{"id":7488,"date":"2022-06-27T13:55:58","date_gmt":"2022-06-27T12:55:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7488"},"modified":"2022-06-27T13:57:16","modified_gmt":"2022-06-27T12:57:16","slug":"penser-regarder-se-souvenir-imaginer-rever-considerer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/penser-regarder-se-souvenir-imaginer-rever-considerer\/","title":{"rendered":"penser regarder se souvenir imaginer r\u00eaver consid\u00e9rer"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Par exemple, quand je suis en auto avec des amis et qu\u2019ils s\u2019exclament sur le paysage, je me paye le luxe, in petto, de reporter soudain mon regard sur le poignet du chauffeur ou sur le velours de son si\u00e8ge \u2014 et j\u2019y prends des plaisirs inou\u00efs.<br \/>\nRien ne me para\u00eet valoir ce spectacle.<br \/>\nLe paysage, j\u2019en ai joui en un clin d\u2019\u0153il.<br \/>\nL\u00e0, il faut un petit peu d\u2019attention, mais quelles r\u00e9compenses !<\/p>\n<p>Je vous conseille ce petit exercice.<br \/>\nIl est \u00e9vident que le poignet du chauffeur est alors, en quelque fa\u00e7on, \u00e9clair\u00e9 par le paysage. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Francis Ponge <\/p>\n<p><em>\u00ab Aucune diff\u00e9rence entre vivre et regarder la t\u00e9l\u00e9vision (\u2026) Tout est plus ou moins artificiel. Je ne sais pas o\u00f9 s\u2019arr\u00eate l\u2019artificiel et o\u00f9 commence le r\u00e9el. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Andy Warhol<\/p>\n<p><em>\u00ab M\u00eame votre rencontre avec Valentine, votre femme, s\u2019est effectu\u00e9e sous le signe de Rembrandt. Dans ses yeux vous avez reconnu ceux d\u2019Hendrickje Stoffels ?<br \/>\n-Pour moi, c\u2019\u00e9tait le m\u00eame chose. Et en m\u00eame temps, ce qui est terrible, ce n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame chose\u2026 Les yeux d\u2019Hendrickje Stoffels, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la perle qu\u2019elle portait \u00e0 son cou. Valentine n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus Valentine, cela devenait la peinture. J\u2019ai toujours tout m\u00e9lang\u00e9\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Bernard Marcad\u00e9 et Eug\u00e8ne Leroy <\/p>\n<p> <!--more--><\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019un mouvement presque continu que notre attention se porte successivement, \u00e0 notre insu le plus souvent, d\u2019un fait r\u00e9el \u00e0 un souvenir, d\u2019une personne \u00e0 une image, sinuant \u00e0 travers les reliefs, les textures vari\u00e9es qui font, dans son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, le monde, reliefs et lacunes.<br \/>\nNous passons d\u2019une attention conjecturelle aux d\u00e9tails d\u2019assemblage d\u2019un parquet, des veines du bois et de ce qu\u2019elles retiennent dans leurs asp\u00e9rit\u00e9s, qui les r\u00e9v\u00e8le, les souligne, des reflets qui y jouent, \u00e0 des r\u00eaveries composites fondant des images les unes dans les autres pour, \u00e0 la faveur de tel relief, de tel contraste, de telle ligne, parcourir la couverture d\u2019un magazine dont on d\u00e9chiffre les titres n\u00e9gligemment, r\u00e9agit confus\u00e9ment aux s\u00e9ductions des couleurs pour se laisser prendre un instant par les images que nos souvenirs instinctivement y associent de plus en plus l\u00e2chement, comme on s\u2019\u00e9loigne d\u2019une rive et sans le mesurer tout \u00e0 fait, ayant chang\u00e9 de milieu, d\u2019influence, r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019attention d\u2019une autre. Et puis c\u2019est un visage dont on sonde l\u2019expression, parcours bri\u00e8vement une partie de son paysage. L\u2019appel lumineux d\u2019un \u00e9cran dans l\u2019enclos duquel on cherche un signal, d\u2019une fen\u00eatre \u00e0 l\u2019autre. Le rideau et ses transparences. L\u2019angle d\u2019une table. Le visage \u00e0 nouveau, mais cette fois secondaire dans les gestes qui passent par-dessus et puis le tableau qui \u00e9merge d\u2019une posture dans lequel il s\u2019ench\u00e2sse. Tout un jeu de gliss\u00e9s, de coq-\u00e0-l\u2019\u00e2ne, d\u2019\u00e9chos, de ricochets, de correspondances ou d\u2019interf\u00e9rences.