{"id":7463,"date":"2022-04-08T10:07:53","date_gmt":"2022-04-08T09:07:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7463"},"modified":"2022-04-08T12:27:51","modified_gmt":"2022-04-08T11:27:51","slug":"malaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/malaise\/","title":{"rendered":"Malaise"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab A toutes les \u00e9poques il se tire des coups de feu dans quelque coin du monde \u00bb. <\/em><br \/>\nP. Gadenne<\/p>\n<p><em>\u00ab Le pays est en guerre, et c&rsquo;est peut-\u00eatre mieux.<br \/>\nLe chaos est le juste d\u00e9cor \u00e0 leur douleur.<br \/>\nPour la premi\u00e8re fois, le conflit est mondial.<br \/>\nSarajevo fait tomber les empires du pass\u00e9.<br \/>\nDes millions d&rsquo;hommes se pr\u00e9cipitent vers leur fin.<br \/>\nL&rsquo;avenir se dispute dans de longs tunnels creus\u00e9s dans la terre \u00bb. <\/em><br \/>\nD. Foenkinos<\/p>\n<p><em>\u00ab Aucun de nous ne croit vraiment que cela va arriver \u2014 pas \u00e0 nous. Nous sommes tous fous, chacun \u00e0 notre fa\u00e7on.<br \/>\n-C&rsquo;est aussi mon avis, dit-il avec conviction\u00bb. <\/em><br \/>\nNevil Shute<\/p>\n<p>Arch\u00e9ologues et historiens ont \u00e9tabli qu\u2019\u00e0 certaines p\u00e9riodes, dans certaines r\u00e9gions tout du moins, des \u00e9pid\u00e9mies ravageuses comme celle de la peste avaient connu un mouvement chronique auquel les habitants avaient fini par devoir s\u2019accoutumer.<!--more--> Les ruines de Pomp\u00e9i ou Herculanum t\u00e9moignaient elles aussi, avant d\u2019\u00eatre ensevelies pour longtemps, de divers chantiers de restauration, marquant une insistance de la vie ordinaire \u00e0 reprendre son cours malgr\u00e9 les coups port\u00e9s par le destin, la menace du sol ou des dieux. Toutes les r\u00e9gions soumises aux secousses sismiques ou aux cyclones, aux s\u00e9cheresses, ont pris l\u2019habitude des destructions et des pertes comme les peuples nomades celle de d\u00e9monter et remonter un campement. Plus pr\u00e8s de nous, des images et t\u00e9moignages de la premier et seconde Guerres Mondiales, de la Guerre Froide, laissent \u00e0 penser que l\u2019humanit\u00e9 a pris son parti de ces sortes de temp\u00eates r\u00e9guli\u00e8res qui balaient les aspirations \u00e0 la qui\u00e9tude, m\u00ealant parfois assez \u00e9trangement les plaisirs au tragique, la beaut\u00e9 \u00e0 l\u2019horreur, l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019incons\u00e9quence. Des plantes poussent leur fleur dans les fissures du b\u00e9ton, sortent au pied des murs les plus sordides des volont\u00e9s d\u2019un vert tendre. Des reportages nous montrent au fond de caravanes crasseuses dans des r\u00e9gions oubli\u00e9es du monde, sinistr\u00e9es, des adolescentes s\u2019appr\u00eater pour un soir de f\u00eate, de jeux de s\u00e9ductions. Un certain optimisme, ou un instinct de vie qui d\u00e9passe les situations, une forme d\u2019habitude peut-\u00eatre, ou de mouvement d\u2019erre semblable \u00e0 celui d\u2019un navire qui, moteurs coup\u00e9s, continue quelques temps sur sa lanc\u00e9e, nous fait dire que perdre une bataille n\u2019est pas perdre la guerre ou qu\u2019 \u00ab une de perdue c\u2019est dix de retrouv\u00e9es \u00bb. Et de toute fa\u00e7on la vie suit son cours. Est-ce que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort ? Est-ce que seulement, m\u00eames les plus fr\u00eales, nous avons quelque part le cuir \u00e9pais. Quand bien m\u00eame ce serait en vain, nous tortillerons sur nous m\u00eame, purgeant nos derni\u00e8res forces, quand une b\u00e8che nous coupera en deux. L\u2019existence, comme un cours d\u2019eau, s\u2019\u00e9coule, indiff\u00e9rente aux beaut\u00e9s comme aux laideurs. \u00ab A toutes les \u00e9poques il se tire des coups de feu dans quelque coin du monde \u00bb. (Gadenne) Des