{"id":7446,"date":"2022-02-11T16:02:45","date_gmt":"2022-02-11T15:02:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7446"},"modified":"2022-02-11T16:02:45","modified_gmt":"2022-02-11T15:02:45","slug":"et-puis-rebeyrolle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/et-puis-rebeyrolle\/","title":{"rendered":"Et puis Rebeyrolle"},"content":{"rendered":"<p>Pour A.M.<\/p>\n<p><em>\u00ab Je d\u00e9chirerais les rires banania sur tous les murs de France. \u00bb<\/em><br \/>\nL\u00e9opold S\u00e9dar Senghor<\/p>\n<p>Et puis Rebeyrolle.<br \/>\nLes scandales qu\u2019on nous disait avoir \u00e9t\u00e9 certains tableaux de Renoir, de Manet, la d\u00e9sinvolture impressionniste, Gauguin en ses ombres color\u00e9es (cette histoire d\u2019un cheval blanc dont la robe, sous les feuillages, \u00e9tait nuanc\u00e9e de vert, provoquant le refus du commanditaire), l\u2019incompr\u00e9hension que suscitaient les toiles de Van Gogh, nous \u00e9taient \u00e0 peu pr\u00e8s incompr\u00e9hensibles.<!--more--> En un si\u00e8cle, tout cela devait bien avoir \u00e9t\u00e9 dig\u00e9r\u00e9 pour que l\u2019enfant et puis l\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais, \u00e9lev\u00e9 loin du monde de l\u2019art, et \u00e0 peu pr\u00e8s inculte quant \u00e0 son ou ses histoires, re\u00e7oive avec naturel ces singularit\u00e9s qui faisaient aux c\u00f4t\u00e9s de Rembrandt, G\u00e9ricault, David, Ingres ou Rapha\u00ebl le visage de l\u2019art par ses grands noms.<br \/>\nJ\u2019avais, je crois, int\u00e9gr\u00e9 ce qui, dans l\u2019expressionnisme allemand de Kirchner, relevait de la caricature, tout comme chez Soutine ce sentiment de malaise visc\u00e9ral que j\u2019apparentais \u00e0 ce qui chez Le Gr\u00e9co, par une pi\u00e9t\u00e9 hallucin\u00e9e faisait les corps \u00e9lastiques et le ciel de Tol\u00e8de d\u2019un vert fluorescent. Ce qui chez Munch \u00e9tait l\u2019expression d\u2019un temp\u00e9rament angoiss\u00e9 et m\u00e9lancolique. Seul Picasso, et quelques Matisse, scandalisaient par ce que l\u2019on consid\u00e9rait comme grotesque, ou infantile.<br \/>\nEt \u00e0 dire vrai, le choc que fut l\u2019\u0153uvre de Rebeyrolle, tient peut-\u00eatre moins \u00e0 cet aspect, l\u00e0-aussi, grotesque ou dionysiaque, sauvage, primitif, de la repr\u00e9sentation des corps, des objets, des espaces, tels que visibles dans les reproductions, qu\u2019\u00e0 ce qui se jouait dans leur mat\u00e9rialit\u00e9 pure et qui me sauta au visage lorsque j\u2019en vis un, deux, dix, \u00ab en vrai \u00bb, dans une exposition.  Contraste d\u2019autant plus fort qu\u2019il avait pour lieu le recueillement feutr\u00e9 d\u2019une galerie \u2014 probablement la galerie Claude Bernard, \u00e0 Paris \u2014 sur les murs de laquelle chaque tableau \u00e9tait comme une gesticulation, une grimace, une provocation \u00e0 la solennit\u00e9.<br \/>\nPresque physiquement, ou litt\u00e9ralement, je ne savais pas comment me saisir de la chose : mousse, pl\u00e2tre ou enduit, grillage, \u00e9taient pris dans la mati\u00e8re, saccageant la surface, de sorte que l\u2019objet, semblable \u00e0 ces statuettes ou reliquaires africains fait de terre, plumes, paille, patin\u00e9 de graisse et de sang paraissait impossible \u00e0 transporter, \u00e0 d\u00e9placer sans un m\u00e9lange de crainte et de d\u00e9go\u00fbt. J\u2019\u00e9carquillais les yeux, incr\u00e9dule, sentant monter en moi une sorte de rire nerveux. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois jouissif et d\u00e9stabilisant. Un gars en \u00e9quilibre sur des pots de peintures ou des briques, un escabeau branlant, me tapait sur l\u2019\u00e9paule, roulant un rire dans sa barbe, un m\u00e9got gris accroch\u00e9 \u00e0 la lippe, sur le bord d\u2019une falaise.