<br \/>\nDans le temps plus long d\u2019une journ\u00e9e, les choses se d\u00e9coupent, se hachent, se m\u00ealent et alternent plus violemment et confus\u00e9ment encore, \u00e0 la faveur d\u2019un montage qui emprunte \u00e0 tous les registres. Il est parfois, quelque temps apr\u00e8s, bien difficile de distinguer ce que l\u2019on a entendu de ce que l\u2019on a lu, et si c\u2019\u00e9tait t\u00e9moignage d\u2019un ami, extrait d\u2019un roman, d\u2019un film, d\u2019un reportage ; si on nous l\u2019a rapport\u00e9 ou si on l\u2019a vu soi-m\u00eame. L\u2019immense fiction que constitue le monde est un v\u00e9ritable ragout. Tout s\u2019y m\u00eale, s\u2019y c\u00f4toie, s\u2019y m\u00e9tisse. Ou bien c\u2019est une toile, un tissu, une construction en apparence continue mais form\u00e9e de quantit\u00e9 de brins rendus solidaires de se passer dessus dessous.<br \/>\nSans doute, penser c\u2019est faire des liens, \u00eatre susceptible d\u2019associations les plus diverses, les plus exotiques, les plus aventureuses. C\u2019est cuisiner. C\u2019est cheminer ou d\u00e9river en s\u2019appuyant ici et l\u00e0 sur ces objets qui se font dans le regard ou la pens\u00e9e ou le langage en se relan\u00e7ant \u00e0 la faveur de tel ou tel relief, tel \u00e9vitement. C\u2019est jouer des mati\u00e8res, des vallonnements, des pentes, des sinuosit\u00e9s. Fabriquer des phrases, musicales, visuelles, verbales. Et puis les retourner. Trancher dans le vif. Repartir d\u2019un pas diff\u00e9rent comme le font les chiens qui l\u00e2chent une piste pour une autre, reviennent dans le chemin, coursent un papillon, puis flairent autre chose ; vous retournent un regard pour s\u2019assurer que vous \u00eates toujours allant, toujours ensembles. Se mouvoir mentalement \u00e0 travers ce courant. <\/p>\n<p>Je ne peins pas diff\u00e9remment un tableau ; et le mot m\u00eame ne semble d\u00e9signer rien d\u2019autre que l\u2019objet sur lequel, par lequel, \u00e0 l\u2019occasion duquel, en lequel s\u2019agr\u00e8gent en quelque sorte (mais l\u2019image du palimpseste est sans doute trop galvaud\u00e9e, le mot d\u2019emploi trop facile) des intentions, des r\u00eaveries, des d\u00e9sirs, des traces, des bribes diverses, des r\u00e9miniscences, des divagations h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. C\u2019est pour cela que je reprends l\u2019affirmation de Rosenberg du tableau comme une ar\u00e8ne. Un espace physique et symbolique o\u00f9 les choses jouent et parfois se jouent de nous. Une aventure.<br \/>\nEngag\u00e9 dans le travail sous le parrainage d\u2019une intuition \u00e0 peu pr\u00e8s localis\u00e9e qui, quoi qu\u2019innommable, d\u00e9finie par quelque chose d\u2019une texture, d\u2019une amplitude, d\u2019un sentiment, donne un semblant de cap, m\u2019attardant sur un point, comme dans un choix de mot, d\u2019une articulation on perd sa phrase et l\u2019id\u00e9e m\u00eame ou le mouvement qui avait appel\u00e9 son \u00e9laboration, je me retrouve avec une pi\u00e8ce c\u00e9libataire, abandonn\u00e9 par l\u2019image de la grande construction \u00e0 laquelle elle contribuait. Et je n\u2019ai plus d\u2019autre choix alors que de partir \u00e0 la recherche de la chose depuis cette pi\u00e8ce qui, orpheline, ne me dit plus rien. Ou bien rien de non \u00e9quivoque. La mettre un instant de c\u00f4t\u00e9 pour sonder le terrain, trouver une sorte de panorama. Chemin qui fait de moi ce chien sur le sentier, distrait, attentif \u00e0 ce qu\u2019il advient, se r\u00e9orientant sans cesse, l\u00e2chant une proie pour une autre, rebroussant chemin pour des impasses, inconstant, mobile de c\u0153ur et de d\u00e9sirs, nourri de tout ce qui lui tombe dans l\u2019oreille ou dans l\u2019\u0153il. J\u2019oublie et j\u2019accueille, je d\u00e9vie et d\u00e9rive, valide un cap, le perds, le recroise \u00e0 nouveau.