gens meurent, d\u2019autres naissent au m\u00eame moment quelque part, dans la chambre voisine ou aux antipodes. La vie s\u2019accommode comme elle peut de c\u00f4toyer le deuil ; de s\u2019y adosser quelques fois. Les informations, \u00e0 la mani\u00e8re de ces fameuses chroniques en forme des nouvelles de trois lignes de F\u00e9lix F\u00e9n\u00e9on, en donnent quotidiennement l\u2019exemple dans leurs contractions vertigineuses, accolant le proche au lointain, le divertissement ou le cocasse \u00e0 l\u2019abject et au sordide. Une star se confie sur ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me dans sa r\u00e9sidence d\u2019Ibiza, un trafic de drogue est d\u00e9mantel\u00e9, on voit les images d\u2019un festival qui a attir\u00e9 des milliers de personnes dansant en sueur des bi\u00e8res \u00e0 la main, un nouveau raid dans tel pays en guerre \u00e0 fait 10 morts, telle \u00e9quipe affrontera telle autre en fin de semaine pour la Coupe des Champions, une entreprise locale s\u2019est appuy\u00e9e sur les toutes derni\u00e8res d\u00e9couvertes scientifiques pour fabriquer un v\u00eatement de pluie d\u00e9perlant tr\u00e8s prometteur, le temps sera maussade sur l\u2019ouest du pays, nous f\u00eatons les untel, votre soir\u00e9e se poursuit avec un t\u00e9l\u00e9film. Votre existence vous passe devant comme un spectacle. On s\u2019habitue \u00e0 tout. Ainsi va le monde. C\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 nue : ici quelqu\u2019un contemple r\u00eaveusement le spectacle d\u2019un coucher de soleil un soir doux, plus loin un vomi sa premi\u00e8re cuite, deux mains se joignent dans une foule, le c\u0153ur battant, une m\u00e8re apprend dans le couloir d\u2019un h\u00f4pital que son enfant ne survivra pas, un homme se fait tabasser dans une cave, un autre perd la m\u00e9moire, une jeune fille fait un v\u0153u apr\u00e8s avoir surpris la trajectoire lumineuse d\u2019une \u00e9toile filante, une autre rate son bac ou se fait violer, apprend qu\u2019elle a un cancer, r\u00e9ussit son premier Paris-Brest, est ex\u00e9cut\u00e9e par des fondamentalistes ou battue \u00e0 mort par un mari violent. D\u2019une minute \u00e0 l\u2019autre des amis venus se d\u00e9tendre en assistant \u00e0 un concert connaissent l\u2019effroi, la panique, \u00e9touffent dans leur sang, fauch\u00e9s par une rafale dans les cris et la confusion. Une ville paisible devient la cible de roquettes. Des enfants rieurs qui faisaient la joie de leur quartier sont jet\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te dans une fosse commune. D\u2019autres d\u00e9couvrent en se levant leur premi\u00e8re pi\u00e8ce apr\u00e8s le passage de la petite souris. La liste de ces images est infinie. Chaque situation dans l\u2019instant s\u2019isole des autres, puis s\u2019en vient rejoindre d\u2019autres situations \u00e0 la fois singuli\u00e8res et communes. Quelquefois des montages, des associations bizarres se font. Et on ne sait pas quoi faire de \u00e7a. De la r\u00e9signation, de l\u2019accablement coupable que suscite incidemment l\u2019impuissance. De ce qui s\u2019insinue dans l\u2019habitude qui durcit et se tasse sous l\u2019effet de la r\u00e9p\u00e9tition et ressemble \u00e0 une route dam\u00e9e, \u00e0 un fond de mortier.<br \/>\nEst-ce que nous sommes devenus cyclothymiques, ou insensibles ? Ou est-ce simplement que notre corps selon ses capacit\u00e9s, ses \u00e9preuves, r\u00e9agit m\u00e9caniquement comme une poup\u00e9e qu\u2019on secoue \u00e0 cette sorte d\u2019oursin ou \u00e0 ces coups de lances auxquels s\u2019apparente le monde sensible ? Les larmes se lassent d\u2019elles-m\u00eames. Les yeux se font secs. La r\u00e9alit\u00e9 nous donne continuellement d\u2019une minute \u00e0 l\u2019autre, que l\u2019on tourne le regard vers ici ou vers l\u00e0, tende l\u2019oreille \u00e0 telle ou telle rumeur, \u00e0 rire et \u00e0 pleurer, \u00e0 s\u2019indigner ou se r\u00e9signer, rire et pleurer encore. D\u2019ailleurs on ne sait plus bien s\u00e9parer la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9cho ou des r\u00e9cits que l\u2019on se fait en soi, brodant m\u00e9caniquement sur un motif. C\u2019est un chaos, un tumulte \u00e9pais qui colonise le monde int\u00e9rieur, l\u2019\u00e9touffe.  