{"id":7510,"date":"2022-08-23T21:08:10","date_gmt":"2022-08-23T20:08:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7510"},"modified":"2022-08-26T07:57:44","modified_gmt":"2022-08-26T06:57:44","slug":"sable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sable\/","title":{"rendered":"Sable"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L&rsquo;humanit\u00e9 est devenue assez \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame pour r\u00e9ussir \u00e0 vivre sa propre destruction comme une jouissance esth\u00e9tique de premier ordre. \u00bb<\/em><br \/>\nWalter Benjamin<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Elle dit : regardez : la fin du monde, \u00e0 chaque seconde, partout, tout le temps.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Que ce monde ailles \u00e0 sa perte, c&rsquo;est la seule politique.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nMarguerite Duras<\/p>\n<p>Sable. Ou terre de sienne p\u00e2le. Mais, que l\u2019on consid\u00e8re le plus massif, et les tiges s\u00e8ches se confondent avec le vert blanchit de l\u2019herbe tondue. Imperceptiblement, l\u2019ensemble tire, l\u00e0 vers le vert, l\u00e0 vers le jaune p\u00e2le, l\u2019opalin, selon qu\u2019on le consid\u00e8re en incluant ce avec quoi il voisine, dans quoi il meurt ou s\u2019infuse.<!--more--> Et, dans cette confusion vaporeuse, s\u2019accusent ici et l\u00e0 une p\u00e2leur qui joue avec l\u2019or mat, presque blanc, quand y accroche la lumi\u00e8re.<br \/>\nUn vent l\u00e9ger passe sa main par-dessus. La prairie frissonne. Incline chaque tige, selon sa charge, l\u2019\u00e9pis courb\u00e9 qui la termine, la r\u00e9sistance qui lui est propre. Chacun herbe ploie et revient \u00e0 sa position naturelle selon sa souplesse, la prise qu\u2019elle offre ; et l\u2019ensemble s\u2019agite confus\u00e9ment, h\u00e9sitant entre l\u2019\u00e9lan commun et l\u2019interpr\u00e9tation subjective, libre et hasardeuse. Ondoiement presque flegmatique lorsque l\u2019on consid\u00e8re l\u2019ensemble : cette zone floue, moir\u00e9e, chaloupant dans le soleil.<br \/>\nLes lilas re\u00e7oivent \u00e0 leur tour un mouvement d\u2019air qui remue mollement leurs feuilles sur leurs accroches. Puis immobilit\u00e9. Implacable des ombres. Tragique de ce compagnonnage muet. Le ciel d\u2019un bleu presque uni. Champ color\u00e9 h\u00e9sitant vis-\u00e0-vis de la profondeur. De rares nuages blancs aux contours d\u00e9chir\u00e9s. Des bribes \u00e9gar\u00e9es pr\u00e8s de l\u2019horizon.<br \/>\nChez les voisins, des bruits de scie \u00e9lectrique, de barres de m\u00e9tal qui s\u2019entrechoquent. Installation de panneaux photovolta\u00efques. Deux ou trois personnes. Derri\u00e8re la barri\u00e8re, en contrejour, l\u2019\u00e9clat blanc d\u2019une camionnette, un reflet sur le montant d\u2019une porti\u00e8re. La fa\u00e7ade dans l\u2019ombre. De la vall\u00e9e, la faible rumeur de l\u2019activit\u00e9 urbaine. Circulation, tondeuse lointaine, h\u00e9licopt\u00e8re peut-\u00eatre, et autres engins de travaux. Assez haut, oblique, la tra\u00eene blanche qui indique le passage d\u2019un avion que l\u2019on distingue \u00e0 peine, que l\u2019on n\u2019entend pas. Quelque chose d\u2019une image. De l\u2019immobilit\u00e9 lointaine des images.<br \/>\nLe bruit de chalumeau d\u2019un autre, plus pr\u00e8s, dont la pr\u00e9sence se diffuse, se diffracte, ricoche selon les reliefs du paysage. Le fasceillement des feuilles dans le vent, semblable \u00e0 la musique d\u2019un ruisseau courant entre les pierres.