{"id":7523,"date":"2022-09-06T09:44:18","date_gmt":"2022-09-06T08:44:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7523"},"modified":"2022-09-21T10:06:05","modified_gmt":"2022-09-21T09:06:05","slug":"abondance-en-ses-limites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/abondance-en-ses-limites\/","title":{"rendered":"l&rsquo;abondance en ses limites"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La croissance mesurable de l&rsquo;\u00e9conomie, des revenus, est une indication en trompe l&rsquo;\u0153il. Car si elle v\u00e9hicule encore pour beaucoup l&rsquo;imaginaire de l&rsquo;am\u00e9lioration mat\u00e9rielle et morale, elle est aussi indissociable du processus de perturbation plan\u00e9taire qui nous a fait entrer dans l&rsquo;inconnu. \u00bb<\/em><br \/>\nPierre Charbonnier<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les gens ont \u00e9t\u00e9 trop habitu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;abondance, ils voient pas que cette abondance en d\u00e9finitive \u00e7a passe par tout un tas de trucs.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n(Paysan interview\u00e9 par JL Godard, documentaire Six fois deux, 1976)<\/p>\n<p><em>\u00ab Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensembles sont \u00e0 son \u00e9gard comme s\u2019ils n\u2019\u00e9taient point. Non content de remplir \u00e0 une table la premi\u00e8re place, il occupe lui seul celle de deux autres. Il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie. Il se rend maitre du plat et fait son propre de chaque service. Il ne s\u2019attache \u00e0 aucun des mets qu\u2019il n\u2019ait achev\u00e9 d\u2019essayer de tous. Il voudrait pouvoir les savourer tous tout \u00e0 la fois. (\u2026) on le suit \u00e0 la trace. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connait de maux que les siens que sa r\u00e9pl\u00e9tion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n\u2019appr\u00e9hende que la sienne, qu\u2019il rach\u00e8terait volontiers de l\u2019extinction du genre humain \u00bb.<\/em><br \/>\nLa Bruy\u00e8re <!--more--><\/p>\n<p>Pas plus que les autres, je n\u2019ai \u00e9cout\u00e9 la derni\u00e8re allocution du pr\u00e9sident, ces discours, ces postures dans leur ensemble m\u2019\u00e9tant assez insupportables. Et puis \u00e7a fait longtemps qu\u2019on a appris qu\u2019il n\u2019y avait \u00e0 ce niveau \u00e0 peu pr\u00e8s aucun lien entre les paroles et les actes, les paroles g\u00e9n\u00e9ralement volontairement rendues sans prise, d\u00e9formables et retournables \u00e0 volont\u00e9, comme on s\u2019amuse parfois dans la rue \u00e0 faire de grandes bulles avec de l\u2019eau savonneuse.<br \/>\nM\u2019est seulement arriv\u00e9 aux oreilles qu\u2019il aurait annonc\u00e9 la fin de l\u2019abondance. En tout cas pr\u00e9venu de restrictions probables \u00e0 venir, d\u2019un mouvement de sobri\u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire.<br \/>\nAussit\u00f4t ici et l\u00e0 des blagues sur le fromage : \u00ab fin de l\u2019abondance, mangez du reblochon \u00bb.<br \/>\nEt puis aussi toujours comme on nous donne des le\u00e7ons, voudrait nous imposer de nous serrer la ceinture sans prendre m\u00eame la peine de l\u2019exemplarit\u00e9. Photos du pr\u00e9sident qui fait du jet ski, photo du pr\u00e9sident qui se sert un verre de vin au milieu d\u2019une tabl\u00e9e (comme si nous \u00e9tions globalement plus coh\u00e9rents\u2026 !).