{"id":7426,"date":"2021-12-17T19:47:09","date_gmt":"2021-12-17T18:47:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7426"},"modified":"2021-12-17T19:47:09","modified_gmt":"2021-12-17T18:47:09","slug":"fk","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/fk\/","title":{"rendered":"FK"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Nous devrions savoir d\u2019abord que tout est loin \u00e0 jamais, sinon ce ne serait pas la vie. \u00bb<\/em> Andr\u00e9 Dh\u00f4tel (La nouvelle chronique fabuleuse)<\/p>\n<p><em>\u00ab Nous ressemblons \u00e0 notre \u00e2me et notre \u00e2me, elle ne fait rien, jamais rien. Elle regarde par la fen\u00eatre. Elle attend ce qui ne viendra pas, ce qui viendra s\u00fbrement. \u00bb<\/em><br \/>\nChristian Bobin (Pierre,)<\/p>\n<p> <em>\u00ab Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau \u00e0 chacun de ses r\u00e9veils, \u00e0 ce lieu-l\u00e0, d\u00e8s que j\u2019ai les yeux ouverts, je ne peux plus \u00e9chapper. Non pas que je sois par lui clou\u00e9 sur place \u2013 puisqu\u2019apr\u00e8s tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le \u00ab bouger \u00bb, le remuer, le changer de place-, seulement voil\u00e0 : je ne peux pas me d\u00e9placer sans lui ; je ne peux pas le laisser l\u00e0 o\u00f9 il est pour m\u2019en aller, moi, ailleurs. \u00bb<\/em><br \/>\nMichel Foucault (les corps utopiques)<\/p>\n<p><em>\u00ab En somme, il faut que ces mots soient tels, que, plac\u00e9s par moi, devant moi, comme des portes, ils s\u2019aident eux-m\u00eames \u00e0 s\u2019ouvrir \u00bb.<\/em><br \/>\nFrancis Ponge (La fabrique du pr\u00e9)<\/p>\n<p>Une \u0153uvre est toujours trop grande pour soi. Trop grande en m\u00eame temps qu\u2019insuffisante en regard de l\u2019app\u00e9tit de totalit\u00e9 dont on veut croire que l\u2019atteindre r\u00e9soudrait \u00e0 la fois vivre et mourir.<br \/>\nIl faudrait une deuxi\u00e8me vie pour la consid\u00e9rer avec le recul n\u00e9cessaire. Une troisi\u00e8me peut-\u00eatre pour la d\u00e9crire avec quelques formules pas trop inad\u00e9quates. Mais d\u00e9j\u00e0 on ne saurait plus distinguer l\u2019apparence de la r\u00e9alit\u00e9 dans la cuisine du souvenir. Nous serions tromp\u00e9s par notre d\u00e9sorientation entre les reflets et les ombres.<!--more--><br \/>\nAlors on ne sait jamais vraiment \u00e0 quoi on est pris. On l\u00e8ve une main, un coude et on regarde comment se tend ou se d\u00e9tend le fil. Et puis on fait pareil avec l\u2019autre main, le genou\u2026<br \/>\nUn artiste est toujours \u00e0 cette deuxi\u00e8me vie par laquelle il interroge la premi\u00e8re, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment cette deuxi\u00e8me vie par laquelle il re\u00e7oit les interrogations que celui qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dans le pass\u00e9 a adress\u00e9 \u00e0 celui qu\u2019il allait devenir, qu\u2019il n\u2019en finit pas au cours de perp\u00e9tuelles mutations de devenir. Et vivre alors pour lui consiste pour le plus gros \u00e0 d\u00e9gager de sa m\u00e9moire comme d\u2019un sable des morceaux \u00e9nigmatiques, des textes ind\u00e9chiffrables, des bo\u00eetes aux \u00e9tranges et exotiques reliques, des chim\u00e8res, pareils \u00e0 des mots tomb\u00e9s d\u2019une longue phrase, d\u2019un r\u00eave chaotique. D\u2019o\u00f9 la sensation qu\u2019il a souvent de marcher un peu en marge du monde, de n\u2019\u00eatre jamais tout \u00e0 fait simplement l\u00e0 o\u00f9 se tiennent ceux qui en sont \u00e0 leur premi\u00e8re fois et peut-\u00eatre travaillent \u00e0 n\u2019en pas sortir.<br \/>\nChacun, il les soup\u00e8se, les consid\u00e8re, les associe ; en go\u00fbte la lumi\u00e8re ou le silence. Il est question de ce qui se d\u00e9fini par-devant ce qui reste vague. De ce qui point sur l\u2019\u00e9tendue, tendant \u00e0 d\u00e9finir un lieu dans l\u2019espace. Il est question de cadres ou de fen\u00eatres ou bien d\u2019\u00e9crans. D\u2019outils semble-t-il destin\u00e9s \u00e0 la mesure, au trac\u00e9 ou \u00e0 loger dans l\u2019id\u00e9e quelque chose du corps, des artisanats dont il a la m\u00e9moire. Il est question de choses vues. De choses vues par d\u2019autres dont il aura re\u00e7u le t\u00e9moignage. De pi\u00e8ces \u00e0 conviction, si un r\u00e9cit doit se faire et s\u2019il faut que des pi\u00e8ces attestent en sa faveur ou se pr\u00eatent \u00e0 son jeu. D\u2019\u00e9quilibre et de flottaison. De ph\u00e9nom\u00e8nes erratiques, de vestiges. Ils contribuent \u00e0 ponctuer l\u2019espace, \u00e0 le punaiser dans la conscience, l\u2019y arrimer, comme l\u2019on fait d\u2019une carte ou d\u2019une photographie sur un mur. A l\u2019animer aussi. Ils relancent l\u2019\u00e9nigme, c\u2019est-\u00e0-dire tout \u00e0 la fois le d\u00e9sir, l\u2019int\u00e9r\u00eat et le sens qui, n\u2019en finissant pas de tenter de se formuler sans s\u2019immobiliser jamais demeure ouvert. Car il est question de grammaire, c\u2019est \u00e0 dire de relations, d\u2019articulations possibles, d\u2019une forme de danse du sens dont chaque appui est dans la seconde m\u00eame o\u00f9 il advient un \u00e9lan.