<br \/>\nLa musique du temps qui s\u2019\u00e9tale, s\u2019\u00e9tire, ou se d\u00e9ploie. Un allant pareil \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9. Une forme de d\u00e9cantation perp\u00e9tuelle.<br \/>\nUn monde familier et que l\u2019on jurerait \u00e9ternel dans l\u2019\u00e9nergie passive qu\u2019il met \u00e0 se perp\u00e9tuer, \u00e0 se reconduire.<br \/>\nL\u2019all\u00e9e fraichement tondue. Ce quelque chose d\u2019une ligne horizontale invisible qui se laisse lire dans la diversit\u00e9 des plantes assujetties \u00e0 une volont\u00e9 complice de celle dont t\u00e9moignent les dalles. Une question de surfaces, de zones, de structure. Les feuilles, les herbes hach\u00e9es qui jonchent le bitume le long des bordures t\u00e9moignent en silence de ce que l\u2019on n\u2019oserait appeler un drame. La lumi\u00e8re indiff\u00e9rente. <\/p>\n<p>Le reste on le sait. Un ouvrier sur son poste de travail contr\u00f4le une fraiseuse. L\u2019air \u00e9paiss\u00eet par le bruit. Assis sur une fosse, sur un trottoir, un connecte un bouquet de fils, soleil sur la nuque. Un camion de livraison bloque pour quelques secondes la circulation dans une rue commer\u00e7ante. Klaxons, impatience. Un serveur dans un drive in prend au casque une commande qu\u2019un automobiliste lui passe, par un interphone, quelques m\u00e8tres plus loin, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur. Ici on rit aux \u00e9clats, les jambes crois\u00e9es sous une petite table, un verre \u00e0 la main. Altercations, \u00e9changes de regards. Une petite vieille, tass\u00e9e dans un fauteuil, attend son heure. Un dort dans sa crasse, entre une mare de vomi et un chien, amorti par deux demi litres de bi\u00e8re ti\u00e8de et forte. Canettes couch\u00e9es elles aussi, poisseuses. Une s\u2019escrime depuis des heures sur un tableur, visage dans la lueur de l\u2019\u00e9cran, m\u00e8che glissant devant ses yeux, qu\u2019elle repousse sur l\u2019oreille. Quelqu\u2019un court. Une une de magazine se partage sur divers supports num\u00e9riques en ligne, suscitant des commentaires de tous ordres. Fautes d\u2019accords. Approximations. Mauvaise foi. Une petite fille d\u00e9balle son cadeau d\u2019anniversaire. Papier froiss\u00e9, couleurs vives. Des petites mains, loin, montent \u00e0 la chaine les m\u00eames figurines souriantes et l\u00e9g\u00e8res. Dans une rame de m\u00e9tro ennui, lassitude, fatigue, toux, moiteur, petites activit\u00e9s num\u00e9riques sans conviction pour occuper le trajet. Un, les pens\u00e9es enti\u00e8rement focalis\u00e9es comme du soir au matin sur l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019un coup. Les petits profits vite consomm\u00e9s. Les r\u00e9cits qu\u2019on se fait pour soi-m\u00eame et qui veut bien l\u2019entendre, mais qui ressemblent trop \u00e0 des sc\u00e8nes de films. Une, toute \u00e0 son image, reprise du maquillage, regard absent, vide affectif, ego envahissant. Toute sorte de tissus, de tomb\u00e9s, de coupes, de postures et d\u2019attitudes. Inscriptions singuli\u00e8res s\u2019uniformisant dans le nombre et les excentricit\u00e9s acceptables. Des qui regardent en eux, des qui accueillent les regards, d\u2019autres qui les esquivent, les redoutent, les cherchent, des qui ne regardent jamais \u00e0 plus de quelques dizaines de centim\u00e8tres, d\u2019autres dont le regard se perd souvent au-del\u00e0 de ce qu\u2019ils peuvent seulement atteindre.