Tout \u00e7a est indigeste. On s\u2019y perd. C\u2019est, \u00e0 certains moments, \u00e0 r\u00e9agir de travers, \u00e0 contretemps, \u00e0 l\u2019envers, ou s\u2019\u00e9mousser la pointe, se tapisser la conscience pour ne pas tomber de vertige et de sur-sollicitations. On patine. \u00c9motions et pens\u00e9es, intelligence et sensibilit\u00e9, patinent dans ce bourbier. Mais il faut bien vivre malgr\u00e9 tout. Ou plut\u00f4t, \u00e7a vie en nous. Et ce mouvement nous d\u00e9passe, fait de nous son objet, fore le monde de voies dall\u00e9es d\u2019oubli ou d\u2019\u0153ill\u00e8res. Chacun va aveugl\u00e9ment vers ses propres satisfactions, objet d\u2019une aventure qui engage l\u2019esp\u00e8ce et dont peut-\u00eatre l\u2019esp\u00e8re est elle-m\u00eame un des jouets, mu par une volont\u00e9 plus ext\u00e9rieure encore, et qui s\u2019insinue partout, m\u00e2tin\u00e9e de hasards et de n\u00e9cessit\u00e9s. <\/p>\n<p>Cela fait presqu\u2019un si\u00e8cle que l\u2019humanit\u00e9 a acquis la capacit\u00e9 de s\u2019autod\u00e9truire d\u2019un geste ou presque. Freud le notait en 1929. Plus de cinquante ans que nous documentons les impacts que nos activit\u00e9s humaines, que nos modes d\u2019existence infligent aux \u00e9cosyst\u00e8mes dont notre vie, avec celle des autres vivants non humains, d\u00e9pend. Nous comptons les cadavres d\u2019aujourd\u2019hui et estimons ceux qui s\u2019y ajouterons demain, avec la froideur objective de qui juge une situation du dehors. Quand bien m\u00eame nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 en dehors de rien.<br \/>\nLe monde, entendu comme l\u2019ensemble des existences et activit\u00e9s qui agitent l\u2019astre sur lequel nous avons s\u00e9jour, appara\u00eet comme exotique ou familier, chaque \u00e9v\u00e9nement, simultan\u00e9ment proche et lointain, abstrait ou pr\u00e9occupant. Il est tout \u00e0 la fois d\u00e9risoire et, par un attachement qui se comprend bien, pr\u00e9cieux, exceptionnel. Mais tout semble tourner \u00e0 la fois avec et sans nous. Chacun n\u2019attrapant les choses que par le milieu ou en cours de route, nous \u00e9mergeons lentement pendant une partie qui a cours, qui est notre milieu naturel, et pour cela d\u2019abord impalpable, et dont nous peinons alors \u00e0 saisir quelles causalit\u00e9s le d\u00e9terminent. On se demande comment on en est arriv\u00e9 l\u00e0. Comment agir sur la courbe, si seulement nous ne sommes pas les jouets passifs de mouvements, de lois qui nous d\u00e9passent, comme celle de l\u2019entropie, de la gravit\u00e9, de la g\u00e9n\u00e9tique ou de l\u2019expansion de l\u2019univers. \u00ab La question d\u00e9cisive pour le destin de l\u2019esp\u00e8re humaine, \u00e9crit Freud, semble \u00eatre de savoir si et dans quelle mesure son d\u00e9veloppement culturel r\u00e9ussira \u00e0 se rendre ma\u00eetre de la perturbation apport\u00e9e \u00e0 la vie en commun par l\u2019humaine pulsion d\u2019agression et d\u2019auto-an\u00e9antissement \u00bb. <\/p>\n<p>Images : Gilbert Garcin. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab A toutes les \u00e9poques il se tire des coups de feu dans quelque coin du monde \u00bb. P. Gadenne \u00ab Le pays est en guerre, et c&rsquo;est peut-\u00eatre mieux. Le chaos est le juste d\u00e9cor \u00e0 leur douleur. Pour la premi\u00e8re fois, le conflit est mondial. 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