{"id":7422,"date":"2021-12-17T15:08:11","date_gmt":"2021-12-17T14:08:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7422"},"modified":"2022-01-07T18:09:11","modified_gmt":"2022-01-07T17:09:11","slug":"claire-chesnier-encore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/claire-chesnier-encore\/","title":{"rendered":"l&rsquo;espace de la chute. (Claire Chesnier, encore)"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Nous tombons. Je vous \u00e9cris en cours de chute. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;\u00e9prouve l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00eatre au monde\u00a0\u00bb<\/em>.<br \/>\nRen\u00e9 Char <\/p>\n<p>On attrape toujours l\u2019histoire par le milieu. Le monde pr\u00e9existe \u00e0 votre \u00e9veil, se poursuit, s\u2019\u00e9tend, au-del\u00e0 de ce qu\u2019une vie peut atteindre. Nous n\u2019en sommes que passagers. D\u00e9j\u00e0 il nous d\u00e9passe, s\u2019\u00e9tendant dans toutes ses dimensions, \u00e0 perte de vue, et pourrait-on dire, \u00e0 perte de sens ou de compr\u00e9hension.<br \/>\nSi nos bords se d\u00e9chirent ou subissent une sorte de couperet, l\u2019espace et le temps, dans l\u2019intuition que nous en avons, se perdent dans les lointains sous la forme d\u2019un d\u00e9grad\u00e9 : une forme d\u2019infini.<!--more--> <\/p>\n<p>Autre chose (semblable, mais peut-\u00eatre li\u00e9e davantage au sentiment d\u2019une \u00e9poque) : la sensation de s\u2019\u00e9veiller au beau milieu d\u2019une chute.<br \/>\n\u00c9videmment, le r\u00e9cit biblique joue ici le r\u00f4le d\u2019une mythologie, se saisissant peut-\u00eatre du sentiment et comme pour l\u2019expliquer ou l\u2019apprivoiser. Mais ce n\u2019est pas d\u2019une trahison, d\u2019une faute, d\u2019un p\u00e9cher et d\u2019une forme de punition ou de p\u00e9nitence dont je veux parler. La chute que je ressens, dans laquelle je me sens chuter, viendrait plut\u00f4t d\u2019une absence de r\u00e9cit, du sol qui se d\u00e9robe sous vos pieds. Comme dans ces dessins anim\u00e9s o\u00f9 le personnage, pr\u00e9cipit\u00e9 dans le vide par je ne sais quel \u00e9v\u00e9nement, au cours d\u2019une course-poursuite, continue d\u2019abord de marcher comme si de rien \u00e9tait par-del\u00e0 le parapet, au beau milieu du ciel, et que c\u2019est la conscience qu\u2019il a soudain d\u2019\u00eatre au milieu du gu\u00e9 qui le pr\u00e9cipite. Voil\u00e0 : les anciens r\u00e9cits qui faisaient pour nos consciences et pour nos geste une forme de socle, un point d\u2019ancrage, une main-courante, un lieu, se sont d\u00e9faits. Le pass\u00e9 ne nous concerne plus, pris dans des teintes na\u00efves. L\u2019avenir peine \u00e0 trouver une forme intelligible. L\u2019\u00e9poque est soumise \u00e0 un <em>\u00e9poch\u00e8<\/em>. Une forme de suspens du jugement face \u00e0 un dilemme, une issue ind\u00e9cidable. Et depuis nous chutons d\u2019\u00eatre sans perspective. Nous chutons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de notre chute, ind\u00e9finiment. Le monde rassurant de nos insouciances, celui que nos parents avaient form\u00e9s pour notre enfance, celui des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes, se sont d\u00e9fait avec la naissance de notre conscience. Les d\u00e9cors sont tomb\u00e9s. Nous ont laiss\u00e9 nus de tout.