{"id":7475,"date":"2022-05-19T10:30:13","date_gmt":"2022-05-19T09:30:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7475"},"modified":"2022-05-20T08:23:58","modified_gmt":"2022-05-20T07:23:58","slug":"marie-claire-mitout-et-le-cours-des-choses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/marie-claire-mitout-et-le-cours-des-choses\/","title":{"rendered":"Marie-Claire Mitout et le cours des choses."},"content":{"rendered":"<p><em>\u201cI\u2019m going, i\u2019m going, i\u2019m gone\u201d<\/em><br \/>\nBob Dylan<\/p>\n<p>Il est un certain nombre de choses qui ne se laissent appr\u00e9hender qu\u2019indirectement, par les effets qu\u2019elles produisent et depuis lesquels alors, comme en n\u00e9gatif, un point aveugle se dessine. C\u2019est, dit-on le cas des trous noirs, d\u00e9duits des perturbations que l\u2019on d\u00e9c\u00e8le dans leur voisinage. Notre vie aussi est sujette \u00e0 cette appr\u00e9hension indirecte, quand bien m\u00eame nous la vivons, du fait m\u00eame de son cheminement en cours, mais parce que nous ne pouvons pas, dans le m\u00eame temps \u00eatre acteurs et t\u00e9moins, sujets et objets. Toute conscience, nous dit-on, est r\u00e9trospective et r\u00e9flexive, tout r\u00e9cit est reconstitution. <!--more--> Et les souvenirs m\u00eames par lesquels des moments v\u00e9cus nous sont restitu\u00e9s s\u2019apparentent \u00e0 des tableaux dans lesquels nous nous voyons jouer le r\u00f4le de notre vie. Il nous faut nous d\u00e9doubler pour que celui que nous sommes au pr\u00e9sent, toujours invisible \u00e0 lui-m\u00eame, lieu aveugle de l\u2019\u00e9nonciation, comme par-dessus son \u00e9paule, forme l\u2019image projet\u00e9e d\u2019un moment en son d\u00e9cors \u2014 d\u00e9cors plus reconstitu\u00e9 ou extrapol\u00e9 que restitu\u00e9.<br \/>\nCar la vie, dans le faisceau, l\u2019enchev\u00eatrement de vies voisines, comme le temps et les rivi\u00e8res, a cours. Elle fait de nous des croiseurs. R\u00eavant \u00e0 la fen\u00eatre passager d\u2019une voiture ou install\u00e9s dans un train, le paysage \u00e9mane et se r\u00e9sorbe d\u2019un seul et m\u00eame mouvement. Il se donne et fuit, s\u2019agr\u00e8ge pour se d\u00e9sagr\u00e9ger, pour n\u2019exister durablement que comme impression fugitive, sensation. Et bient\u00f4t fiction composite et lacunaire.<br \/>\nEt en regard, nos d\u00e9sirs de saisie, de stabilit\u00e9, d\u2019images-objets, sont d\u00e9raisonnables, chim\u00e9riques. Et pourtant insistants. Nos pens\u00e9es travaillent constamment \u00e0 nous figurer l\u2019infigurable, \u00e0 rapatrier toute chose fugace, passag\u00e8re, composite dans le registre manipulable, domestique, des tableaux tels qu\u2019\u00e0 la Renaissance, Alberti en a d\u00e9fini la grammaire : un quadrangle semblable \u00e0 une fen\u00eatre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel se donne \u00e0 lire l\u2019histoire.<br \/>\nLes cubistes, consid\u00e9rant le caract\u00e8re composite de l\u2019exp\u00e9rience, la relativit\u00e9 des points de vue et m\u00eame de la vue elle-m\u00eame, \u00e9labor\u00e8rent dans le champ m\u00eame du tableau, un langage qui puisse y faire justice. Les peintres de miniature persans, plusieurs si\u00e8cles avant avaient form\u00e9 le leur, les ma\u00eetre de l\u2019estampe, au Japon en particulier, aussi, tout comme les illustrateurs de Livre d\u2019Heures, peintres de pr\u00e9delles, auteurs de vitraux ou de bas-reliefs travaillant \u00e0 mettre en image la vie des Saints ou de personnages illustres au Moyen-\u00e2ge. Et pour ce que l\u2019on en sait, durant ces vastes \u00e9poques qui pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019histoire, \u00e0 ce qu\u2019elles ont laiss\u00e9, peint ou grav\u00e9 sur des parois, sous des abris rocheux, c\u2019est une habitude ou une pulsion ancienne que d\u2019\u00e9laborer des programmes iconographiques qui ont pour vocation, dans le pr\u00e9cipit\u00e9 d\u2019images fixes, de repr\u00e9sentations