<br \/>\nSans doute le message s\u2019adresse-t-il principalement aux classes moyennes et sup\u00e9rieures qui, effectivement, quoique nous ayons parfois l\u2019impression de vies difficiles (nous sommes toujours tent\u00e9s de vivre au-dessus de nos moyens), ont profit\u00e9, profitent encore de conditions de vie plut\u00f4t favorables qui en font des consommateurs perp\u00e9tuels de biens et de services. Gagnant entre 1400 et 2500\u20ac par mois, j\u2019entre moi-m\u00eame dans le milieu de cette \u00ab classe moyenne \u00bb consommatrice.<br \/>\nConsid\u00e9r\u00e9 que les plus pauvres seront une fois encore les victimes collat\u00e9rales de cette di\u00e8te n\u00e9cessaire comme ils l\u2019ont \u00e9t\u00e9 du festin dont ils devaient se contenter de recevoir les restes (\u00ab pr\u00e9caire \u00bb ou \u00ab fragile \u00bb signifie : sans marge de man\u0153uvre ou presque). Les aides sociales les maintenant la plupart du temps juste \u00e0 flot.<\/p>\n<p>Et cela fait quelques ann\u00e9es que quelques observateurs du changement climatique, de la chute de la biodiversit\u00e9, des effets secondaires du commerce mondialis\u00e9, en appellent \u00e0 une forme de d\u00e9croissance. D\u00e9croissance n\u00e9cessaire au regard de l\u2019appauvrissement des ressources, des effets de leur exploitation sur les milieux et sur les plus vuln\u00e9rables, de l\u2019insoutenabilit\u00e9 du principe d\u2019une croissance infinie dans un milieu fini. D\u00e9croissance qui sinon \u00e0 \u00eatre consentie et progressive sera in fine subie et brutale. C&rsquo;est la diff\u00e9rence entre la sobri\u00e9t\u00e9 consentie et la pauvret\u00e9 subie.<br \/>\nLongtemps et encore aujourd\u2019hui quoique l\u2019on s\u2019\u00e9touffe du prix des carburants \u00e0 la pompe, l\u2019\u00e9nergie a cout\u00e9 trop peu. (La part des revenus que les fran\u00e7ais consacrent \u00e0 l\u2019\u00e9nergie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi basse que ces 30 derni\u00e8res ann\u00e9es, note Jancovici. En 2017 elle \u00e9tait en moyenne de 5% des revenus du foyer.) De m\u00eame, le prix de la nourriture a \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 par plus de 10 en 80 ans (divis\u00e9 par 30 \u00e0 50 en ce qui concerne la viande ; mais la consommation par personne par an a augment\u00e9 en 200 ans de 20 \u00e0 100kg en moyenne). Et c&rsquo;est un des paradoxes actuels que les foyers aux plus faibles revenus comptent un plus grand nombre d&rsquo;\u00e9cran par personne. Il se trouve des organisations cyniques qui engagent des familles fragiles dans des cr\u00e9dits \u00e0 la consommation vou\u00e9s \u00e0 l&rsquo;achat d&rsquo;\u00e9lectrom\u00e9nager ou de Hi-fi : les uns pallient ainsi certaines frustrations plus profondes \u00e0 l&rsquo;invitation des sir\u00e8nes de la pub (Moulinex ne lib\u00e8re plus seulement la femme, il est une forme de psy ou d&rsquo;ergoth\u00e9rapeute), les autres servent la grande machine \u00e9conomique qui appelle toujours plus de production et donc de consommation.<br \/>\nNous avons tous le r\u00eave, incarn\u00e9 par la r\u00e9volution num\u00e9rique, apr\u00e8s celle dite industrielle, d\u2019une puissance accrue, d\u2019une machinerie d\u00e9sincarn\u00e9e, d\u2019une \u00e9nergie invisible et comme magique. Villes \u00e9tir\u00e9e, suspendues, v\u00e9hicules volants, facilit\u00e9 dans chaque geste\u2026, nos r\u00eaves projettent un d\u00e9sir d\u2019affranchissement total \u00e0 la fois de l\u2019effort, de tout ce qui est pesant, et de la question des \u00e9nergies. Comme le note Pierre Charbonnier, la modernit\u00e9 s\u2019est construite sur le pacte mensonger, irr\u00e9aliste, id\u00e9ologique pourrait-on dire, entre \u00ab abondance et libert\u00e9 \u00bb, cette derni\u00e8re comprise ou revendiqu\u00e9e comme affranchissement de toute d\u00e9pendance mat\u00e9rielle, mais construite sur la promesse d\u2019une am\u00e9lioration infinie des conditions mat\u00e9rielles dans un monde de ressources finies.