<br \/>\nLa sagesse populaire persiste cependant : \u00ab le plus dur, ce n\u2019est pas la chute, c\u2019est l\u2019atterrissage \u00bb. Et Lacan : \u00ab le r\u00e9el c\u2019est quand on se cogne \u00bb.<br \/>\nAinsi, le temps \u00e9tir\u00e9 de la chute est un refuge aussi. Une forme de parenth\u00e8se, de mise en suspens. \u00ab Jusqu\u2019ici \u00e7a va \u00bb. La chimie du corps, comme celle de l\u2019alcool, sait fabriquer ce voile d\u2019euphorie l\u00e9g\u00e8re qui court-circuite toute pens\u00e9e et abolit le temps, efface l\u2019id\u00e9e m\u00eame de lendemain \u00e0 la faveur d\u2019un pr\u00e9sent continu.<br \/>\nAu Japon, on nomme <em>hikikomoris<\/em> cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019adolescents et jeunes adultes qui ne quittent plus leur chambre, s\u2019exilent dans les mondes virtuels des jeux, de l\u2019enfance, le plus loin possible du r\u00e9el, des contraintes et responsabilit\u00e9s de la vie sociale. Le mal-\u00eatre individuel, \u00e0 cette \u00e9chelle, prend valeur de sympt\u00f4me. Le monde qui s\u2019est pens\u00e9 en amont de nous n\u2019est pas le n\u00f4tre, n\u2019est peut-\u00eatre m\u00eame pas seulement viable, peu d\u00e9sirable. Il ne suffit plus de s\u2019y accrocher comme \u00e0 une croyance, d\u00e9j\u00e0 il s\u2019effrite et nous pr\u00e9cipite avec lui.<br \/>\nL\u2019aquaplaning produit aussi cette sorte de sensations : la force motrice patine, n\u2019embraye plus, a perdu l\u2019accroche. Ceux qui en maitrisent le principe jouent de cette forme de jouissance que procure la perception du gliss\u00e9, du survol, du fluide : dans ces instants de l\u00e2cher-prise ou de dessaisissement passager, ils s\u2019affranchissent du poids de la gravit\u00e9 et des rugosit\u00e9s, des frictions pour go\u00fbter une forme de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<br \/>\nC\u2019est que dans la chute, le corps, cessant de r\u00e9sister \u00e0 la gravit\u00e9, perd la perception de son propre poids.<br \/>\nLa dimension tragique c\u00f4toie une forme de gr\u00e2ce. <\/p>\n<p>Ces pens\u00e9es, r\u00e9flexions, qui me traversent quelquefois, c\u2019est en consid\u00e9rant \u00e0 nouveau le travail de Claire Chesnier, ses peintures atmosph\u00e9riques, qu\u2019il m\u2019a pris de les coucher par \u00e9crit. Cela trahi un lien qui se fait dans mon esprit et qui gagnerait \u00e0 \u00eatre \u00e9clair\u00e9.<br \/>\nLe plus \u00e9vident peut-\u00eatre, est que les grandes encres color\u00e9es jouant de d\u00e9grad\u00e9s, de rivages, de quelque chose d\u2019halos, me placent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame chute. Je suis debout, face \u00e0 ces grands panneaux, ces champs, et c\u2019est tout mon corps qui est touch\u00e9, au sens premier du terme, \u00e9mu. Je bascule dans la sensation. Celle-l\u00e0 peut-\u00eatre qui tyrannisait et fascinait C\u00e9zanne sur les sentiers. Celle-l\u00e0 que Bacon mettait en sc\u00e8ne dans ses ar\u00e8nes, ses cercles. Giacometti dans ses cages ou par ses socles. Van Gogh dans la rencontre d\u2019un vert de cuivre et d\u2019un jaune chauff\u00e9 \u00e0 blanc, dans les ondulations d\u2019un cypr\u00e8s. Celle qui habite l\u2019intervalle entre les vases et les bouteilles des natures-mortes de Morandi.