{"id":7457,"date":"2022-03-21T16:34:31","date_gmt":"2022-03-21T15:34:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7457"},"modified":"2022-03-22T10:20:36","modified_gmt":"2022-03-22T09:20:36","slug":"jacques-sicard-photogramme-arrete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/jacques-sicard-photogramme-arrete\/","title":{"rendered":"Jacques Sicard, Photogramme Arr\u00eat\u00e9."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Quand le train est en marche, tout se brouille ; quand il s\u2019arr\u00eate, on distingue le paysage. Sauf que le paysage ressemble au panorama des attractions du premier XXe si\u00e8cle \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>On ne peint pas les choses, \u00e9crit \u00e0 peu de choses pr\u00e8s Mallarm\u00e9, mais leur \u00e9cho ou leur reflet en nous. Et on aura peine \u00e0 trouver l\u2019objectivit\u00e9 d\u2019un portrait synth\u00e9tique dans chacun de ces courts textes qu\u2019un nom pourtant introduit. <!--more-->D\u2019ailleurs le recueil que livre Jacques Sicard n\u2019est pas titr\u00e9 \u00ab 80 portraits \u00bb, mais, sur quatre lignes, jouant incidemment d\u2019une ambigu\u00eft\u00e9 de lecture, \u00ab Photogramme Arr\u00eat\u00e9, Portrait de Jacques Sicard \u00bb. Et cela tient effectivement de l\u2019objet cin\u00e9matographique, ou d\u2019un objet requis par la mati\u00e8re cin\u00e9matographique, d\u2019arr\u00eat sur images ou sur des images-moments (le photogramme est pr\u00e9cis\u00e9ment cet objet insaisissable dans le film projet\u00e9, paradoxal, \u00e0 cheval sur deux mondes), et, d\u2019une forme d\u2019autoportrait d\u00e9tourn\u00e9, que l\u2019on pourrait l\u00e9gender par une formule de l\u2019historien des images et philosophe Georges Didi-Huberman : \u00ab Ce que nous voyons, ce qui nous regarde \u00bb. Polys\u00e9mie de ce dernier terme comprise.<br \/>\nA travers ces portraits, donc, qui n\u2019en sont pas, se laisse deviner l\u2019attention passionn\u00e9e de Jacques Sicard pour le cin\u00e9ma, ses amiti\u00e9s po\u00e9tiques et politiques, les d\u00e9tours et les fa\u00e7ons de sa propre pens\u00e9e po\u00e9tique, suscit\u00e9e souvent par des associations furtives, des jeux d\u2019\u00e9chos, de renvois, de comparaisons. Ainsi, ces quelques 80 fragments, r\u00e9flexions, po\u00e8mes en prose, semblent pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 la mati\u00e8re mentale et sensible, comme des plans pourraient enregistrer les mouvements du regard, et un dictaphone mental, saisir les pens\u00e9es \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les plis, les gestes, qui font les phrases de nos vies. On penserait \u00e0 un journal. De ceux dans lesquels tombent les jours. Comme les agendas de Bonnard t\u00e9moignent de ses attentions, \u00e0 la lumi\u00e8re, au temps, \u00e0 quelques silhouettes prenant forme dans le crayonn\u00e9 de l\u2019\u0153il.<br \/>\nDes textes courts, donc, mais \u00e0 fortes r\u00e9sonances, fortes intrications, que l\u2019on n\u2019en finit pas de d\u00e9plier en soi, d\u2019<em>entendre<\/em>. A la mani\u00e8re d\u2019un gong qu\u2019on frappe, on suit les vibrations qu\u2019ils diffusent, qui se perdent loin dans la mati\u00e8re de la vie courante. A-t-on jamais tout \u00e0 fait compris ? Tout est-il seulement saisissable ? Mais d\u2019un clin d\u2019\u0153il nous avons vu. Nous avons suivi la courbe d\u2019un geste qui allait s\u2019\u00e9vanouir. De ces gestes dont on ne sait jamais bien s\u2019ils ont lieu dans l\u2019espace atmosph\u00e9rique de la vue ou dans celui qui, sous forme de songes, de fictions, s\u2019apparente \u00e0 un cin\u00e9ma int\u00e9rieur.