{"id":7505,"date":"2022-08-23T13:59:47","date_gmt":"2022-08-23T12:59:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7505"},"modified":"2022-08-23T14:07:41","modified_gmt":"2022-08-23T13:07:41","slug":"buraglio-peintre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/buraglio-peintre\/","title":{"rendered":"Buraglio, peintre."},"content":{"rendered":"<p>On ne cesse de le r\u00e9p\u00e9ter : on attrape l\u2019histoire par le milieu. Du moins, en ce qu\u2019il en est de l\u2019histoire de la peinture, lorsqu\u2019il vous vient vers vingt ans ou avant, au milieu du XXe si\u00e8cle, le d\u00e9sir de peindre, vous fait face, puisque la perception du temps des Aymaras pour lesquels le futur, puisqu\u2019inconnu, se situe dans votre dos, semble ici la plus juste, au bas mot 30.000 ans de peinture.<!--more--> Et si l\u2019on commence pour soi-m\u00eame, c\u2019est dans un contexte et dans une histoire d\u00e9j\u00e0 riche, quoique vous l\u2019ignoriez d\u2019abord largement, disons dans ses d\u00e9tails, que s\u2019inscrivent vos premi\u00e8res tentatives. Vous pouvez, comme Picasso consid\u00e9rant les peintures de Lascaux, conclure qu\u2019on n\u2019a rien fait de mieux depuis ; que la question, si s\u2019en est-une, \u00e0 peine pos\u00e9e \u00e9tait aussi une magistrale r\u00e9ponse, et qu\u2019il ne reste alors qu\u2019\u00e0 passer votre chemin.<br \/>\nMais il n\u2019emp\u00eache, puisque le d\u00e9sir est l\u00e0. Il y a une ind\u00e9niable magie, une singuli\u00e8re fascination \u00e0 faire des images. Et celles-ci d\u00e9passent la raison raisonnable.<br \/>\nPass\u00e9 les premiers temps d\u2019apprentissage et exp\u00e9rimentations, il vous faut donc prendre parti, en regard de ce qui s\u2019est fait et de ce qui vous a fait. Poursuivre, ressasser une tradition, adopter une ligne, rejoindre une \u00e9cole, ou passer outre, tenter de vous d\u00e9gager, de vous d\u00e9marquer. Bref, tenter d\u2019exister dans le nombre, avec et contre.<br \/>\nLa modernit\u00e9 depuis Barbizon, l\u2019Impressionnisme, et les avant-gardes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, ont travaill\u00e9 \u00e0 un d\u00e9cloisonnement, une ouverture in\u00e9dite des possibles, tant en termes d\u2019esth\u00e9tique que de postures. Il n\u2019y a ni de voie royale, ni d\u2019\u00e9vidence \u00e0 s\u2019engager dans telle ou telle recherche de telle ou telle mani\u00e8re. Il n\u2019y a que des aventures. C\u2019est \u00e0 peine si on s\u2019y retrouve. A peine si l\u2019on sait encore de quoi on parle.<br \/>\nEn 1960, Pierre Buraglio a 21 ans. Il entre aux Beaux-Arts de Paris. L\u2019apr\u00e8s-guerre a vu s\u2019installer, dans le paysage fran\u00e7ais de l\u2019art, l\u2019abstraction lyrique de la seconde \u00c9cole de Paris, port\u00e9e par Bazaine, Manessier, Bissi\u00e8re, Est\u00e8ve, et l\u2019art dit Informel sous les pinceaux de Fautrier, Wols, Mathieu, ou Dubuffet. Au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 60, il fait la rencontre de Gilles Aillaud et de Pierre Soulages ; ses affinit\u00e9s artistiques vont vers les artistes de l\u2019\u00c9cole de New York : Pollock, Rothko et De Kooning, et l\u2019\u0153uvre de Bram Van Velde.<br \/>\nPuis il c\u00f4toie Bioul\u00e8s, Viallat, Parmentier, Hanta\u00ef, Kermarrec et Rouan ; participe \u00e0 ses premi\u00e8res expositions de groupe, aux c\u00f4t\u00e9s notamment de Buren, Riopelle, Tapi\u00e8s.<br \/>\nL\u2019heure est aux exp\u00e9rimentations. Bient\u00f4t aux luttes sociales. Et c\u2019est peut-\u00eatre la m\u00eame chose au fond.