<br \/>\nDans l\u2019ampleur d\u2019un geste, l\u2019\u00e9vidence minimale encore une fois d\u2019un champ color\u00e9 d\u00e9nud\u00e9 de ces r\u00e9f\u00e9rences aux r\u00e9alit\u00e9s visuelles qui travaillent la repr\u00e9sentation, sauf \u00e0 projeter toujours un peu pauvrement des ciels, des horizons brumeux, c\u2019est ce m\u00eame vertige qui vient que celui qu\u2019on touche face \u00e0 un retable, \u00e0 une ic\u00f4ne, \u00e0 ces vestiges qu\u2019ont laiss\u00e9 les vagues du temps.<br \/>\nQuelle proximit\u00e9 pourrait-elle revendiquer avec l\u2019\u0153uvre de Pierre Soulages, dont les <em>outrenoirs<\/em> sont comme un accueil fait aux infinies variations de la lumi\u00e8re, elle dont les encres patiemment nuanc\u00e9es semblent vou\u00e9es \u00e0 ses profondeurs et ses moires ?<br \/>\nJe me demande ce que c\u2019est de vivre dans la pr\u00e9sence d\u2019une telle \u0153uvre. Si son aura, semblable \u00e0 celle d\u2019un moine en pri\u00e8re, d\u2019une relique, d\u2019une de ces roches qui, venue de tr\u00e8s loin, transporte avec elle l\u2019espace et le temps qu\u2019elle a travers\u00e9, contamine les rapports que l\u2019on a aux objets plus triviaux, au tumulte du monde, \u00e0 l\u2019actualit\u00e9.<br \/>\nQu\u2019est-ce que l\u2019on fait de cette apesanteur qu\u2019il me semble, \u00e0 chaque rencontre dont j\u2019ai eu l\u2019occasion, qu\u2019elles suscitent ?<br \/>\nEt ces musiques de chambre qu\u2019il m\u2019arrive int\u00e9rieurement de poser sur leur silence, fabriquant cette synesth\u00e9sie qui fait que voir et entendre se confondent ? <\/p>\n<p>Quelquefois, c\u2019est au pathos du groupe de figures du Laocoon que je pense, dans la version de marbre clair qu\u2019en ont laiss\u00e9 les si\u00e8cles, et donc le silence redoubl\u00e9 dans lequel sont saisis les cris et les souffrances, la lutte. Quelque chose se passe, dont je ne sais pas dire pour quelle proportion il est captur\u00e9 dans l\u2019image vibratile ou hyst\u00e9ris\u00e9e qui se tient sous mes yeux, et pour quelle autre il \u00e9mane du vertige singulier qu\u2019il va toucher en moi. Dans leur absolue et comme serine pr\u00e9sence quelque chose tombe en elle, \u00e0 l\u2019image des pigments qui, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle microm\u00e9trique, glissent sur le papier. Mais quelque chose quand je les regarde tombe en moi aussi, version digestive du vertige m\u00e9taphysique dans lequel je me reconnais \u00eatre pris.<br \/>\nMais n\u2019est-ce pas \u00e7a, toujours ? Les \u0153uvres accompagnent nos pens\u00e9es et puis nos vies. Elles nous donnent envie d\u2019\u00e9crire, de peindre, de faire de la musique, de pleurer, de courir \u00e0 toutes jambes, de vivre, d\u2019aimer\u2026 Elles crient, elles pleures, elles s\u2019\u00e9lancent, elles m\u00e9ditent et elles aiment en nous. <\/p>\n<p>Image : Claire Chesnier, <em>130221<\/em> et <em>140221<\/em>, encre sur papier, 2021. cr\u00e9dit photo: Origins Studio.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Nous tombons. Je vous \u00e9cris en cours de chute. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;\u00e9prouve l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00eatre au monde\u00a0\u00bb. Ren\u00e9 Char On attrape toujours l\u2019histoire par le milieu. Le monde pr\u00e9existe \u00e0 votre \u00e9veil, se poursuit, s\u2019\u00e9tend, au-del\u00e0 de ce qu\u2019une vie peut atteindre. Nous n\u2019en sommes que passagers. 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