<br \/>\nLes progr\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 bien r\u00e9els et les vies que l\u2019on m\u00e8ne aujourd\u2019hui sembleraient hallucinantes, d\u00e9passant leurs r\u00eaves et projections, \u00e0 nos arri\u00e8re-grands-parents, s\u2019ils devaient nous visiter. On peut se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019\u00e9volution de l\u2019esp\u00e9rance de vie, \u00e0 la mortalit\u00e9 infantile ou pour cause de famine, au statut de la femme et aux minorit\u00e9s. La situation est encore loin d\u2019\u00eatre id\u00e9ale, mais on vient de loin. Mais on n\u2019a peut-\u00eatre pas assez mesur\u00e9 les contreparties, les effets secondaires ou ind\u00e9sirables de ce rehaussement du niveau de vie, du d\u00e9veloppement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de services, de la g\u00e9n\u00e9ralisation des cong\u00e9s, de l\u2019augmentation de la population. <\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement de nos pays occidentaux a \u00e9t\u00e9 coupl\u00e9 d\u2019abord \u00e0 l\u2019esclavage, \u00e0 la conqu\u00eate de terres et de ressources, puis \u00e0 l\u2019utilisation du p\u00e9trole et de la machine. Le progr\u00e8s, les progr\u00e8s en termes de sant\u00e9, de nutrition, d\u2019hygi\u00e8ne, de logement, de d\u00e9placements, de loisirs se sont fait par ce recours \u00e0 des \u00e9nergies qui fournissaient beaucoup plus que ce qu\u2019elles coutaient. Et dont on a minimis\u00e9 ou occult\u00e9 le co\u00fbt r\u00e9el, \u00e0 moyen ou long terme, en termes d\u2019\u00e9cologie par exemple.<br \/>\nJe me suis \u00e9tonn\u00e9 en apprenant les chiffres du fait que les \u00e9nergies traditionnelles tel que le bois et le charbon n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 progressivement remplac\u00e9es par le p\u00e9trole, le gaz et le nucl\u00e9aire, mais qu\u2019au contraire, ces consommations s\u2019\u00e9taient surajout\u00e9es. La consommation mondiale de charbon a par exemple \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par 3 ou 4 entre 1940 et 2020. La consommation de p\u00e9trole un peu plus encore. Si bien que d\u2019une consommation d\u2019environ 1000 million de tonnes d\u2019\u00e9quivalent p\u00e9trole en 1920, nous sommes pass\u00e9s \u00e0 pr\u00e8s de 14000 millions en 2020. Les premi\u00e8res sources d\u2019\u00e9nergies exploit\u00e9es aujourd\u2019hui dans le monde sont le p\u00e9trole (31%), le charbon (26%) et le gaz (23%).<br \/>\nNotre app\u00e9tit \u00e9puise les ressources. Pris par l&rsquo;ivresse de la vitesse nous sommes incapables d&rsquo;envisager le frein.<br \/>\nCela fait des d\u00e9cennies que l\u2019on r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019occasion que l\u2019\u00e9conomie mondiale craquerait si les pays que l\u2019on disait alors du \u00ab tiers monde \u00bb ou \u00ab en voie de d\u00e9veloppement \u00bb atteignaient un confort de vie semblable \u00e0 celui qui est le n\u00f4tre en occident et dans les pays dit \u00ab d\u00e9velopp\u00e9s \u00bb. Passablement schizophr\u00e8nes, on s\u2019\u00e9meut de la mis\u00e8re endur\u00e9e l\u00e0-bas, on soutient quelques initiatives caritatives, mais on s\u2019inqui\u00e8te que les indiens, les chinois, les africains se mettent \u00e0 rouler en voitures individuelles, \u00e0 manger des burgers, s\u2019\u00e9quipent des t\u00e9l\u00e9viseurs, comme nous.