<br \/>\nLe tableau est l\u2019un de ces espaces de lutte. Il a accueilli durant les si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, des vierges en majest\u00e9, des Christ en croix avec commanditaires, des portraits de riches marchands, de gens de cour, de rois et de comtes, des vanit\u00e9s, des sc\u00e8nes de genre, des natures mortes, des paysages, des B\u0153uf \u00e9corch\u00e9, des Dame au virginal, des Saint S\u00e9bastien, des Sainte Victoire et des Demoiselles d\u2019Avignon, des champs de coquelicots, des Autoportraits \u00e0 l\u2019oreille coup\u00e9e, des Improvisations, des Composition avec rouge et noir, des Carr\u00e9 blanc sur fond blanc, des r\u00eaves, des Nu \u00e0 la guitare, des constellations, figures ou espace bleu, Nature morte aux deux parapluies, des Parties de carte, batailles, Coq au matin.<br \/>\nD\u2019une plasticit\u00e9 \u00e9tonnante, il s\u2019est pr\u00eat\u00e9 \u00e0 l\u2019ic\u00f4ne, au fond d\u2019or, comme au collage Dada, \u00e0 Raoul Haussman comme \u00e0 Bougereau, aux \u00e9quivoques surr\u00e9alistes, aux abstractions g\u00e9om\u00e9triques les plus raides comme \u00e0 la croute la plus pesante.<br \/>\nAu d\u00e9but des ann\u00e9es 60, les grandes abstractions gestuelles, coloristes, accumulatrices donnent par r\u00e9action naissance au pop, le nouveau r\u00e9alisme invite l\u2019objet. Il se fait des tableaux outrageusement illustratifs, d\u00e9coratifs, des tableaux-pi\u00e8ges, des tableaux lac\u00e9r\u00e9s, voir cibles de tirs \u00e0 la carabine. Dada et le Surr\u00e9alisme auxquels on peut imaginer une forme de pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019aventure des Incoh\u00e9rents, ont jou\u00e9 de l\u2019impertinence, amen\u00e9 le d\u00e9tournement d\u2019objet, la combinaison de registres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, d\u00e9montant ce qui \u00e9tait entendu pour le faire grimacer, lui donner des dynamiques inattendues.<br \/>\nEt, puisqu\u2019on ne veut plus du monde qui vous a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et qui entend, sous certaines voix, se poursuivre \u00e0 travers vous, il vous faut d\u00e9truire, d\u00e9manteler ses organes reproducteurs ; ou mieux : d\u00e9construire. La guerre d\u2019Alg\u00e9rie dure jusqu\u2019en 62. La r\u00e9volution \u00e9tudiante trouvera en 68 sont point culminant. Voil\u00e0 pour le terreau. A une \u00e9poque, Hector Obalk, a eu une formule qui se voulait synth\u00e9tiser de mani\u00e8re sch\u00e9matique et caricaturale, comme toute formule, l\u2019\u00e9volution r\u00e9cente de l\u2019art : \u00ab Un peintre peint une pomme sur une toile. S\u2019il supprime la pomme de sa toile, il fait de la peinture abstraite. S\u2019il supprime la toile et pas la pomme, il fait de l\u2019art conceptuel. Et s\u2019il continue de peindre des pommes sur sa toile, il a toutes les chances de faire de la mauvaise peinture \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9su\u00e8te, anachronique. Bien s\u00fbr, ce que sous-entend cet implacable sch\u00e9ma, c\u2019est que c\u2019est plus compliqu\u00e9 que \u00e7a, que la r\u00e9alit\u00e9 est sans doute moins lin\u00e9aire, moins t\u00e9l\u00e9ologique.<br \/>\nPuisqu\u2019au fond, ce qui se joue l\u00e0 est assez ambigu\u00eb. Au moins sur un point. Buraglio a aim\u00e9, aime la peinture. Elle a form\u00e9 son go\u00fbt, aiguis\u00e9 son \u0153il, calm\u00e9 peut-\u00eatre certaines de ses angoisses. Il a re\u00e7u, aux Beaux-Arts une formation classique. Et n\u2019h\u00e9sitera pas \u00e0 citer Constable : \u00ab pour d\u00e9sapprendre, il faut avoir appris \u00bb.  L\u2019iconoclasme le plus radical, malgr\u00e9 le geste romantique, a trop \u00e0 voir avec l\u2019autoritarisme et la dictature, les autodaf\u00e9s et les b\u00fbchers. Faudrait-il, parce que le bourgeois en appr\u00e9cie les reproductions, qu\u2019il y trouve quelque chose de traditionnel et de rassurant, qu\u2019il l\u2019oppose aux gesticulations contemporaines, que cela rel\u00e8ve du tableau d\u2019appartement, passer une \u00e0 une les natures mortes de Chardin sous la lame ou la flamme, les pi\u00e9tiner, les r\u00e9duire en pi\u00e8ce ?