<br \/>\nA sa table de travail, l\u2019artiste, aux prises avec sa premi\u00e8re vie, ou la seconde d\u00e9j\u00e0 n\u2019en finit pas alors avec ses outils, ses gestes d\u2019artisan de tracer des portes, des fen\u00eatres qu\u2019il ouvre les uns, les unes apr\u00e8s les autres. Chaque porte, chaque fen\u00eatre est d\u00e9bord\u00e9e par un large panorama. Un paysage sur lequel sont r\u00e9partis les objets, les formes, les nuances atmosph\u00e9riques qu\u2019il y a r\u00eav\u00e9. Et s\u2019il vient \u00e0 s\u2019y appuyer l\u2019ensemble se trouble, la toile d\u00e9forme dans son mouvement le film immobile qui s\u2019y projette. L\u2019image est un \u00e9cran. Soit. Cependant qu\u2019image et \u00e9cran sont \u00e9galement un support. C\u2019est pareil qu\u2019un masque : on ne sait pas ce qu\u2019il masque en se montrant, ni ce qu\u2019il montre en le masquant. Il y a des petits mensonges dans la main de grandes v\u00e9rit\u00e9s.<br \/>\nPossiblement, chaque histoire qui s\u2019esquisse, chaque piste qui s\u2019offre, chaque perspective, chemin, marche, barreau d\u2019\u00e9chelle est un personnage, un des personnages de sa propre histoire.<br \/>\nFK cite souvent le titre de ce fameux livre de Nelson Goodman : \u00ab mani\u00e8re de faire des mondes \u00bb. Comme une histoire d\u2019amour peut susciter dix chansons, dix po\u00e8mes diff\u00e9rents, les souvenirs, semblables aux pierres biseaut\u00e9es que l\u2019on fait jouer dans la lumi\u00e8re, renvoient, selon l\u2019angle et la perspective \u00e0 la faveur desquels on les consid\u00e8re, une infinit\u00e9 de reflets semblables et singuliers. Chaque porte tournant sur ses gonds bascule tout l\u2019espace autour ou \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la forme qu\u2019elle dessine. Chaque fois redessine la sensation comme un corps dans diverses postures invente ou d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui de nouveaux paysages. Chaque fois se fait un monde, une nouvelle configuration, un nouvel \u00e9quilibre.<br \/>\nPour ceux qui regardent ses dessins, c\u2019est par s\u00e9ries, ensembles que se forment comme des chapitres ou des livres qui prennent en charge sous une forme singuli\u00e8re, sensations et souvenirs. Aux murs de l\u2019atelier, sur la planche du bureau, en petits tas, dans des boites : quelques \u00e9tendues essuy\u00e9es, th\u00e9\u00e2tres d\u2019\u00e9v\u00e9nements formant communaut\u00e9, conversant.  Des sensations color\u00e9es, des sensations spatiales. L\u2019impression de passer un tori, ces portes qui en Asie marquent le passage du monde des hommes \u00e0 celui des esprits et \u00e0 partir desquelles la for\u00eat dans laquelle vous vous avancez, quoi que semblable, se peuple invisiblement, se marque de signifiances.<br \/>\nNaturellement on n\u2019en sortira pas. Rien ne se r\u00e9soudra ou ne se d\u00e9nouera. Mais sans doute n\u2019est-ce pas r\u00e9ellement l\u2019ambition de l\u2019artiste. Mieux, il \u00e9laborera des chambres d\u2019\u00e9cho, dressera le dessin d\u2019un chemin, multipliera les correspondances, les d\u00e9doublements, les liens. Francis Ponge notait d\u2019ailleurs que sans doute, l\u2019id\u00e9e, l\u2019espoir d\u2019en sortir est par elle-m\u00eame une id\u00e9e folle. \u00ab Tout n\u2019est jamais que r\u00e9inscription, mais ceci comporte une notion <em>active<\/em> (ce en quoi consiste la vie). \u00bb<br \/>\nN\u2019est-ce pas la malice de toute autobiographie, de touche recherche r\u00e9trospective, que d\u2019inventer des vies possibles ? <\/p>\n<p>Image : Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, Arkh\u00e8, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Nous devrions savoir d\u2019abord que tout est loin \u00e0 jamais, sinon ce ne serait pas la vie. \u00bb Andr\u00e9 Dh\u00f4tel (La nouvelle chronique fabuleuse) \u00ab Nous ressemblons \u00e0 notre \u00e2me et notre \u00e2me, elle ne fait rien, jamais rien. Elle regarde par la fen\u00eatre. 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