{"id":7384,"date":"2021-10-01T14:53:53","date_gmt":"2021-10-01T13:53:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7384"},"modified":"2021-10-03T10:19:05","modified_gmt":"2021-10-03T09:19:05","slug":"glissements-advenances-deplacements-transcriptions-et-traductions-remy-jacquier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/glissements-advenances-deplacements-transcriptions-et-traductions-remy-jacquier\/","title":{"rendered":"Glissements, advenances, d\u00e9placements, transcriptions et traductions &#8211;  R\u00e9my Jacquier."},"content":{"rendered":"<p>On a l\u2019habitude de dire que traduire c\u2019est trahir, consid\u00e9r\u00e9 que la traduction rapatrie dans une langue quelque chose qui lui est \u00e9tranger et qu\u2019elle ne peut alors que proposer un \u00e9quivalant d\u2019usage avec ses approximations. Non seulement la langue est adoss\u00e9e \u00e0 une culture, en est innerv\u00e9e, mais elle poss\u00e8de sa musique propre, son architecture, ses sonorit\u00e9s. Il en est un peu comme la carte de la nouvelle de Borges qui, pour \u00eatre fid\u00e8le au territoire qu\u2019elle entend cartographier, finit par le recouvrir comme un double : La traduction qui serait d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 ne rien c\u00e9der ni de sonorit\u00e9s ni des significations et de tous les aspects t\u00e9nus qui en chaque mot logent leur feuilletage finirait par recopier le texte \u00e0 l\u2019identique. Toutes les autres sont des partis-pris.<!--more--><br \/>\nIl en va de m\u00eame pour toute repr\u00e9sentation qui, si fid\u00e8le soi-elle en apparence, ne se manifeste jamais que dans l\u2019\u00e9cart et <em>comme<\/em> \u00e9cart.<br \/>\nEn r\u00e9alit\u00e9, la cr\u00e9ation est le lieu de toutes sortes d\u2019\u00e9carts productifs qui vont de l\u2019impossibilit\u00e9 de la duplication stricte \u00e0 l\u2019accueil du hasard ou de l\u2019inattendu dont les Surr\u00e9alistes se firent les d\u00e9fenseurs en passant par les frustrations du ratage qui accompagnent les bifurcations, des d\u00e9rivations par lesquels l\u2019intention se trouve trahie, le projet d\u00e9tourn\u00e9. Cr\u00e9er est activer une sorte de jeu dans le sens tout autant th\u00e9\u00e2tral de l\u2019interpr\u00e9tation et de la fiction que dans celui de la m\u00e9canique par lequel se d\u00e9termine la possibilit\u00e9 du mouvement.<br \/>\nDes mill\u00e9naires de repr\u00e9sentations ont laiss\u00e9 les traces d\u2019une multitude de possibilit\u00e9s stylistiques, expressives et donc sensibles et conceptuelles par lesquelles des cultures en des lieux, des contextes et des \u00e9poques particuli\u00e8res ont donn\u00e9 forme \u00e0 leurs pr\u00e9occupations. Et un peu \u00e0 la mani\u00e8re de ces multiplications cellulaires qui produisent une richesse g\u00e9n\u00e9tique et un buissonnement constant, on s\u2019\u00e9merveille de ce que la fr\u00e9quentation d\u2019un animal comme le cheval ait produit des manifestations figuratives aussi diff\u00e9rentes que celles de Lascaux, de la statuaire chinoise Ming ou \u00e9trusque, de la miniature persane, d\u2019Uccello, de G\u00e9ricault et Delacroix, de Degas, Desgrandchamps ou de Picasso et peut-\u00eatre aussi certains rythmes et m\u00eame la voiture. <\/p>\n<p>Claude Simon, \u00e9crit qu\u2019il faut parfois savoir abandonner ce que l\u2019on avait pr\u00e9vu ou projet\u00e9 pour accueillir ce qu\u2019il advient dans le travail. Le principe est partag\u00e9 par un certain nombre d\u2019artistes depuis l\u2019anecdote qui veut que le peintre Apelle travaillant \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019\u00e9cume \u00e0 la gueule d\u2019un cheval et d\u00e9sesp\u00e9rant d\u2019y parvenir jeta contre son tableau par d\u00e9pit l\u2019\u00e9ponge dont il se servait pour nettoyer ses pinceaux ce qui par un accident heureux paracheva l\u2019\u0153uvre. Depuis, Kandinsky d\u00e9couvrit les possibilit\u00e9s de la peinture abstraite dans une toile retourn\u00e9e et Hans Arp les compositions al\u00e9atoires de papiers d\u00e9chir\u00e9s fix\u00e9s comme ils avaient chu\u2026<br \/>\nD\u2019autres, \u00e0 l\u2019exemple des surr\u00e9alistes ou des oulipiens, jusqu\u2019\u00e0 quelqu\u2019un comme Fran\u00e7ois Morellet, invent\u00e8rent des jeux ou des protocoles comme John Cage \u00ab pr\u00e9parait \u00bb ses pianos pour susciter des accidents, des hasards qui \u00e9chappaient \u00e0 la volont\u00e9 consciente, \u00e0 la maitrise du m\u00e9tier et provoquaient l\u2019\u00e9trange, le cocasse, le bizarre ou le comique, une po\u00e9sie nouvelle, des images \u00e9tonnantes. <\/p>\n<p>R\u00e9my Jacquier se situe dans ce courant de sensibilit\u00e9s joueuses engageant les formes dans une aventure de glissements, de traductions, de distorsions.