{"id":7497,"date":"2022-07-04T07:44:34","date_gmt":"2022-07-04T06:44:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7497"},"modified":"2022-07-04T07:44:34","modified_gmt":"2022-07-04T06:44:34","slug":"choses-discretes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/choses-discretes\/","title":{"rendered":"choses discr\u00e8tes"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab \u00c7a gueule dans la rue noire au bout de laquelle l\u2019eau du fleuve fr\u00e9mit<br \/>\ncontre les berges.<br \/>\nCe m\u00e9got jet\u00e9 d\u2019une fen\u00eatre fait une \u00e9toile.<br \/>\n\u00c7a gueule encore dans la rue noire.<br \/>\nAh ! vos gueules !<br \/>\nNuit pesante, nuit irrespirable.<br \/>\nUn cri s\u2019approche de nous, presque \u00e0 nous toucher, mais il expire juste<br \/>\nau moment de nous atteindre.<br \/>\nQuelque part, dans le monde, au pied d\u2019un talus,<br \/>\nUn d\u00e9serteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage. \u00bb <\/em><\/p>\n<p>Desnos<\/p>\n<p><em>\u00ab Le bruit des voitures, au matin, le premier jour de l\u2019an. Le chant des oiseaux. A l\u2019aurore, le bruit d\u2019une toux, et, il va sans dire, le son des instruments. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Un vase de terre cuite non verniss\u00e9e.<br \/>\nUne cruche de m\u00e9tal, neuve.<br \/>\nLe dessus des nattes, fait d\u2019avoine d\u2019eau.<br \/>\nLa lumi\u00e8re qui passe au travers de l\u2019eau qu\u2019on verse.<br \/>\nUne \u00ab longue caisse \u00bb neuve. \u00bb <\/em><\/p>\n<p>Sei Shonagon<\/p>\n<p><em>\u00ab Par aventure on rencontre un t\u00e9lescope, et cette lune, on la voit, et cette figure de l\u2019inattendu surgit devant vous, et vous vous trouvez face \u00e0 face dans l\u2019ombre avec cette mappemonde de l\u2019Ignor\u00e9. L\u2019effet est terrifiant. Autre chose que nous tout pr\u00e8s de nous. L\u2019inaccessible presque touch\u00e9. L\u2019invisible vu. \u00bb<\/em><br \/>\nVictor Hugo<\/p>\n<p>On sait comme un battement de cil, l\u2019insolence d\u2019une m\u00e8che qui badine sur un front, le duvet d\u2019une nuque ou l\u2019inach\u00e8vement d\u2019un geste, un fr\u00f4lement, peuvent d\u00e9chirer le monde. <!--more--><br \/>\nTant de choses ont lieu sous nos yeux ou presque.  T\u00e9nues ou discr\u00e8tes, petites, n\u00e9gligeables en regard du tumulte des \u00e9v\u00e9nements, des brusqueries, des violences, des passions qui tiennent le devant de la sc\u00e8ne de nos vies. La lumi\u00e8re qui tombe juste sur le vert tendre d\u2019une herbe courbant une extr\u00e9mit\u00e9 de son \u00eatre \u00e0 t\u00e2tons dans le vertige de l\u2019espace. Peu d\u2019entre nous et le plus souvent bien rapidement et tr\u00e8s occasionnellement y portent attention. Une ombre qui resculpte les reliefs que le soleil \u00e9crase ou qui se plie sur un mur. On pourrait, \u00e0 la mani\u00e8re des fameuses listes qu\u2019inventa Sei Shonagon dans le japon du Xe si\u00e8cle, en faire l\u2019inventaire subjectif : choses qui surprennent, choses qui \u00e9meuvent, choses qui amusent, choses rares, choses que l\u2019on ne peut comparer, choses qui font na\u00eetre un doux souvenir du pass\u00e9, choses que l\u2019on entend parfois avec plus d\u2019\u00e9motion qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire, choses qui perdent \u00e0 \u00eatre peintes, choses qui gagnent \u00e0 \u00eatre peintes\u2026<br \/>\nG\u00e9n\u00e9ralement marginales \u00e0 ce qui p\u00e8se ou ce qui dure, elles ont la furtivit\u00e9 des impressions, des sensations fugaces dont on ne sait jamais bien si elles sont le fruit d\u2019une projection, un d\u00e9p\u00f4t imaginaire, une hallucination sensible, ou naissent d\u2019un \u00e9v\u00e9nement objectif que nous avons surpris. On compte parmi elles, plus d\u2019ombres, de lumi\u00e8res, de reflets et m\u00eame de lueurs ou d\u2019effluves que de cris ou de coup de pioches. Des