<br \/>\nUne mani\u00e8re complexe de digestion de heures, du monde, de nos propres pulsions. D\u00e9pense perp\u00e9tu\u00e9e.<\/p>\n<p>On y reconnaitrait ce monde qui nous fait autant que l\u2019on y participe. Son ordinaire bariol\u00e9, composite mais qui finit toujours, lorsqu\u2019on le consid\u00e8re avec un peu de distance, par paraitre tiss\u00e9 d\u2019un m\u00eame fil. Un monde de rire et de peines, de joies et de souffrances, s\u2019accordant \u00e0 la gamme des sentiments d\u00e9crits de longue date par tous les livres. Rejouant sans cesse les m\u00eames intrigues. Sympathie pour ce qui s\u2019y bricole. Malgr\u00e9 col\u00e8res, frustrations, rages passag\u00e8res, fatigue. L\u2019\u00e9quilibre que malgr\u00e9 tout il s\u2019y fait. Familiarit\u00e9 rassurante. Des herbes indiff\u00e9rentes balanc\u00e9es par le vent \u00e0 celle qui prend sa pause sur le parking d\u2019un centre commercial, cigarette dans une main, t\u00e9l\u00e9phone dans l\u2019autre. Regard vide, badge qui pend. M\u00eame lassitude qui traverse objets et gestes. <\/p>\n<p>L\u00e0-bas les glaciers fondent, soupirant dans le gris des lignes serpentines brillant dans la lumi\u00e8re. Le blanc des sommets ici et l\u00e0 s\u2019est pel\u00e9. Les flancs de sapins verts tach\u00e9s par zones de brun roux.<br \/>\nLe reste on le sait : des feux, des hectares de for\u00eats. Le manque d\u2019eau. Restrictions, nappes \u00e0 vide. Ici, interdiction de remplir sa piscine ou arroser son potager en journ\u00e9e. L\u00e0-bas toujours la guerre. En ce moment, impossible de trouver de la moutarde. Celle qu\u2019on dit encore de Dijon est produite avec des graines canadiennes. Il aura suffi \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019acheter le mot pour maintenir l\u2019illusion. Depuis longtemps la moutarde de Dijon ne se produit plus \u00e0 Dijon. Mais l\u00e0-bas, au Canada, il a fait chaud aussi \u2014 trop. On parle de chute de la productivit\u00e9. Comme l\u2019huile que l\u2019on a du mal \u00e0 trouver ces derniers temps, si bien qu\u2019au magasin en bas un papier disait restriction : \u00ab une seule bouteille par famille \u00bb. On apprend que celle que l\u2019on consomme d\u2019ordinaire est produite en Ukraine.<br \/>\nOn guette le ciel pour la pluie et peut-\u00eatre un peu comme l\u2019enfant l\u00e8ve le regard vers son p\u00e8re tout en baissant la t\u00eate, le vase cass\u00e9 dans les mains.<br \/>\nA deux pas, contre la station-service, au m\u00eame moment trois sont \u00e0 laver leur voiture au jet haute pression. Les ailes, les jantes, le pare-chocs. Dans la rigole de r\u00e9cup\u00e9ration l\u2019eau mousseuse cours, s\u2019infiltre par les grilles. <\/p>\n<p>Pour qui est-ce que j&rsquo;\u00e9cris?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L&rsquo;humanit\u00e9 est devenue assez \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame pour r\u00e9ussir \u00e0 vivre sa propre destruction comme une jouissance esth\u00e9tique de premier ordre. \u00bb Walter Benjamin \u00ab\u00a0Elle dit : regardez : la fin du monde, \u00e0 chaque seconde, partout, tout le temps.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Que ce monde ailles \u00e0 sa perte, c&rsquo;est la seule politique.\u00a0\u00bb Marguerite Duras Sable. 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