graphiques, d\u2019objectiver des r\u00e9cits, des pens\u00e9es et conceptions sous une forme de traces lisibles qui portent l\u2019\u00e9v\u00e9nement, l\u2019\u00e9nonciation au-del\u00e0 du temps qui est le leur, pouvant alors \u00eatre r\u00e9activ\u00e9s par l\u2019imagination, \u00e0 l\u2019instar des livres. Que dire de cette figure \u00e0 t\u00eate d\u2019oiseau, comme basculant en arri\u00e8re dans le voisinage d\u2019un animal mourant, si ce n\u2019est qu\u2019elle insiste \u00e0 la fois du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9bus, du r\u00e9cit, du r\u00eave et de ces sensations sur lesquelles on b\u00e2ti des philosophies ?<br \/>\nAinsi peut-\u00eatre se manifeste, retourn\u00e9 vers notre propre existence, notre instinct de lecteurs. Celui qui fait de nous des observateurs de chaque geste, chaque posture ou expression depuis notre plus jeune \u00e2ge, comme de chaque mouvement, des changements atmosph\u00e9riques les plus t\u00e9nus, nous permettant d\u2019interpr\u00e9ter et de pr\u00e9voir, bref de r\u00e9gler nos actions, nos \u00e9motions, nos gestes. Les vies les plus humbles que l\u2019on connait sont ainsi soumises \u00e0 ces principes pour r\u00e9gler leur conduite. S\u2019approcher d\u2019un aliment, d\u2019un partenaire, fuir un pr\u00e9dateur. Existences manich\u00e9ennes qui divise le monde entre bien et mal, mouvement d\u2019approche ou fuite. On ne sait ce que font ceux dont la vie intime est plus complexe, plus riche de ces parcours de vie, de ces d\u00e9bats internes, de ces travaux de lecture qui s\u2019\u00e9vanouissent avec eux ou dont les manifestations sont trop subtiles pour nos sens. Pour notre part, \u00e0 l\u2019\u00e9gal de nos industries, ils semblent sculpter notre monde, en constituer sa texture.  Les mus\u00e9es ne semblent \u00eatre vou\u00e9s \u00e0 rien d\u2019autre, tout comme nos livres, nos films, nos productions artistiques dans leur ensemble : tirer des formes intelligibles, d\u00e9di\u00e9es \u00e0 solliciter nos sens comme notre intellect, qui manifestent, disent, racontent, l\u2019\u00e9nigme famili\u00e8re et pourtant incroyablement opaque qu\u2019est une vie pour elle-m\u00eame.<br \/>\nCela se fait presque malgr\u00e9 nous. C\u2019est, dit-on, comme penser ou vivre, consid\u00e9rer toutes choses en donnant naissance \u00e0 une extrapolation adventice, semer apr\u00e8s nous, comme une plante fait sa photosynth\u00e8se ou produit une \u00e9vapotranspiration, comme on parle des reliefs d\u2019un repas, des artefacts.<br \/>\nC\u2019est toujours \u00e7a : un groupe est l\u00e0, chahutant l\u2019instant, att\u00e9nuant sa possible gravit\u00e9 par les turbulences de la vie. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, comme un peu d\u2019elle-m\u00eame, dans le d\u00e9doublement qu\u2019elle op\u00e8re alors, l\u2019artiste ne go\u00fbte l\u2019exp\u00e9rience que par ce qu\u2019elle y projette d\u00e9j\u00e0, qu\u2019elle anticipe, qui l\u2019\u00e9loigne, l\u2019absente, la marginalise un peu. Elle est \u00e0 la vitre d\u2019un train, face \u00e0 un diorama, une image. Elle est d\u00e9j\u00e0 un peu partie. Un petit peu en retrait de l\u2019action, de l\u2019instant. Comme l\u2019amant de la fille du potier Dibutade promis \u00e0 la guerre, dont elle rel\u00e8ve la silhouette \u00e0 la flamme d\u2019une lampe, se d\u00e9tournant de sa chair p\u00e9rissable \u2013 et qui va p\u00e9rir \u2013 pour adorer l\u2019ombre qui en est la bifurcation, le vestige, le monument (cette \u0153uvre de m\u00e9moire qui existe sur l\u2019absence qu\u2019elle indique et comble d\u2019un seul geste). Comme la fille du potier elle-m\u00eame, figure all\u00e9gorique.<br \/>\nC\u2019est comme une t\u00e2che sur un mur, un accroc dans l\u2019ordinaire qu\u2019elle ne peut plus ne pas voir et qui d\u00e9tourne son attention. Une forme d\u2019intranquillit\u00e9. Que ses dessins travaillent, calment ou d\u00e9tournent. Que le travail de la couleur, dans sa d\u00e9licatesse, ses virtuosit\u00e9s, apprivoise.