{"id":7484,"date":"2022-06-10T09:06:29","date_gmt":"2022-06-10T08:06:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7484"},"modified":"2022-06-10T09:06:29","modified_gmt":"2022-06-10T08:06:29","slug":"wiliam-tucker-vouloir-voir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wiliam-tucker-vouloir-voir\/","title":{"rendered":"Wiliam Tucker, vouloir voir."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Nous avan\u00e7ons, et rien ne change. Ce n\u2019est pas de la navigation, mais du r\u00eave. \u00bb <\/em><br \/>\nCamus<\/p>\n<p><em>\u00ab Soudain, j\u2019aper\u00e7u au large un point noir sur l\u2019Oc\u00e9an couleur de fer. Je d\u00e9tournais les yeux aussit\u00f4t, mon c\u0153ur se mit \u00e0 battre. Quand je m\u2019effor\u00e7ais de regarder, le point noir avait disparu. J\u2019allais crier, appeler stupidement \u00e0 l\u2019aide, quand je le revis. Il s\u2019agissait d\u2019un de ces d\u00e9bris que les navires laissent derri\u00e8re eux. Pourtant, je n\u2019avais pu supporter de le regarder, j\u2019avais tout de suite pens\u00e9 \u00e0 un noy\u00e9. Je compris alors, sans r\u00e9volte, comme on se r\u00e9signe \u00e0 une id\u00e9e dont on connait depuis longtemps la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/em><br \/>\nCamus<\/p>\n<p>Ce sont des formes. Caract\u00e9ris\u00e9es par un certain volume, une dimension, une mati\u00e8re, une texture, une teinte.  Mais aussi un certain dynamisme, un certain rapport d\u2019\u00e9chelle avec son environnement, une certaine pesanteur, qui sugg\u00e8rent l\u2019expression d\u2019un \u00e9lan, d\u2019une volont\u00e9 ou d\u2019un temp\u00e9rament. <!--more--><br \/>\nMouvement, animation, projet\u00e9s par notre habitude \u00e0 lire aux objets du monde selon nos propres \u00e9motions et sensations et qui leur attribue une mani\u00e8re touchante dans la conjugaison de cette sensibilit\u00e9, de cette ambition ou affirmation sensible dont on les cr\u00e9dite, et d\u2019une forme d\u2019inach\u00e8vement, de primitivisme corporel qui les handicape, les condamne \u00e0 cette esquisse de mouvement dans l\u2019ajournement infini de leur r\u00e9alisation. Mouvements indiqu\u00e9s ou sugg\u00e9r\u00e9s par un jeu complexe de courbes un d\u00e9veloppement particulier des volumes que notre appareil statistique, notre vigilance d\u2019animal inscrit dans une chaine alimentaire, soucieux de pr\u00e9voir et de r\u00e9gler sa conduite sur ces signes ext\u00e9rieurs, prolonge, poursuit, envisage dans tout le d\u00e9velopp\u00e9 de leur geste.<br \/>\nAinsi nous avons coutume de dire que les choses nous parlent quand simplement nous les faisons parler en nous.<br \/>\nEt si nous nous percevons commun\u00e9ment comme les repr\u00e9sentants d\u2019une esp\u00e8ce \u00e9lue, model\u00e9e \u00e0 l\u2019image divine, lui \u00e9tant en quelque sorte apparent\u00e9, du moins parangon ou h\u00e9raut de l\u2019\u00e9volution, elles nous apparaissent par contraste comme des avortons, des impasses, des approximations, des \u00e9lans \u00e9chou\u00e9s, vou\u00e9s \u00e0 poursuivre des vies \u00e9troites et basses dans le paysage r\u00e9duit d\u2019une mare. Pour peu, y verrait-on le regard triste et patient qu\u2019on les chiens qu\u00eatant ou qu\u00eatant un peu d\u2019attention.<br \/>\nAlors on les recueille dans notre regard. On s\u2019\u00e9meut pour elles en m\u00eame temps que l\u2019on s\u2019\u00e9meut d\u2019elles. On est pr\u00eat \u00e0 les aimer, \u00e0 les accueillir, \u00e0 accompagner leur lente et entrav\u00e9e existence qui le partage au v\u00e9g\u00e9tal, au min\u00e9ral, aux animaux comme la tortue, l\u2019escargot ou le paresseux en regard de nos agitations, de cette fa\u00e7on que nous avons de prendre en main et dominer les situations.<br \/>\nNous nous fabriquons des fictions. Le mot monde est le titre d\u2019un r\u00e9cit que chacun fait dans le maillage de l\u2019intersubjectivit\u00e9. Et nous nous \u00e9mouvons de ces chim\u00e8res que nous faisons jouer dans nos th\u00e9\u00e2tres int\u00e9rieurs. Ce ne sont que des images dont on les habille pour palier leur mutisme, des histoires engendr\u00e9es par cette pulsion, cette habitude que nous avons de lire aux formes, d\u2019y d\u00e9celer des signes, d\u2019int\u00e9grer chaque chose \u00e0 un jeu d\u2019appels et de r\u00e9pons qu\u2019il nous faut interpr\u00e9ter pour ajuster nos propres mouvements, pour apprivoiser notre inqui\u00e9tude ou notre d\u00e9sarroi.