<br \/>\nAujourd\u2019hui, les voyants sont au rouge, la machine surchauffe, on en per\u00e7oit des signes concrets. Mais une politique de restriction semble pour la majeure partie de la population, inenvisageable. Non pas techniquement : chacun peut \u00e0 son \u00e9chelle tenter des \u00e9conomies, viser un peu plus de sobri\u00e9t\u00e9, r\u00e9duire d\u00e9placements, consommation de viande, utilisation de la climatisation ou du chauffage. Mais \u00e9motionnellement je serais tent\u00e9 de dire. Car ce que d\u2019autres supportent, ce qui \u00e9tait supportable jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle est devenu pour nous aujourd\u2019hui insupportable. Nous, classes moyennes et sup\u00e9rieures, sommes devenus les produits mous, fragiles, hypersensibles, exigeants, capricieux, d\u2019une \u00e9conomie de consommation et de croissance. Nous brider, c\u2019est comme renoncer \u00e0 la bande son de nos vies, aux exhausteurs de go\u00fbt, aux excitants. Non seulement nous avons pris go\u00fbt au confort, mais nous y avons assujettis nos d\u00e9sirs, nous en avons fait notre horizon. Comme du sucre, de l\u2019alcool, du tabac, des s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9, des r\u00e9seaux sociaux, de la dopamine, nous en sommes devenus d\u00e9pendants.<br \/>\nLe capitalisme, comme mode de vie aujourd\u2019hui point\u00e9, est un moyen cr\u00e9\u00e9 par nos soci\u00e9t\u00e9s pour poursuivre un dynamique de croissance, pour une population elle-m\u00eame croissante et exigeante alors m\u00eame que nous vivons dans un milieu fini et d\u00e9j\u00e0 fortement sollicit\u00e9.<br \/>\nIl est le produit de notre recherche accrue de confort, de d\u00e9veloppement, de s\u00e9curit\u00e9, de consommation, de plaisirs et de libert\u00e9. Dans le sens que cette libert\u00e9 a \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e comme une mise \u00e0 bas des murs des contraintes naturelles que l\u2019illusion ou le fantasme d\u2019une croissance infinie (toujours plus haut, plus loin, plus fort, plus vite) seconde. <\/p>\n<p>Je me souviens, le peu de fois o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 \u00e9couter le discours d\u2019un pr\u00eatre \u00e0 l\u2019occasion de bapt\u00eames, communions, m\u2019\u00eatre h\u00e9riss\u00e9 \u00e0 chaque fois lorsqu\u2019il \u00e9tait affirm\u00e9 comme une \u00e9vidence ind\u00e9passable que chaque homme cherchait le bonheur, que c\u2019\u00e9tait notre id\u00e9al commun, naturel, notre qu\u00eate, notre but ultime. Je sondais en moi et ne m\u2019y reconnaissais pas tout \u00e0 fait. Ou du moins, je trouvais \u00e7a extr\u00eamement triste, voire d\u00e9primant. La conqu\u00eate de l\u2019eau ti\u00e8de. Pour autant, il existe en nous une vraie pulsion \u00e9conomique, un d\u00e9sir de satisfaction, d\u2019optimisation de la d\u00e9pense et du profit, h\u00e9rit\u00e9e de temps archa\u00efques.<br \/>\nLa soci\u00e9t\u00e9 de services, les pavillons individuels, les machines, les applications, la t\u00e9l\u00e9commande, la trottinette \u00e9lectrique, sont les avatars de cette recherche d\u2019angles ronds, de molletonn\u00e9, de facile, de sucre. Et les guides de d\u00e9veloppement personnel donnent son sous-titre \u00e0 cette qu\u00eate du bonheur : l\u2019individuel, le soi.