{"id":7454,"date":"2022-03-02T16:08:28","date_gmt":"2022-03-02T15:08:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7454"},"modified":"2022-03-02T16:08:28","modified_gmt":"2022-03-02T15:08:28","slug":"josef-hofer-et-lui-et-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/josef-hofer-et-lui-et-nous\/","title":{"rendered":"Josef Hofer et lui et nous"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019art c\u2019est l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9. \u00bb <\/em><br \/>\nCharles Baudelaire<\/p>\n<p><em>\u00ab Moi quand je vais au restaurant et qu&rsquo;il y a des peintures sur les murs, je les regarde. M\u00eame si elles sont immondes. \u00bb<\/em><br \/>\nNina Childress<\/p>\n<p><em>\u00ab J&rsquo;aime la fraternit\u00e9 entre toutes les personnes qui laissent des marques sur une surface plane. Elles font toutes partie d&rsquo;un club particulier. \u00bb<\/em><br \/>\nChuck Close<\/p>\n<p>Il ne parle pas. A pass\u00e9 son enfance isol\u00e9 dans le giron de sa m\u00e8re, menant une vie extr\u00eamement isol\u00e9e et simple dans la ferme parentale, en Haute Autriche. Sourd, il souffre aussi d\u2019un mauvais \u00e9quilibre. Les photographies que l\u2019on a de lui trahissent une mauvaise vue et un strabisme.<!--more--> Comme son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, il est handicap\u00e9 d\u2019un retard mental. Plus d\u00e9pendant encore que celui-ci, il d\u00e9veloppe un comportement autistique qui l\u2019apparente dans ses attitudes et ses jeux, dans ses craintes aussi, \u00e0 un tout jeune enfant.<br \/>\nLe sens, les intentions qu\u2019il pourrait mettre dans ses dessins, il faudra alors les envisager depuis ce que l\u2019on sait de cette existence, en tentant de d\u00e9chiffrer aux signes, aux obsessions, avec prudence et humilit\u00e9. Il faudra sans doute aussi accepter que ses fondements profonds nous \u00e9chappent, comme le c\u0153ur de l\u2019homme.<br \/>\nComme pour la plupart de ces cr\u00e9ateurs intuitifs et isol\u00e9s que Jean Dubuffet a rassembl\u00e9s sous l\u2019\u00e9tiquette de l\u2019art brut, que l\u2019on appelle parfois singuliers ou outsiders, ses productions n\u2019ont \u00e9t\u00e9 mont\u00e9es, expos\u00e9es, \u00e9dit\u00e9es, \u00e9tudi\u00e9es et collectionn\u00e9es que du fait de sollicitations et prises en charge ext\u00e9rieures. Sans doute, sans elles il aurait continu\u00e9 pour lui-m\u00eame, en toute discr\u00e9tion. Mais cela n\u2019est pas absolument certain. Pour autant, il n\u2019est pas impossible qu\u2019il se soit fait \u00e0 leur \u00e9gard une id\u00e9e semblable \u00e0 celle que nous projetons sur elles en les d\u00e9signant comme \u0153uvres d\u2019art. Il n\u2019y a d\u2019ailleurs entre les cr\u00e9ateurs de son genre et nous-m\u00eames, lorsque nous nous engageons dans une vie d\u2019artiste, qu\u2019une diff\u00e9rence d\u2019autonomie quant \u00e0 la d\u00e9marche d\u2019exposition et de professionnalisation que nous entreprenons et la conscience que nous y gagnons de ce que sont un parcours, une d\u00e9marche artistique.<br \/>\nPour nombre d\u2019entre nous, ces modalit\u00e9s d\u2019expression, corporelles, graphiques, sonores, s\u2019originent dans l\u2019enfance, accr\u00e9ditant la remarque de Picasso selon laquelle chaque enfant est un artiste et que seuls certains le restent en grandissant. Nous avons \u00e9t\u00e9 d\u2019abord celui ou celle qui faisait, trouvait plaisir \u00e0 ce faire, ou \u00e9tait retenu par le probl\u00e8me, par le fascinant ph\u00e9nom\u00e8ne, que nous ressentions \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Semblables du moins un temps \u00e0 ces artistes bruts qui d\u00e9frichent en solitaires et en marge des affaires du monde. Mis \u00e0 part une souplesse sans doute, nous permettant de lier ou s\u00e9parer les choses, de changer de focale, quand eux se donnaient plus anguleux, ritualis\u00e9s, susceptibles.