{"id":7441,"date":"2022-02-07T22:00:07","date_gmt":"2022-02-07T21:00:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7441"},"modified":"2022-02-07T22:12:26","modified_gmt":"2022-02-07T21:12:26","slug":"les-tatonnements-du-regard-philippe-agostini","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-tatonnements-du-regard-philippe-agostini\/","title":{"rendered":"les t\u00e2tonnements du regard (Philippe Agostini)"},"content":{"rendered":"<p>Alors qu\u2019un appareil photo enregistre d\u2019un bloc, ou d\u2019un clin d\u2019\u0153il, sensible dit-on, mais impassible, la totalit\u00e9 du champ qu\u2019il cadre, notre \u0153il scrute le visible de mani\u00e8re t\u00e2tonnante, furetant en s\u2019accrochant aux reliefs que font les contrastes lumineux, les contours, les ruptures. Il se fait que, face \u00e0 un tableau, nos yeux zigzaguent, sautent d\u2019un point \u00e0 l\u2019autre, y reviennent, comme s\u2019ils picoraient, ou comme nous fait l\u2019effet du vol d\u00e9sordonn\u00e9, absurde, de la mouche, qui enchaine des cercles d\u2019amplitude irr\u00e9guli\u00e8re pour revenir buter, inlassablement, en divers point d\u2019une vitre.<br \/>\nL\u2019appareil d\u00e9coupe un rectangle dans l\u2019espace du visible, le scanner balaie la surface indiff\u00e9remment de gauche \u00e0 droite ou inversement, la course des yeux laisserait aux images que l\u2019on d\u00e9chiffre, s\u2019ils \u00e9taient appari\u00e9s d\u2019un feutre ou de la pointe scriptrice d\u2019un sismographe, un motif de gribouillage nerveux semblable \u00e0 ceux que font les tout jeunes enfants.<!--more--><br \/>\nLes grands collages, que r\u00e9alise Philippe Agostini \u00e0 partir de dessins trac\u00e9s \u00e0 l\u2019encre noire sur papier, qu\u2019il d\u00e9coupe et recombine, agissent alors, sur qui y laisse aller son regard, comme une forme de labyrinthe semblable aux <em>kolam<\/em>, ces motifs apotropa\u00efques complexes que l\u2019on place au seuil des maisons, en Inde du Sud, dans le but de m\u00e9duser les d\u00e9mons. Non pas que ceux qui les regardent oublient leurs mauvaises intentions, se laissant prendre par les enchev\u00eatrements ou circonvolutions du motif, mais l\u2019\u0153il s\u2019y trouve pris, comme affol\u00e9 ou excit\u00e9 par tant de signaux l\u2019entra\u00eenant dans une sorte de danse qui lui fait parcourir la surface en tous sens, sans en sortir. La bille du flipper connait les m\u00eames stimulations \u00e9lectriques. On n\u2019en finit pas. D\u2019ailleurs il n\u2019y a rien \u00e0 finir. Pas de message, pas d\u2019\u00e9nigme \u00e0 d\u00e9busquer et \u00e0 faire parler. Aucun ruban \u00e0 d\u00e9nouer. Plut\u00f4t une exp\u00e9rience; un courant dans lequel on se plonge, comme on retrempe ses l\u00e8ves \u00e0 une coupe, tire une bouff\u00e9e de cigarette, joui d\u2019une saveur, d\u2019un parfum, d\u2019une musique. Dans le sens premier du mot, l\u2019ouvrage tortueux suscite une \u00e9motion, met quelque chose en soi en mouvement, aiguillonn\u00e9 par un d\u00e9sir que le contact n\u2019apaise pas \u2014 quand bien m\u00eame on pourrait croire la pulsion scopique consomm\u00e9e \u2014 mais \u00e0 l\u2019inverse ravive, relance la fouille. Tentant d\u2019\u00e9crire sur ce mouvement qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re ou sur celui qui le rend insaisissable, je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019y revenir, l\u00e2chant la ligne du texte pour retrouver la sauvagerie hypnotique d\u2019une robe fauve, comme musculeuse. Je m\u2019y berce ou m\u2019y saoule, m\u2019y enivre, m\u2019y grise. Le dessin me tient \u00e0 distance, dans les eaux de son charme, comme le joueur de flute fait du serpent.<br \/>\nLes assemblages sont divers, leur tonalit\u00e9 affective, rythmique ou m\u00e9lodique, leur mouvement, aussi changeant qu\u2019il existe de styles musicaux, po\u00e9tiques ou chor\u00e9graphique. Par je ne sais quel effet, leurs modulations soul\u00e8vent en moi des inflexions semblables, parall\u00e8les, comme, tapis dans le feuillage des arbres et des buissons, des haies, les chants des oiseaux se r\u00e9pondent, se relancent, s\u2019entrainent, fabriquent des aires sonores qu&rsquo;ils habitent alors \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une v\u00e9ritable maison, ou d&rsquo;une religion.<br \/>\nC\u2019est objectivement surface inerte. Feuille de papier tendue, punais\u00e9e au mur. Trac\u00e9s et traces p\u00e9trifi\u00e9es dans le s\u00e9chage de l\u2019encre sur la feuille. D\u00e9coupes rang\u00e9es selon un trame orthogonale, mises en cases. Et pourtant tout bouge, se gondole et se contracte. On croirait une improvisation de jazz, un solo de Coltrane. Comme si en l\u2019\u0153uvre se donnaient \u00e0 voir \u00e0 l\u2019\u0153uvre toutes les approches du regard, tous les mouvement intranquilles de l\u2019\u0153il cherchant \u00e0 identifier par le d\u00e9tail un visage, un fragment de corps, ou seulement l\u2019\u00e9vocation d\u2019un geste dont il pourrait anticiper le d\u00e9veloppement probable, la d\u00e9tente. Pi\u00e8ge \u00e0 notre d\u00e9sir de voir r\u00e9v\u00e9lant dans le vertige d\u2019une bizarrerie optique vicieuse, sa part primitive, sa nature tactile ou digitale. Les yeux ont aussi de ces sortes d&rsquo;esquisses de danses qui vous viennent r\u00eaveusement quand vous entendez un morceau qu&rsquo;on dit alors <em>entra\u00eenant<\/em>. <\/p>\n<p>Image : Philippe Agostini, Sans titre, collage et encre sur papier, 2019. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors qu\u2019un appareil photo enregistre d\u2019un bloc, ou d\u2019un clin d\u2019\u0153il, sensible dit-on, mais impassible, la totalit\u00e9 du champ qu\u2019il cadre, notre \u0153il scrute le visible de mani\u00e8re t\u00e2tonnante, furetant en s\u2019accrochant aux reliefs que font les contrastes lumineux, les contours, les ruptures. 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