<br \/>\nAlors, quelques volumes dispos\u00e9s dans l\u2019espace d\u2019une galerie nous sont une communaut\u00e9 singuli\u00e8re, un archipel de volont\u00e9s, un paysage. Non pas comme portion d\u2019espace immobile, d\u00e9cors, fond ou support, mais comme th\u00e9\u00e2tre de rapports, milieu en perp\u00e9tuel d\u00e9veloppement, semblable \u00e0 un organisme, existence coloniaire pareille \u00e0 celle des coraux. <\/p>\n<p>L\u2019une \u00e9voque une t\u00eate mal d\u00e9finie, une autre un mouvement, une posture, la complexion d\u2019un buste, d\u2019un torse, l\u2019articulation d\u2019une jambe. Une cambrure, une main. Vieil instinct apparent\u00e9 \u00e0 la par\u00e9\u00efdolie ? Ou pr\u00e9sence simplement mal d\u00e9finies, indistinctes, comme celles que font les ruines, les statues d\u2019\u00e9glise patin\u00e9es par le temps, r\u00e9duite par quelque mouvement iconoclaste, les figures de Medardo Rosso ? Troubles \u00e9quivoques sur lesquels se jette le sens, avide de saisie.<br \/>\nEt l\u2019on pense \u00e0 ces tableaux de G\u00e9ricault effectu\u00e9s \u00e0 la morgue, \u00e0 ces abattis, \u00e9bauches, \u00e9tudes de Rodin, nombreuses comme des tessons, des notes. Tout un lot d\u2019images se laissent convoquer pour indiquer une parent\u00e9.<br \/>\nAutant de r\u00e9miniscences de corps que d\u2019\u0153uvres, c\u2019est-\u00e0-dire de ces fictions en lesquelles les \u00e9poques et les cultures se projettent. Est-ce chercher \u00e0 se rassurer en fabriquant du reconnaissable ? Il se peut que ces traits soient une mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 ces sensations que nous avons de n\u2019\u00eatre pas en pr\u00e9sence simplement de masses, de formes plus ou moins al\u00e9atoires, plus ou moins d\u00e9finies, mais de corps.<br \/>\nC\u2019est de cela dont se nourri l\u2019art : cette vague disponibilit\u00e9, cette \u00e9quivoque susceptible d\u2019accueillir et de soutenir nos \u00e9lans comme nos inqui\u00e9tudes, nos questions, pens\u00e9es et m\u00e9ditations. Les \u0153uvres apparaissent comme autant de d\u00e9finitions \u2014 de tentatives de d\u00e9finition \u2014 de ce mal d\u00e9finissable qui nous remue et qui fait de chaque objet, chaque moment, quelque chose de familier et cependant vaguement \u00e9trange, fantastique ou merveilleux sous certains angles, susceptible de provoquer le vertige. <\/p>\n<p>A se renseigner, on apprend que William Tucker reconna\u00eet l\u2019influence d\u00e9terminante de sculpteurs comme Henry Moore ou Auguste Rodin. Que certaines \u0153uvres sont m\u00eames des hommages au travail de ce dernier. Ces suggestions, cette \u00e9quivoque, ne sont donc pas seulement dus \u00e0 un affolement de notre machinerie sensible articulant le travail des sens et celui du sens. L\u2019artiste travaille au seuil de l\u2019\u00e9vidence, maintenant ses figures dans l\u2019instant de leur apparition, \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis de la courbe o\u00f9 la reconnaissance pointe, sans se dire tout \u00e0 fait. Elles en sont famili\u00e8res alors de ces exp\u00e9riences que nous faisons lorsqu\u2019un d\u00e9tail dans un mouvement du regard alerte notre attention et nous fait voir un serpent dans une branche qui jonche le chemin, une b\u00eate sur un mur, lorsque la persistance r\u00e9tinienne d\u00e9pose dans le blanc une t\u00e2che vue ailleurs.<br \/>\nLe paysage de la sculpture anglaise incite \u00e0 \u00e9voquer encore, \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre de Tucker, celle d\u2019Antoni Caro, quoique formellement diff\u00e9rente, dans les r\u00e9f\u00e9rences qui travaillent celle-ci et qui les apparente dans cette troisi\u00e8me voie, entre l\u2019abstraction la plus radicale et le r\u00e9alisme figuratif le plus pouss\u00e9, o\u00f9 la modernit\u00e9 s\u2019exprime dans un jeu d\u2019\u00e9vocation de la tradition ou de dialogue avec certaines \u0153uvres du pass\u00e9, affirmant une continuit\u00e9, des pr\u00e9occupations transversales et intemporelles compatibles avec la libert\u00e9 des avant-gardes, au lieu de divergences, voire d\u2019oppositions.<br \/>\nChristophe Gaillard, imaginant un dialogue entre l\u2019\u0153uvre de Tucker et celle du peintre Eug\u00e8ne Leroy observe que les deux artistes nous invitent \u00e0 entrer dans l\u2019image et, \u00e0 la mani\u00e8re de Saint Thomas fouraillant les chairs du Christ ressuscit\u00e9, \u00ab \u00e0 exp\u00e9rimenter ce que ressent celui qui doute de ce qu\u2019il voit \u00bb.<\/p>\n<p>Image : vue de l&rsquo;exposition Eug\u00e8ne Leroy, William Tucker, ou l&rsquo;incarnation de voir, galerie Christophe Gaillard, Paris, juin 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Nous avan\u00e7ons, et rien ne change. 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