<br \/>\nNos premiers dessins t\u00e9moignent d\u2019int\u00e9r\u00eats voire d\u2019obsessions pour des motifs, des sujets, tout autant que d\u2019un travail pour les apprivoiser, en m\u00eame temps que les outils dont nous disposions, et que nos propres gestes. Jeu de miroir en lequel se refl\u00e9tait notre environnement physique et mental pass\u00e9 par le filtre de la sensibilit\u00e9 subjective et de nos capacit\u00e9s graphiques. Y fleurissait, pour peu que l\u2019on soit assidus, des s\u00e9ries avec leurs phases exploratrices, la stabilisation de st\u00e9r\u00e9otypes, le d\u00e9veloppement de variations, des changements progressifs, ou brutaux, d\u2019int\u00e9r\u00eats. La chose s\u2019enrichissant de l\u2019\u00e9volution, de l\u2019accroissement de notre monde, de nos connaissances et de nos capacit\u00e9s.<br \/>\nEn regard, son isolement culturel et social, la pauvret\u00e9 de sa famille, son retard mental, justifient qu\u2019\u00e0 cinquante ans, il dessine encore, avec passion, des tractopelles, des tracteurs, camions de pompier et autres v\u00e9hicules, machines agricoles et chevaux, le contenu de sa chambre ou l\u2019inventaire de ses v\u00eatements.<br \/>\nAinsi, dans les ann\u00e9es 2001-2002, corr\u00e9lativement semble-t-il, \u00e0 l\u2019achat d\u2019un miroir, et \u00e0 la d\u00e9couverte de photos de nus dans des magazines, c\u2019est le corps qui devient omnipr\u00e9sent, et m\u00eame quasiment exclusif, dans sa production. Int\u00e9r\u00eat ou pr\u00e9occupation qui caract\u00e9rise le travail de certains artistes dits \u00ab de m\u00e9tier \u00bb, auquel il sera r\u00e9pondu lorsque la galeriste Monika Perzl, \u00e0 No\u00ebl, lui offrit un livre sur Schiele. Cadeau qu\u2019il ignora d\u2019abord, disent les t\u00e9moins, avant de choisir parmi les reproductions quatre ou cinq images dont il s\u2019inspira en reprenant les poses, comme il le fil en collectant un ensemble de photographies de nus. Un Nu assis de 1914 l\u2019a sans doute profond\u00e9ment intrigu\u00e9 ou fascin\u00e9 pour qu\u2019il en reprenne la figure, sous le mode retourn\u00e9 de l\u2019image sp\u00e9culaire, dans plusieurs dessins. Int\u00e9r\u00eat semblable, peut-\u00eatre, \u00e0 celui que l\u2019on peut reconna\u00eetre en soi pour le m\u00e9lange d\u2019expressivit\u00e9 et d\u2019\u00e9rotisme, l\u2019art graphique si singulier de l\u2019artiste viennois \u00e0 la trajectoire d\u2019\u00e9toile filante dont je me souviens avoir moi-m\u00eame copi\u00e9 certaines \u0153uvres dans mes ann\u00e9es d\u2019apprentissage. \u00c9tait-ce pour lui, pour moi, autre chose vraiment que d\u2019utiliser un mod\u00e8le de pose, comme se d\u00e9veloppait dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle un march\u00e9, un catalogue, de photographies de nus ou acad\u00e9mies pour artistes ? Ou bien r\u00e9pondions-nous tout deux, outre \u00e0 un besoin pratique, \u00e0 cet \u00e9lan que donne les \u0153uvres d\u2019art ?<br \/>\nN\u2019est-on pas soi-m\u00eame pris dans une ambivalence, confront\u00e9 \u00e0 des images sensuelles, h\u00e9sitant entre dionysiaque et apollinien, entre la pente du corps et la mise \u00e0 distance par l\u2019esprit ?<br \/>\nL\u00e0 encore, la diff\u00e9rence majeure entre un artiste dit \u00ab brut \u00bb et un artiste comme Schiele ou comme moi-m\u00eame, tient \u00e0 ce que le premier ignore \u00e0 peu pr\u00e8s tout du contexte et des enjeux, des mouvements esth\u00e9tiques, sociaux et politiques dans lesquels s\u2019inscrit son aventure propre. Le fait que son apprentissage s\u2019est fait par des moyens sommaires, ses propres observations, les rares encouragements qui ont pu lui \u00eatre donn\u00e9s \u00e0 partir de la toute fin des ann\u00e9es 1990 ou du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, quand Schiele, d\u00e9clarant que rien ni personne ne l\u2019a aid\u00e9 et qu\u2019il ne doit son existence qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame, passe n\u00e9anmoins par l\u2019acad\u00e9mie, se cultive, subit l\u2019influence profonde de Klimt et de la S\u00e9cession viennoise, a une connaissance de l\u2019art de son temps, participe \u00e0 plusieurs expositions de groupe et \u00e0 conscience du mouvement qu\u2019il souhaite imprimer \u00e0 l\u2019art de son \u00e9poque.