<br \/>\nElle se tient de c\u00f4t\u00e9, en retrait. A part. L\u00e0 o\u00f9 les autres avalent le monde de leurs yeux, s\u2019y meuvent innocemment, elle consid\u00e8re le cadre de fen\u00eatre qui le tient ainsi dress\u00e9 dans son horizon mental. Elle se demande ce qu\u2019elle parviendra \u00e0 en emporter. C\u2019est le propre de l\u2019homme dit-on, depuis qu\u2019il se sait mortel, qu\u2019il consid\u00e8re le temps et l\u2019anecdote que constitue sa propre existence.<br \/>\nMais, comme l\u2019artiste Roman Opalka vouait son \u0153uvre, et solidairement son existence, \u00e0 regarder la mort venir, en conscience, d\u00e9comptant le passage du temps, consid\u00e9rant sa propre alt\u00e9ration physique, Marie-Claire Mitout, consacrant la sienne depuis le milieu des ann\u00e9es 1990 \u00e0 une forme de journal en image, fait \u0153uvre de ce besoin, ce d\u00e9sir, cette pulsion qui appelle ou rappelle ce qui \u00e9chappe dans le giron de la mati\u00e8re pr\u00e9hensible, lisible du tableau. Et comme la vie est une r\u00e9sistance \u00e0 la mort, la volont\u00e9 une force contraire \u00e0 l\u2019abandon, chaque gouache de sa s\u00e9rie des Plus belles heures est une insoumission \u00e0 l\u2019oubli, au passage des choses, des moments dans les flots de ce qui a cours. C\u2019est un moment rescap\u00e9, accueilli et recueilli. Un geste touchant, en regard de l\u2019in\u00e9luctable et de l\u2019entropie, d\u2019attention aux petites choses et de justice. Une forme de r\u00e9ponse politique et po\u00e9tique au mouvement global de nos soci\u00e9t\u00e9s, vou\u00e9es \u00e0 la consommation, \u00e0 l\u2019actualisation constante des d\u00e9sirs et des int\u00e9r\u00eats, \u00e0 l\u2019obsolescence (obsolescence qui touche, selon le philosophe Bruce B\u00e9gout, juste aux ruines elles-m\u00eames).<br \/>\nParadoxalement, les ann\u00e9es passant, \u00e0 la mani\u00e8re de cette carte qui, dans la nouvelle de Borges, se voulant fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 dont elle devait rendre compte, avait fini par recouvrir exactement le territoire dont elle \u00e9tait la transcription, les heures, les moments et les images se sont accumul\u00e9s, formant un ensemble difficile \u00e0 embrasser d\u2019un seul mouvement, une autre version du cours des choses et de l\u2019insaisissable.<br \/>\nLa vie va, le monde \u00e0 cours, le soleil se consume. Je pense \u00e0 cette sculpture m\u00e9canique<br \/>\ndes artistes chinois Sun Yuan et Peng Yu intitul\u00e9e \u00ab Can\u2019t Help Myself \u00bb : un bras m\u00e9canique travaillant \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer une mare d\u2019un liquide rouge semblable \u00e0 du sang et qui inlassablement s\u2019\u00e9tend. Le geste est vain, l\u2019h\u00e9morragie ne semble pouvoir \u00eatre stopp\u00e9e, vouant le bras au m\u00eame supplice que Sisyphe, r\u00e9p\u00e9ter le m\u00eame effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Quelque chose fuie, fuit, et l\u2019art est la forme comme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, m\u00e9lancolique et belle dans son effort, son opini\u00e2tret\u00e9, son obstination, sa r\u00e9solution, sa t\u00e9nacit\u00e9 \u00e0 tenter de retenir un peu de ce que le temps emporte.<\/p>\n<p>Image : Marie-Claire Mitout. Sur les pas de Sophocle, Le Parth\u00e9non, Ath\u00e8nes. Extrait de la s\u00e9rie Les plus belles heures. Aout 2018.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cI\u2019m going, i\u2019m going, i\u2019m gone\u201d Bob Dylan Il est un certain nombre de choses qui ne se laissent appr\u00e9hender qu\u2019indirectement, par les effets qu\u2019elles produisent et depuis lesquels alors, comme en n\u00e9gatif, un point aveugle se dessine. C\u2019est, dit-on le cas des trous noirs, d\u00e9duits des perturbations que l\u2019on d\u00e9c\u00e8le dans leur voisinage. 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