<br \/>\nDans les d\u00e9buts balbutiants des applications de traduction en ligne, il m\u2019arrivait de jouer \u00e0 traduire successivement un texte d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre avant de revenir vers le fran\u00e7ais. La succession des contresens ou approximations donnait lieu, un peu \u00e0 la mani\u00e8re du jeu du <em>t\u00e9l\u00e9phone arabe<\/em> ou de <em>la rumeur<\/em>, \u00e0 des d\u00e9calages savoureux.<br \/>\nAinsi, R\u00e9my Jacquier transcrit des noms en braille ou en morse et \u00e0 cette \u00e9criture adosse un volume. Un patronyme devient une maquette d\u2019architecture. On trouve ainsi un Pavillon Foucault, un Pavillon Nijinsky, du nom du c\u00e9l\u00e8bre danseur et chor\u00e9graphe, un Pavillon Deligny du nom de ce singulier \u00e9ducateur dont on garde en m\u00e9moire le travail sur les lignes d\u2019erres avec des jeunes autistes dans les C\u00e9vennes. Pavillon : l\u2019\u00e9quivoque m\u00e8ne de l\u2019habitation \u00e0 l\u2019oreille tout comme l\u2019oreille interne par retournement renvoi \u00e0 la proprioception et \u00e0 la perception de son corps dans l\u2019espace. Et comme les volumes ont cette capacit\u00e9 de r\u00e9sonance, il les joue ou les fait jouer lors de performances. Il compose une partition d\u2019apr\u00e8s une transcription \u00e9tonnante d\u2019un texte sur les sourds et muets de Diderot, transcrit une grille de loto en cartes pour orgue de barbarie&#8230; Les choses ainsi bouclent et rebouclent en associations, <em>dorica castra<\/em> comme dans la chanson enfantine des trois petits chats qui appellent successivement chapeau de paille et paillasson.<br \/>\nOn ne sait s\u2019il met en sc\u00e8ne l\u2019absurde pour le plaisir que nous avons avec lui d\u2019en jouir comme on le fait des acrobaties de Buster Keaton, par une mani\u00e8re critique proche de celle de Diog\u00e8ne ou \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un alchimiste travaillant \u00e0 faire parler la mati\u00e8re du monde plus qu\u2019\u00e0 en faire de l\u2019or, consid\u00e9r\u00e9, conform\u00e9ment \u00e0 la fable du Laboureur que la valeur n\u2019est pas toujours o\u00f9 on s\u2019attend \u00e0 la voir.<br \/>\nPartout la logique, la mesure, la math\u00e9matique sont comme pris de biais de mani\u00e8re \u00e0 les r\u00e9orienter ou les d\u00e9boussoler. Ce qu\u2019op\u00e8re l\u2019artiste s\u2019apparente \u00e0 un changement de perspective. Infime au d\u00e9part, le d\u00e9calage va g\u00e9n\u00e9rer un d\u00e9tournement cons\u00e9quent ne conservant dans la causalit\u00e9 que des attaches t\u00e9nues, d\u00e9sarticul\u00e9es. Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait le chaos pourtant, les choses tiennent encore, mais comme dans les Lettres persanes, la confrontation de deux cultures, le regard ext\u00e9rieur, les contresens de traduction ou tout simplement l\u2019accumulation des glissements, des d\u00e9calages produit une critique du syst\u00e8me initial entendu, invite une sorte de relativisme transversal. <\/p>\n<p>Ceci consid\u00e9r\u00e9, on se dit que c\u2019\u00e9tait sans doute l\u2019artiste qui convenait le mieux pour illustrer le dernier livre de Marc Pierret, <em>La vie hors-sac<\/em>. Entendu que d\u2019une part, tous les romans de Pierret jouent vertigineusement de double fonds, chausse-trape, m\u00e9tissages et glissements divers et que d\u2019autre part l\u2019exercice d\u2019accompagnement d\u2019un texte par l\u2019image est un jeu d\u2019\u00e9chos, contrepoints, d\u2019interpr\u00e9tations plus ou moins l\u00e2ches, subjectives, libres, vou\u00e9es moins \u00e0 illustrer au sens litt\u00e9ral et rassurant du terme qu\u2019\u00e0 danser avec le texte, l\u2019ouvrir encore, le d\u00e9multiplier.  <\/p>\n<p>Ainsi, se saisissant d\u2019un mot, d\u2019une image, d\u2019un \u00e9l\u00e9ment constructif, rejouant \u00e0 sa mani\u00e8re les principes inscrits dans l\u2019architecture litt\u00e9raire du texte de Marc Pierret, R\u00e9my Jacquier a r\u00e9alis\u00e9 sur les presses de l\u2019URDLA \u00e0 Villeurbanne une quinzaine de gravures en \u00e9cho au texte. Quatorze plus une image donc, qui se font une traduction libre, parce que partant d\u2019un principe subjectif, sous la forme d\u2019une exposition du livre que les \u00e9ditions Hippocampe publient donc \u00e0 titre posthume. Si le livre de Pierret m\u00eale et articule deux journaux, le sien et celui de son p\u00e8re, les gravures mimeront deux outils par l\u2019usage de deux couleurs, le rouge et le noir. Aucune r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Stendhal : il s\u2019agit de stylos bics et d\u2019enveloppes postales, celles-l\u00e0 qui donnent leur titre au livre et que l\u2019on retrouve dans une gravure. Du journal dans son rythme, du journalier il sera question par un effet de variations dans la continuit\u00e9 et par une s\u00e9rie de pastels ou dessins au pigment \u00e9voquant la chronophotographie. Du matin au soir un carr\u00e9 de ciel comme celui que consid\u00e9raient les oracles. Ici pas d\u2019oiseaux mais le ballais a\u00e9rien des avions de lignes, les traces \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de leurs train\u00e9es. Cette enveloppe, objet du texte et de la distance, \u00e0 contempler ces images du ciel, on s\u2019est rappel\u00e9 celles que l\u2019on recevait dans l\u2019enfance z\u00e9br\u00e9e en noir et rouge, estampill\u00e9es de la mention \u00ab par avion \u00bb. Ici R\u00e9my Jacquier en ajoute une, rouge, qui tient les feuillets d\u2019une partition qu\u2019il a imagin\u00e9 en r\u00e9duisant le texte \u00e0 ses notations num\u00e9riques. Deux percussionnistes install\u00e9s chacun devant une maquette-sculpture, construction de bois hybride entre architecture et instrument de musique, l\u2019interpr\u00e9teront \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une performance, donnant une version sonore du livre qui, tardant \u00e0 \u00eatre imprim\u00e9 planera l\u00e0-dessus comme un mythe.<br \/>\nUne gravure plus ancienne, \u00e9dit\u00e9e en 1998, accompagne l\u2019ensemble. Et t\u00e9moigne en un dessin sismographique de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019artiste faisait le trajet en train ou en car depuis Saint-Etienne. Aujourd\u2019hui, apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019\u00e9loignement, il vient juste de s\u2019y r\u00e9installer. La boucle est boucl\u00e9e. Sa vie m\u00eame ferait partie de l\u2019histoire composite dont le journal est un motif et une architecture ?<br \/>\nTout lecteur r\u00e9\u00e9crit mentalement avec ses propres mots, ses souvenirs et ses obsessions le livre qu\u2019il lit. Le texte est un terrain, vague. Et Jacquier comme Pierret ont fait profession d\u2019 \u00ab aventureurs \u00bb. Une gravure de la s\u00e9rie \u00e9voque assez les dessins machinistes de Man Ray ou Marcel Duchamp en m\u00eame temps que le vol d\u00e9multipli\u00e9 d\u2019une enveloppe ou les niveaux en plan libre d\u2019une architecture. Je pense \u00e0 ses \u00e9tudes pour le Grand verre ou pour les Moules maliques et \u00e0 Tu m\u2019 . A ses histoires comme celle de L\u2019enfant phare qui d\u00e9tournent l\u2019anecdote \u00e0 la faveur des aventures du langage, notamment des jeux de mot. Grand manipulateur du r\u00e9el, que nous dit-il quand il brode et d\u00e9rive ? Que nous disent Pierret et Jacquier ? Jamais le d\u00e9tour ne ment. <\/p>\n<p><em>Advenances<\/em>, exposition de R\u00e9my Jacquier \u00e0 l&rsquo;<a href=\"https:\/\/urdla.com\/blog\/expositions\/\" target=\"_blank\">URDLA<\/a> Villeurbanne jusqu&rsquo;au 20 novembre 2021.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a l\u2019habitude de dire que traduire c\u2019est trahir, consid\u00e9r\u00e9 que la traduction rapatrie dans une langue quelque chose qui lui est \u00e9tranger et qu\u2019elle ne peut alors que proposer un \u00e9quivalant d\u2019usage avec ses approximations. 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