<br \/>\nAvec \u00e7a pourtant, comment continuer apr\u00e8s Chardin sans faire du second-Chardin, du sous-Chardin ?<br \/>\nOn vient apr\u00e8s, et il faut faire avec et pourquoi pas parfois \u00ab d\u2019apr\u00e8s \u00bb (ce qu\u2019il fera en fr\u00e9quentant assidument les mus\u00e9es). Et de l\u00e0 vient peut-\u00eatre ce que l\u2019on per\u00e7oit de sourdine, de m\u00e9lancolie, de voix basse, d\u2019humble dans l\u2019\u0153uvre de Buraglio. Il s\u2019est agit, par la force des choses, comme il l\u2019a dit parfois, de \u00ab faire autrement la m\u00eame chose, la m\u00eame chose autrement \u00bb. Et cela, avec ce qu\u2019il trouvait \u00e0 sa disposition, formait son univers quotidien ou la texture de son \u00e9poque.<br \/>\nIl fallait peut-\u00eatre consid\u00e9rer qu\u2019il y avait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 autour de soi peinture sans peinture, tableaux en dehors du conventionnel rectangle de toile tendue. Que peut-\u00eatre, la peinture \u00e9tait une complexion du regard. Qu\u2019il y avait ici et l\u00e0 du pictural sans vis\u00e9e artistique s\u00e9diment\u00e9 dans des choses tr\u00e8s prosa\u00efques. Qu\u2019un paysage pouvait se former dans la simple superposition de deux surfaces color\u00e9es. Cela donnera par exemple son travail sur le bleu, \u00e0 partir des plaques de m\u00e9tro, des enveloppes et des paquets de Gauloises.<br \/>\nBien longtemps avant les premiers ready-made de Duchamp, sur les parois des grottes, dans la combinaison d\u2019une pierre perc\u00e9e et d\u2019une esquille d\u2019os, dans un galet se pr\u00eatant \u00e0 la par\u00e9\u00efdolie, des objets de l\u2019environnement ordinaire, acheiropo\u00ef\u00e8te, avaient pu retenir l\u2019attention, susciter un regard esth\u00e9tique. Et puis des pierres de r\u00eave ou pierres \u00e0 images dessinant d\u2019elles-m\u00eames leurs paysages. Avec Eug\u00e8ne Adget, les premi\u00e8res photographies de l\u2019ordinaire. Avec Kurt Schwitters, ce raffinement dans la mati\u00e8re m\u00eame du trivial, des rebuts.<br \/>\nS\u2019esquisserait dans ces cheminements quelque chose d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie dans ce qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de Buraglio et peut-\u00eatre, \u00e0 travers elle, aux territoires de ce mouvement qui avec Vincent Bioules, JP Pincemin, Louis Cane, Daniel Dezeuze, Calude Viallat et quelques autres, s\u2019est appel\u00e9 Support\/Surface. Mouvement dont il restera proche mais toujours en marge. Tout comme des affinit\u00e9s ou proximit\u00e9s peuvent se laisser lire, du point de vue politique particuli\u00e8rement, avec la nouvelle figuration de Fromanger, Erro ou Cueco.<br \/>\nSi la fen\u00eatre est un sujet historique de la peinture, sinon le sujet, ce par quoi s\u2019est formalis\u00e9 le paysage en occident, Buraglio, apr\u00e8s le d\u00e9tournement concret  \u00ab Fresh window \u00bb de Marcel Duchamp, apr\u00e8s la presque abstraction de la Porte-fen\u00eatre \u00e0 Collioure de Matisse, s\u2019en saisira avec jubilation, que ce soit par l\u2019utilisation de fen\u00eatres d\u00e9coup\u00e9es, celle de cadres de s\u00e9rigraphie ou de porti\u00e8res de 2CV. On le reconnaitra peintre et m\u00eame peintre de paysage, brassant les r\u00e9f\u00e9rences, fin coloriste, dans une porte de bois, un assemblage de plateaux de table, un carreau de vitre. <\/p>\n<p>Image : Pierre Buraglio, galerie Ceysson&#038;B\u00e9n\u00e9ti\u00e8re, St-Etienne, 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne cesse de le r\u00e9p\u00e9ter : on attrape l\u2019histoire par le milieu. 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