<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 je reconnaissais, par exemple dans les tableaux de Kurt Schwitters ou de Rauschenberg, la recherche, souvent, d\u2019une certaine harmonie, qui pouvait faire oublier la nature prosa\u00efque des mat\u00e9riaux utilis\u00e9s, chez Rebeyrolle, l\u2019outrage primait. Basquiat avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par une forme d\u2019esth\u00e9tisme pop. Lui relevait plus franchement de l\u2019art de rue. Ou de l\u2019insurrection. Chaque tableau \u00e9tait une manifestation \u00e0 lui tout seul, avec porte-voix et banderoles, rumeur d\u2019insoumission, col\u00e8res, force ouvri\u00e8re ou prol\u00e9taire, selon la terminologie que l\u2019on voudra.  Il en avait le patois, la gouaille, l\u2019impertinence.<br \/>\nIl y avait un raffinement dans la sauvagerie, mais jamais de mani\u00e8re. Et derri\u00e8re ces \u00e9normes formats et la puissance de la mati\u00e8re, la silhouette \u00ab ogresque \u00bb de quelqu\u2019un dont j\u2019imaginais la poigne robuste, ronde et noire, digne d\u2019un forgeron ou d\u2019un chaudronnier.<br \/>\nLa galerie en faisait sur ses murs des \u0153uvres d\u2019art, mais \u00e7a relevait tout autant du coup de gueule. Des formes de coups de gueules. Non pas des illustrations de certains propos, de consid\u00e9rations sociales ou politiques, ou \u00e9thiques, quoique cet aspect ne soit pas tout \u00e0 fait absent, notamment par la constitution de s\u00e9ries th\u00e9matiques, mais bien des coups de gueule \u00ab vrais \u00bb, dont on recevait physiquement le choc \u2014 \u00ab Il se met tout entier dans ses toiles alacrit\u00e9 et horreur, po\u00e9sie et contestation \u00bb disait de lui Jean-Paul Sartre.<br \/>\nOn en sortait estomaqu\u00e9.<br \/>\nLa phrase de Picasso, affirmant qu\u2019un tableau n\u2019a pas pour vocation de d\u00e9corer les murs des appartements, mais est \u00ab une arme offensive et d\u00e9fensive contre l\u2019ennemi \u00bb, on ne l\u2019avait pas encore entendue \u2014 ou entendue sans l\u2019\u00e9couter. Du moins, la grande composition de Guernica qui l\u2019illustrait souvent n\u2019avait pas suffi \u00e0 nous la rendre audible. C\u2019\u00e9tait encore trop \u00e9labor\u00e9, trop esth\u00e9tique. L\u00e0, il n\u2019\u00e9tait m\u00eame plus question de phrase. On s\u2019imaginait mal accrocher une tranche de cette peinture-l\u00e0 dans son salon-salle \u00e0 manger et manger, m\u00eame en lui tournant le dos, sans s\u2019\u00e9trangler.<br \/>\nLes \u0153uvres affili\u00e9s aux arts bruts, outsiders, ali\u00e9n\u00e9s, pouvaient avoir l\u2019exc\u00e8s attendrissant : on y voyait en transparence l\u2019homme ou la femme n\u00e9vros\u00e9s, \u00ab asil\u00e9s \u00bb, marginaux, handicap\u00e9s dont elles \u00e9taient les s\u00e9cr\u00e9tions, les r\u00eaves ou les g\u00e9missements. Nulles mains qui se joignent, nul visage qui se penche, l\u2019\u0153il humide en face des toiles de Rebeyrolle. Au contraire, elles r\u00e9veillent \u2014 demandent \u00e0 se r\u00e9veiller et se mettre au travail. Moins \u00e0 consid\u00e9rer doctement les choses, \u00e0 produire des th\u00e9ories, qu\u2019\u00e0 les prendre, qu\u2019\u00e0 se prendre en main. \u00ab Ici peindre la forme et laisser fuser la force se rejoignent \u00bb, \u00e9crivait Foucault.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour A.M. \u00ab Je d\u00e9chirerais les rires banania sur tous les murs de France. \u00bb L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor Et puis Rebeyrolle. 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