e9vidence disparaitre toujours derri\u00e8re sa propre apparence. Nous pose devant, les yeux ouverts autant que possible, essayant de nous en impr\u00e9gner, de nous en p\u00e9n\u00e9trer, d\u2019en sonder la r\u00e9alit\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9. Que peut-on saisir \u00e0 travers nos repr\u00e9sentations ?<br \/>\nSi l\u2019artiste chroniqueur ne fait que tendre un miroir \u00e0 ses contemporains en m\u00e9taphore de la conscience comme on le dit parfois, dans notre monde renvers\u00e9 qui constitue notre soci\u00e9t\u00e9 du spectacle, comme l\u2019\u00e9crit Guy Debord, \u00ab le vrai est un moment du faux \u00bb. Tout est raval\u00e9 par l\u2019immense fabrique des r\u00e9cits \u00e0 laquelle sont soumis chaque parcelle de vie.<br \/>\nLa conscience n\u2019en finit pas d\u2019\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9e, happ\u00e9e par ce qui constitue comme Pascal l\u2019entendait du travail, un divertissement. Et le regard n\u2019entraine plus aucun soul\u00e8vement, aucune prise. Il s\u2019apparente \u00e0 une sorte de respiration molle, languissante. Le r\u00e9el se d\u00e9sincarne continuellement dans les images que l\u2019on en fait. N\u2019en reste qu\u2019une jouissance abstraite.<br \/>\nBernard No\u00ebl, dans un petit livre s\u2019en inqui\u00e9tait justement : Il est vrai que l\u2019on n\u2019a pas besoin de cette perception de ce magasin int\u00e9rieur de nos repr\u00e9sentations et de son organisation pour s\u2019en servir : \u00ab la vue va et vient dans nos yeux comme l\u2019air dans les poumons \u00bb, \u00ab sauf que cette perception pr\u00e9cis\u00e9ment permettrait une relation r\u00e9incarn\u00e9e et que la r\u00e9-incarnation est sans doute une d\u00e9marche capitale quand on cherche le meilleur moyen de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019occupation m\u00e9diatique \u00bb. <\/p>\n<p>Image : Robin Kid, galerie Templon, Paris, septembre 2021.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Ainsi, le flux d\u2019images d\u00e9vers\u00e9 dans nos yeux devient notre activit\u00e9 \u00ab spirituelle \u00bb tout en gardant l\u2019apparence d\u2019un spectacle inoffensif. 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