<br \/>\nSi, dans l\u2019Expressionnisme, le moi, parvenu \u00e0 une souverainet\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on divinatoire, inonde le monde, et l\u2019art, comme l\u2019avance Paul Hatvani dans un essai de 1917, n\u2019\u00e9tant plus soumis \u00e0 aucune condition devient ainsi \u00e9l\u00e9mentaire, Schiele peu d\u00e9velopper une \u0153uvre visc\u00e9rale et \u00e9gotique o\u00f9 le motif du corps nu dans le miroir, comme celui du d\u00e9sir, s\u2019affirment avec une impudeur provocante ou m\u00eame provocatrice. L\u2019attitude similaire de Josef Hofer se scrutant nu, se repr\u00e9sentant urinant ou \u00e9jaculant, les fesses \u00e9cart\u00e9es, n\u2019a pour diff\u00e9rence avec la d\u00e9marche de l\u2019artiste moderne qu\u2019une a priori na\u00efvet\u00e9 morale vis-\u00e0-vis de ces questions. Hofer livre son intimit\u00e9 sans malice, parce qu\u2019il y a l\u00e0 quelque chose qui l\u2019intrigue et le requiert et que dessiner est une mani\u00e8re d\u2019en t\u00e9moigner, de se le formuler ou de l\u2019apprivoiser. Il n\u2019a pas conscience semble-t-il de braver un interdit, de provoquer, ni ne revendique par ce geste l\u2019av\u00e8nement d\u2019une esth\u00e9tique neuve et affranchie de la tradition, choses qui lui semblent tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8res. De m\u00eame que son trait et les d\u00e9formations anatomiques ou perspectives dont t\u00e9moignent ses repr\u00e9sentations sont moins des gestes artistiques que la manifestation de maladresses. Sauf qu\u2019il est toujours d\u00e9licat de distinguer dans une expression ce qui rel\u00e8ve du choix et ce qui tient du temp\u00e9rament, de la personnalit\u00e9, de tout ce qui caract\u00e9rise, y compris dans ses limites, une sensibilit\u00e9 et un style.<br \/>\nUn artiste professionnel, en pleine possession de ses moyens, sait-il toujours \u00e0 quoi il travaille, ce sur quoi inconsciemment il insiste, et ce qu\u2019il manque ou occulte ? Il est bien des moments, dans le travail, o\u00f9 le monde autour s\u2019estompe ou s\u2019\u00e9vanouit franchement, laissant celui ou celle qui \u0153uvre seul avec ses \u00e9lans ou ses angoisses, ses interrogations, ses hantises, sans plus de recul qu\u2019un autiste. En marge du langage et de l\u2019espace social auquel il ouvre, in-fans, infantis, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il retrouve \u00e0 volont\u00e9 ou presque cette enfance que Baudelaire associait \u00e0 l\u2019art. De l\u2019art \u00e0 l\u2019attention qu\u2019elle suscite se fait peut-\u00eatre une de ces communications intersubjectives d\u2019un inconscient \u00e0 l\u2019autre, semblable \u00e0 celle que d\u00e9crit Freud dans son texte sur Leonard : \u00ab L\u2019artiste a re\u00e7u de la nature b\u00e9n\u00e9vole le privil\u00e8ge d\u2019exprimer les mouvements les plus secrets de son \u00e2me, dont il est lui-m\u00eame inconscient, par des cr\u00e9ations qui saisissent les autres, \u00e0 l\u2019artiste \u00e9trangers, et tout aussi peu capables que lui d\u2019expliquer leur \u00e9moi. \u00bb, ou un jeu de malentendus qui ouvrent l\u2019enqu\u00eate et \u00e9veillent chacun \u00e0 fouiller ses propres caves.<\/p>\n<p>La feuille est un champ. Ses bords et son format d\u00e9finissent un cadre. Certains artistes y assujettissent leurs compositions, d\u2019autres \u0153uvrent de mani\u00e8re plus expansive, ou libre. Ces deux fa\u00e7ons de consid\u00e9rer le support, ou l\u2019intervention graphique par rapport au support et au format, peuvent \u00eatre plus ou moins strictes ou fluctuantes.