dessins et des caresses, des choses qui se penchent, des choses qui s\u2019\u00e9panchent. Des \u00ab je ne sais quoi qui s\u2019atteint d\u2019aventure \u00bb (Saint Jean de Croix). Quelque chose de rencontres fortuites. Si bien qu\u2019il est difficile, malgr\u00e9 la tentation, d\u2019en parler en terme de traces, sauf \u00e0 consid\u00e9rer celles, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, cousines des nuages et de l\u2019imaginaire qui s\u2019y transporte, que laissent apr\u00e8s eux les avions dans le ciel. Elles ne se donnent qu\u2019\u00e0 la faveur d\u2019une distraction ou d\u2019une attention singuli\u00e8re, qui sont souvent une seule et m\u00eame chose, par l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un regard, le hasard d\u2019un point de vue ou d\u2019une lumi\u00e8re rasante. Ne les per\u00e7oivent g\u00e9n\u00e9ralement que ceux et celles qui regardent \u00e0 c\u00f4t\u00e9, qui s\u2019absentent dans les doubles ou les contre-all\u00e9es, qui musardent, qui r\u00eavent \u00e9veill\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire regardent \u00e0 travers ce que les gestes ordinaires r\u00e9clament. On conviendra qu\u2019il est affaire de sensibilit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire cette aptitude \u00e0 percevoir et m\u00eame \u00e0 donner une importance particuli\u00e8re \u00e0 certains ph\u00e9nom\u00e8nes, certains faits minimes. Que ce qui leur donne relief, c\u2019est d\u2019une certaine mani\u00e8re ce mouvement qu\u2019ils font dans l\u2019espace du regard en direction du signe.<br \/>\nParticipant du cours de la vie, elles s\u2019\u00e9loignent, s\u2019estompent, s\u2019effacent, sont reprises par le grand flux qui brasse les \u00eatres comme leurs songes. Vous demeurent alors comme un arri\u00e8re-go\u00fbt, une sensation difficilement d\u00e9finissable, un trouble : ce remuement int\u00e9rieur et mal localis\u00e9 que l\u2019on nomme \u00e9motion. Un doute ou son ombre qui, dit-on, vou\u00e9e au suspend plus qu\u2019\u00e0 l\u2019appui, plane.<br \/>\nCe sont des choses que l\u2019on pi\u00e9tine, auxquelles on passe outre, qui dans les pr\u00e9cipitations \u00e0 l\u2019aune desquelles se mesure une vie bien remplie, sont hors de consid\u00e9rations et ne retiennent que subrepticement l\u2019attention. Aussi, s\u2019y attarder, en prendre note, a quelque chose de clandestin, quelque chose d\u2019un chemin buissonnier. Et m\u00eame si la vie, courante comme on dit, emporte toujours apr\u00e8s elle.<br \/>\nViennent quelques couplets d\u2019une chanson de Brassens et cette revanche de la sensibilit\u00e9 sur la s\u00e8cheresse bourgeoise des philistins : <\/p>\n<p><em>Vous pensiez, \u00ab\u00a0Ils seront<br \/>\nMenton ras\u00e9, ventre rond<br \/>\nNotaires\u00a0\u00bb<br \/>\nMais pour bien vous punir<br \/>\nUn jour vous voyez venir<br \/>\nSur terre<br \/>\nDes enfants non voulus<br \/>\nQui deviennent chevelus<br \/>\nPo\u00e8tes<\/em><\/p>\n<p>Et si toute po\u00e9sie proc\u00e8de, comme l\u2019\u00e9crit Balzac, \u00ab d\u2019une rapide vision des choses \u00bb ; pourrait-on dire, d\u2019une forme de raccourci ou de contraction, de br\u00e8che, le po\u00e8te qui lui donne raison proc\u00e8de par extension de l\u2019instant surpris dans ces balises. C\u2019est un empire qui se loge dans le mouill\u00e9 d\u2019un \u0153il, dans un geste qui imperceptiblement s\u2019attarde. Dans un reste d\u2019\u00e9merveillement surv\u00e9cu de l\u2019enfance. <\/p>\n<p>Image : Photographies de Blandine Devers, 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00c7a gueule dans la rue noire au bout de laquelle l\u2019eau du fleuve fr\u00e9mit contre les berges. Ce m\u00e9got jet\u00e9 d\u2019une fen\u00eatre fait une \u00e9toile. \u00c7a gueule encore dans la rue noire. Ah ! vos gueules ! Nuit pesante, nuit irrespirable. 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