{"id":7450,"date":"2022-02-18T12:04:04","date_gmt":"2022-02-18T11:04:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7450"},"modified":"2022-02-18T12:04:04","modified_gmt":"2022-02-18T11:04:04","slug":"francesca-woodman-le-passage-de-lange","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/francesca-woodman-le-passage-de-lange\/","title":{"rendered":"Francesca Woodman, le passage de l&rsquo;ange."},"content":{"rendered":"<p>Francesca Woodman est morte tragiquement jeune, par un geste fulgurant dont les raisons demeurent vagues.<br \/>\nA vingt-deux ans, elle laisse apr\u00e8s elle un corpus de quelques centaines de photographies dont l\u2019ensemble fascine par ses leitmotivs, sa pr\u00e9coce maitrise ou maturit\u00e9, et sa singularit\u00e9. \u0152uvre de jeunesse, \u0153uvre tout court finalement, que l\u2019on est incidemment tent\u00e9 de consid\u00e9rer et de lire comme un testament ou une th\u00e9orie.<!--more--><br \/>\nAinsi d\u2019une photographie dat\u00e9e de 1972 o\u00f9 elle se met en sc\u00e8ne traversant \u00e0 quatre pattes, nue, une ouverture pratiqu\u00e9e dans une pierre tombale sur laquelle on peut lire l\u2019inscription \u00ab to die \u00bb. Ou cette s\u00e9rie d\u2019autoportraits qu\u2019elle sous-titre tant\u00f4t \u00ab Angel \u00bb, ou \u00ab On Being an Angel \u00bb, gorge offerte en position de vertige ou simplement torse nu, jouant d\u2019ailes factices. Ainsi de cette photographie prise \u00e0 Rome en 1977 o\u00f9 elle apparait suspendue \u00e0 un chambranle de porte, dans une posture \u00e9voquant une crucifixion ou un gibet. Ainsi du nombre de fois o\u00f9 son corps, habill\u00e9 ou nu, souvent flou, s\u2019inscrit dans une porte, une fen\u00eatre, une chemin\u00e9e, disparait, se morc\u00e8le dans un jeu de cloisons, d\u2019angles, dans un mur l\u00e9preux ou dans les parages d\u2019un miroir.<br \/>\nLes images qu\u2019elle laisse la mettent inlassablement en sc\u00e8ne comme un corps insaisissable, zigzagant, vou\u00e9 \u00e0 d\u00e9border une grille symbolique, \u00e0 produire un d\u00e9sordre. Presqu\u2019encore enfant et d\u00e9j\u00e0 s\u00fbre et entreprenante, sexu\u00e9e mais \u00e9vanescente, mod\u00e8le et sc\u00e9nariste. Et c\u2019est pour nous comme un miroir de son insatiable mobilit\u00e9. Une fen\u00eatre ouverte sur l\u2019atelier.<br \/>\nDe l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019image, sur la sc\u00e8ne, face \u00e0 l\u2019objectif, elle joue avec elle-m\u00eame, avec la photographie, avec l\u2019art (la culture), avec le sens, avec l\u2019\u00e9quivoque, avec les cadres, se d\u00e9guise en se mettant \u00e0 nu, convoque les objets d\u2019un th\u00e9\u00e2tre symbolique ou surr\u00e9aliste. S\u2019amuse sur les berges du tragique. Elle est d\u2019une libert\u00e9 folle. Elle est sans pudeur, sans peur ni retenue. Bricole avec malice, entre d\u00e9sinvolture et intelligence intuitive, insolence et assurance. L\u2019\u00e9poque est \u00e0 la r\u00e9volte \u00e9tudiante, \u00e0 la r\u00e9volution sexuelle, au f\u00e9minisme, aux protest songs, \u00e0 la naissance de l\u2019art contemporain en ses dispositifs, ses formes hybrides. Woodman est contemporaine d\u2019Ana Mendieta, qui elle aussi se mettra en sc\u00e8ne, nue, plaquant des vitres sur son corps. Qui elle aussi mourra pr\u00e9matur\u00e9ment, d\u00e9fenestr\u00e9e. Avec Eva Hesse, elles partagent un destin de com\u00e8tes. Sans doute, pourraient-elles faire la m\u00eame remarque que Louise Bourgeois se sentant puissante comme artiste, tout en ayant le sentiment dans la vie courante d\u2019\u00eatre \u00ab une souris derri\u00e8re un radiateur \u00bb.<br \/>\nDans ce monde qu\u2019elle forme autour d\u2019elle et qu\u2019elle habite, fait de maisons ou pi\u00e8ces abandonn\u00e9es, de d\u00e9laiss\u00e9s qui font son vocabulaire, elle est souveraine, immod\u00e9r\u00e9ment. Elle semble boire \u00e0 la source de sa jeunesse et regarder le monde depuis cette plasticit\u00e9 mentale et physique.<br \/>\nEt avec la m\u00eame \u00e9nigmatique ambigu\u00eft\u00e9, la m\u00eame vivacit\u00e9, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de cette \u00e9rotique, elle traverse le miroir, bute au r\u00e9el, et disparait, laissant croire que ce geste dernier est cousu aux autres ou qu\u2019il en est l\u2019ultime retournement, l\u2019extr\u00e9mit\u00e9.