<br \/>\nD\u00e8s 2001, concernant Josef Hofel, les repr\u00e9sentations des corps apparaissent cern\u00e9es d\u2019un contour qui les isole du fond, en faisant comme autant d\u2019images d\u00e9pos\u00e9es dans le format. Il se pourrait assez probablement que Hofel se repr\u00e9sente simplement tel qu\u2019il s\u2019appara\u00eet dans le miroir, les contours marquant les limites de l\u2019image sp\u00e9culaire en laquelle le corps para\u00eet parfois en pied, parfois tronqu\u00e9, r\u00e9duit \u00e0 un d\u00e9tail. A partir de 2003, il arrive \u00e0 plusieurs reprises que ce trait, doubl\u00e9 en une mani\u00e8re d\u2019encadrement, soit colori\u00e9 en jaune. Jusqu\u2019\u00e0 ce que cet encadrement devienne \u00e0 peu pr\u00e8s syst\u00e9matique, et soit d\u00e9multipli\u00e9 en un v\u00e9ritable motif de chevrons, que certains ont pu comparer \u00e0 celui de la vannerie, activit\u00e9 qu\u2019il a lui-m\u00eame pratiqu\u00e9, et qui pourrait ainsi revenir sous une forme d\u00e9tourn\u00e9e.<br \/>\nTrame qui pourrait \u00e9galement \u00e9voquer des fen\u00eatres, des portes, des pi\u00e8ces, tels qu\u2019ils apparaissent sur la fa\u00e7ade d\u2019une maison ou dans la combinaison de vues en coupe et de vues en plan. Ou encore, ce qui est un prolongement ou une traduction de cette organisation spatiale, la transcription graphique d\u2019une organisation psychique et affective qui r\u00e9git ses jours et le monde isol\u00e9 qui est le sien ou l\u2019\u00e9cart se rejoue en une mani\u00e8re d\u2019embo\u00eetements, de l\u2019isolement en marge du langage et donc de l\u2019espace social, \u00e0 celui, physique et imaginaire, intime, de la chambre, du bureau ou du lit.<br \/>\nD\u00e8s lors, ses figures prendront syst\u00e9matiquement place dans un jeu fourni de cadres colori\u00e9s en jaune et rouge qui les contiennent ou les fixent, s\u2019adaptent parfois \u00e0 leurs gesticulations, agissant un peu comme le b\u00e2ti d\u2019un retable ou les moulures d\u2019un encadrement.<br \/>\nIl est difficile de ne pas penser \u00e0 ces encadrements rehauss\u00e9s de motifs au stylo, crayon ou \u00e0 la peinture que r\u00e9alisait Miroslav Tichy pour ses photographies. Proc\u00e9d\u00e9 approximatif pour mimer le grand style, ou, tout du moins, appr\u00eater le dessin ou le clich\u00e9, en y participant, comme le socle devait dans certains cas participer de la sculpture.<br \/>\nC\u2019est le pouvoir m\u00eame de l\u2019image qui s\u2019y trouve redoubl\u00e9, accus\u00e9. Ce mouvement de focalisation, d\u2019acuit\u00e9, d\u2019extraction et d\u2019\u00e9lection qui, par une mani\u00e8re d\u2019objectivation, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un geste de la conscience.<br \/>\nPar son insistance alors, semblable \u00e0 celle qui fait que n\u2019importe quel cr\u00e9ateur se voue \u00e0 son art, Hofel pourrait nous donner \u00e0 voir ou \u00e0 percevoir comment un homme rencontre cette combinaison de souvenirs et d\u2019oublis, de d\u00e9sirs, de pulsions et plaisirs, d\u2019emp\u00eachements, de labeurs, de scrupules et d\u2019approximations, d\u2019isolement et de communaut\u00e9 qui travaillent l\u2019image que lui retourne occasionnellement un miroir, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une pens\u00e9e r\u00e9flexive, d\u2019une m\u00e9ditation, et que celui-ci d\u00e9tache en l\u2019objectivant partiellement. Le dessin en serait le t\u00e9moignage et la poursuite. Enfin, simple supposition. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019art c\u2019est l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9. \u00bb Charles Baudelaire \u00ab Moi quand je vais au restaurant et qu&rsquo;il y a des peintures sur les murs, je les regarde. M\u00eame si elles sont immondes. \u00bb Nina Childress \u00ab J&rsquo;aime la fraternit\u00e9 entre toutes les personnes qui laissent des marques sur une surface plane. 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