<br \/>\nJe pars d\u2019images bien s\u00fbr, de photographies le plus souvent prises lors de mes d\u00e9placements, parfois glan\u00e9es sur Internet, partag\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux et que je m\u2019approprie en les recadrant, les r\u00e9interpr\u00e9tant. Mais comment dire le jeu complexe, les affinit\u00e9s, les \u00e9chos, les situations qui entrent en compte et informent ces images, en font une mati\u00e8re premi\u00e8re, un pr\u00e9texte, un objet ? Car, puisque toute perception, toute appr\u00e9hension n\u2019est jamais que l\u2019objet d\u2019un montage, il n\u2019est jamais d\u2019image seule. Chaque image est prise dans une mati\u00e8re euristique, un r\u00e9seau, des co-suscitations multiples. Il est tout autant question de caract\u00e9ristiques physiques (composition, lignes, couleurs, lumi\u00e8re\u2026) que de ce qu\u2019on y accroche tr\u00e8s subjectivement de sensations, sentiments, souvenirs, fantasmes.<br \/>\nOn a parl\u00e9 parfois des d\u00e9formations, torsions et raccourcis qui caract\u00e9risent les repr\u00e9sentations des corps chez Picasso comme d\u2019une cartographie projective, affective, du regard d\u00e9sirant du peintre, lequel touche, caresse, poss\u00e8de, fouille, en dessinant, esquivant des parties pour l\u2019attraction d\u2019autres. On pourrait y trouver une certaine proximit\u00e9 avec nombre d\u2019estampes \u00e9rotiques de l\u2019\u00e9poque d\u2019Edo, mettant en sc\u00e8ne des positions, des accouplements acrobatiques ou impossibles dans des espaces \u00e0 la perspective \u00e9quivoque qui rel\u00e8vent davantage de la projection mentale des d\u00e9sirs que du voyeurisme. Tissus et corps sont froiss\u00e9s, convulsifs, trouss\u00e9s, emportant avec eux tout l\u2019espace. C\u2019est un labyrinthe visuel. D\u2019ailleurs, l\u2019ophtalmologie nous apprend que la vue n\u2019est pas comme l\u2019appareil photographique un outil de captation qui embrasse un champ, mais une d\u00e9marche subjective qui fouille, saute d\u2019un point \u00e0 un autre, z\u00e8bre l\u2019espace et combine autant de pr\u00e9l\u00e8vements que d\u2019extrapolations. On ne regarde d\u2019abord que ce qui nous concerne, passant outre des informations visuelles jug\u00e9es p\u00e9riph\u00e9riques ou accessoires, mais encore, on recoure intuitivement et tr\u00e8s largement \u00e0 la statistique pour s\u2019\u00e9conomiser une v\u00e9rification compl\u00e8te, exhaustive, couteuse en temps et en \u00e9nergie (un peu \u00e0 la mani\u00e8re des compressions num\u00e9riques).<br \/>\nD\u2019une autre mani\u00e8re, on peut penser \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019Eug\u00e8ne Leroy, \u00e0 ces toiles \u00e0 la mati\u00e8re crouteuse, presque illisible, qui serait le r\u00e9sultat de l\u2019accumulation des informations, des \u00e9motions diverses qui traversent le peintre face au sujet. Le tableau pouvant \u00eatre compar\u00e9 alors au Livre mallarm\u00e9en, id\u00e9al de totalit\u00e9, synth\u00e8se esth\u00e9tique, aboutissement semblable au chef d\u2019\u0153uvre inconnu de Frenhofer. C\u2019est que les objets se d\u00e9coupe moins facilement qu\u2019il y parait dans la conscience. Ou que les choses s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent toujours trop intimement pour que l\u2019on parvienne \u00e0 r\u00e9aliser ce fantasme d\u2019abstraction qui parcours les sciences modernes et le rationalisme. <em>Tout est m\u00eal\u00e9 dans tout<\/em>, disait le philosophe Anaxagore. Aucun homme n\u2019est une \u00eele dira le po\u00e8te m\u00e9taphysique John Donne. <\/p>\n<p><em>Aucun homme n\u2019est une \u00eele<br \/>\nA soi tout seul<br \/>\nChacun est une partie du continent<br \/>\nUn fragment de l\u2019ensemble<br \/>\nQu\u2019une motte de terre soit emport\u00e9e par la mer<br \/>\nEt il y a moins d\u2019Europe<\/em><\/p>\n<p>Image : Picasso, <em>Nu f\u00e9minin dans le jardin<\/em>, 1934. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Par exemple, quand je suis en auto avec des amis et qu\u2019ils s\u2019exclament sur le paysage, je me paye le luxe, in petto, de reporter soudain mon regard sur le poignet du chauffeur ou sur le velours de son si\u00e8ge \u2014 et j\u2019y prends des plaisirs inou\u00efs. Rien ne me para\u00eet valoir ce spectacle. 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