<br \/>\nElle sort de l\u2019image. Signe le mythe.<br \/>\nAlors on pense \u00e0 Nicolas de Stael, \u00e0 Edouard Lev\u00e9. \u00c0 Camus, dont Le mythe de Sisyphe porte en exergue une citation de Pindare dont la vie de F. Woodman semble la libre illustration : \u00ab O mon \u00e2me, n\u2019aspire pas \u00e0 la vie immortelle, mais \u00e9puise le champ du possible. \u00bb De ces champs du possible, elle aura \u00e9t\u00e9 une br\u00e8ve mais passionn\u00e9e exploratrice.<br \/>\nSur les probl\u00e8mes essentiels, \u00e9crivait Camus, il n\u2019y a que deux m\u00e9thodes de pens\u00e9e, celle de La Palisse et cette de Don Quichotte. \u00ab C\u2019est l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019\u00e9vidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d\u2019acc\u00e9der en m\u00eame temps \u00e0 l\u2019\u00e9motion et \u00e0 la clart\u00e9 \u00bb. En ce sens rejoint-il peut-\u00eatre les vis\u00e9es d\u2019Andr\u00e9 Breton et la sensibilit\u00e9 d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration nourrie d\u2019occultisme, d\u2019exotisme, d\u2019explorations psychanalytiques, d\u2019\u00e9lans po\u00e9tiques et de modernit\u00e9, bref, de ce que l\u2019on appellera le surr\u00e9alisme. Andr\u00e9 Breton que Woodman a lu, dont elle a accueilli l\u2019influence \u00e0 l\u2019instar de Man Ray ou Meret Oppenheim, des bizarreries de Max Klinger et des photographies de D\u00e9borah Tuberville.<br \/>\nAlors aussi bien, peut-on lire \u00e0 ses sayn\u00e8tes comme aux boites de Cornell, aux th\u00e9\u00e2tres m\u00e9taphysiques de Chirico, Magnelli, Delvaux, Dora Maar ou Duchamp. \u00c0 une \u00e9criture libre, presque automatique, brodant, tressant, les rivi\u00e8res de l\u2019inconscient.<br \/>\nDans l\u2019image se forme un monde en lequel elle se regarde, elle apprend qui elle est, ce qu\u2019elle est, comment elle est. Un miroir dans le reflet duquel elle mesure son amplitude, ajuste ses gestes, tout \u00e0 la fois de mani\u00e8re physique, corporelle, et esth\u00e9tique, c\u2019est-\u00e0-dire, morale, chor\u00e9graphique. Elle balise en quelque sorte l\u2019espace g\u00e9om\u00e9trique du sens qui habite le visible. C\u2019est-\u00e0-dire, le champ de l\u2019interpr\u00e9tation.<br \/>\nDans ces images nous la regardons d\u00e9velopper un rapport singulier \u00e0 l\u2019espace, \u00e0 l\u2019image. Essayer toute sorte d\u2019\u00e9quilibres ou d\u00e9s\u00e9quilibres, de fantaisies. Nous observons la mani\u00e8re dont elle use de ce mat\u00e9riel du visible pour capter notre regard, pour tisser une sorte de rets. Car les choses pour tenir appellent liaisons. Et que celles-ci concernent autant les \u00e9l\u00e9ments de la mise en sc\u00e8ne interne \u00e0 l\u2019image que le regard d\u00e9port\u00e9 de l\u2019artiste dans l\u2019appareil et que celui encore que, juste un peu plus loin, nous posons \u00e0 notre tour, contribuant \u00e0 l\u2019\u00e9difice total.<br \/>\nNous nous observons regarder. Nous passons derri\u00e8re nous-m\u00eame, comme elle le fait elle-m\u00eame, pour devenir t\u00e9moins de ce jeu d\u2019appels et de r\u00e9ponds de regards \u00e9lectrisant l\u2019espace d\u2019une sensualit\u00e9 dramatique, de pistes et d\u2019indices, de symboles. Se noue et se d\u00e9noue, se reconfigure, se r\u00e9assemble sans cesse, photographie apr\u00e8s photographie, toute l\u2019\u00e9conomie \u00e0 la fois th\u00e9orique et pratique des images. Ce jeu de circulations entre vue, visible, imaginaire et leurs protagonistes.<br \/>\nMais le plus \u00e9tonnant, le plus fascinant, ce ne sont pas ces dynamiques complexes dont t\u00e9moignent nos rapports aux images, ce n\u2019est pas la th\u00e9orie, c\u2019est que tout \u00e7a a lieu dans les photographies de Woodman dans une forme d\u2019\u00e9vidence enfantine, joueuse, presque incons\u00e9quente, que l\u2019on attendrait plut\u00f4t chez une tr\u00e8s vieille artiste dont la main se serait affranchie de la part laborieuse et volontaire. Comme si elle avait \u00e9t\u00e9 constamment, ces quelques ann\u00e9es-l\u00e0, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Rimbaud, sujette \u00e0 des fulgurances po\u00e9tiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Francesca Woodman est morte tragiquement jeune, par un geste fulgurant dont les raisons demeurent vagues. 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