<br \/>\nUne certaine libert\u00e9 de ton et de forme, des ellipses, des renvois, un mouvement enfin, tant\u00f4t relevant de la cascade ou de l\u2019esprit d\u2019escalier, tant\u00f4t du ricochet ou de grandes enjamb\u00e9es, pourraient \u00e9voquer un certain \u00e9tat d\u2019esprit dans lequel Breton r\u00e9digeait ses livres. S\u2019y trouvent des formules, parfois lapidaires, dont on ne sait vraiment si elles vous \u00e9clairent ou vous pr\u00e9cipitent \u00e0 l\u2019envers dans une sorte de d\u00e9dale obscur en lequel la pens\u00e9e s\u2019inqui\u00e8te. Des \u00e9lans, des portraits en gigogne. Des points. Point sur la situation, point de vocabulaire, point du jour\u2026 \u00ab Que pr\u00e9f\u00e9rez-vous : un travelling le long d\u2019une rue aux murs graffit\u00e9s par des ombres ba\u00efonnette au canon se d\u00e9pla\u00e7ant \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re ou calqu\u00e9 sur le lent d\u00e9placement de la femme japonaise entrav\u00e9e par sa parure, maltrait\u00e9e par le r\u00e9cit, mais aim\u00e9e par la forme ? Je voudrais les deux. \u00bb Tout comme nous voudrions le train en marche et le train arr\u00eat\u00e9, la parole et le silence, l\u2019image et le texte, le cin\u00e9ma dans son illusion et les photogrammes qu\u2019on en extrait.<br \/>\nAinsi le livre se construit sur ces mouvements multiples, intriqu\u00e9s, semblables \u00e0 ces th\u00e8mes qui traversent une partition, sous une forme parfois retourn\u00e9e, fragmentaire, produisant un motif et le fondant dans une phrase qui l\u2019int\u00e8gre et le d\u00e9passe.<br \/>\nAvec une acuit\u00e9 singuli\u00e8re, qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer celle dont fait preuve un autre \u00e9crivain familier de le mati\u00e8re cin\u00e9matographique, de sa grammaire et de ses multiples dimensions \u2014 Eric Rondepierre \u2014, Jacques Sicard \u00e9voque alors la notion de cin\u00e8me, \u00ab ce r\u00e9seau relationnel, invisible mais sensible et pensable, sans quoi il n\u2019est pas de photogramme \u00bb. \u00c9l\u00e9ment de liaison, \u00e9l\u00e9ment passeur, discret dans les deux sens du terme, sur lequel tout r\u00e9cit, toute lecture, c\u2019est-\u00e0-dire toute fabrique de sens, s\u2019appuie. Cin\u00e8me dont l\u2019auteur confesse qu\u2019il est son \u00ab \u00e9conomie domestique \u00bb. Une des fa\u00e7ons qu\u2019a le cin\u00e9ma de hanter, d\u2019infuser son \u00e9criture. Un d\u00e9clencheur et point d\u2019appui. Une fa\u00e7on d\u2019articuler saisie et mouvement en nous restituant cette intranquillit\u00e9 qui pousse ces textes dont on ne sait plus dire la nature tellement elle est composite, m\u00e9tiss\u00e9e, accueillante : po\u00e8mes, pens\u00e9es, songes, m\u00e9ditations philosophiques (pas du philosophe : \u00ab Qu\u2019il attrape le cancer et revienne nous parler du libre-arbitre. \u00bb), cartes postales\u2026 Une mani\u00e8re aussi de faire \u00ab bande \u00bb, de dresser la liste des compagnons dans cette dr\u00f4le de Commune \u00e0 quoi ressemble l\u2019\u00e9poque.<br \/>\nAvec ce livre (j\u2019avais tap\u00e9 \u00ab libre \u00bb), il fournit en tout cas une sorte de <em>vade-mecum<\/em> po\u00e9tique \u00e9thique, une arme \u00ab offensive &#8211; d\u00e9fensive \u00bb, comme Picasso envisageait, disait-il, sa peinture. Une mati\u00e8re \u00e0 penser en dehors, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou \u00e0 travers la mati\u00e8re du monde, cette curieuse projection qui \u00e9mane de nous et nous contiens.<\/p>\n<p>Jacques Sicard, Photogramme arr\u00eat\u00e9, <a href=\"https:\/\/www.tarmaceditions.com\/photogramme-sicard\" target=\"_blank\">tarmac \u00e9ditions<\/a>, 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Quand le train est en marche, tout se brouille ; quand il s\u2019arr\u00eate, on distingue le paysage. Sauf que le paysage ressemble au panorama des attractions du premier XXe si\u00e8cle \u00bb. On ne peint pas les choses, \u00e9crit \u00e0 peu de choses pr\u00e8s Mallarm\u00e9, mais leur \u00e9cho ou leur reflet en nous. 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