<br \/>\nOn n\u2019a peut-\u00eatre jamais autant entendu parler ces derniers temps dans nos soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9rales de libert\u00e9. Cent fois par jour, \u00e0 propos de tout, est revendiqu\u00e9 une l\u00e9gitime et na\u00efve libert\u00e9.<br \/>\n\u00ab Jouissons sans entraves \u00bb d\u00e9clarait-on \u00e0 une \u00e9poque. Phrases pleines d\u2019\u00e9lan qui m\u2019ont toujours fait fr\u00e9mir (C\u2019est un peu le cr\u00e9do du violeur). C\u2019est encore ce \u00ab jouir \u00bb \u00e9gocentr\u00e9, qui se crie dans une perspective biais\u00e9e de ce qui fait soci\u00e9t\u00e9. \u00ab Je m\u2019ach\u00e8te un SUV si je veux, c\u2019est ma libert\u00e9 individuelle \u00bb. \u00ab C\u2019est \u00e0 moi seul de d\u00e9cider d\u2019\u00e0 quelle temp\u00e9rature je chauffe ou refroidis mon int\u00e9rieur \u00bb. \u00ab Je dis ce que je veux, je fais ce que je veux, je sors si je veux et qu\u2019on m\u2019emmerde pas \u00bb. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai boss\u00e9 pour l&rsquo;avoir, je me le suis pay\u00e9, je l&rsquo;ai pas vol\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb. Combien de fois des voitures qui poussent au cul, font des appels de phare pour vous pousser alors que vous \u00eates d\u00e9j\u00e0, doublant, au-del\u00e0 de la vitesse autoris\u00e9e ? Combien qui, pour gratter quelques places dans un bouchon remontent une bretelle de sortie avant de se rabattre, une voie d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence ? Combien d\u2019attitudes qui disent \u00ab moi-je \u00bb ? \u00ab J\u2019ai envie d\u2019aller plus vite que tout le monde, j\u2019ai envie de passer devant, j\u2019ai pas envie d\u2019attendre, j\u2019ai pas envie qu\u2019on m\u2019impose une vitesse limit\u00e9e pour cause de pollution\u2026 \u00bb. \u00ab J\u2019ai envie de voir un film, mais j\u2019ai pas envie de payer\u2026 \u00bb. Tous les matins dans ma rue, les livreurs qui font leur travail, se font klaxonner, invectiver. Quand bien m\u00eame ils ne se tournent pas les pouces et l&rsquo;\u00e9nervement des automobilistes ne pourrait rien y changer. Quand bien m\u00eame celui qui klaxonne est le m\u00eame qui hier ou demain \u00e0 command\u00e9 ou commandera un article qu&rsquo;il se fera livrer de la m\u00eame fa\u00e7on. J&rsquo;ai l&rsquo;impression de voir des personnes se klaxonner eux-m\u00eame dans une circularit\u00e9 grotesque, absurde.  O\u00f9 est le compromis n\u00e9cessit\u00e9 par la prise en consid\u00e9ration du bien-\u00eatre de l\u2019autre et de celui, sup\u00e9rieur de la construction de cet \u00eatre composite qu\u2019on nomme soci\u00e9t\u00e9 ? O\u00f9 sont l\u2019autre, ou sont le \u00ab nous \u00bb dans ces prises de parole du \u00ab je \u00bb ? Qu\u2019est-on pr\u00eat, chacun, \u00e0 donner, \u00e0 quoi est-on pr\u00eat \u00e0 consentir en \u00e9change de cette vie commune et des b\u00e9n\u00e9fices que l\u2019on en tire ?<br \/>\nIl semblerait que nous soyons comme ces enfants g\u00e2t\u00e9s incapables de supporter la moindre entrave, la moindre attente, la moindre frustration. Nous pensons avec le ventre.<br \/>\nQui \u2014 et ne croyez-pas que je m\u2019exclue cr\u00e2nement de cette population dont je parle \u2014 , consid\u00e9r\u00e9 la pression qui est faite sur le syst\u00e8me, le fait m\u00eame que par d\u00e9finition ce seront les plus pr\u00e9caires, les g\u00e9n\u00e9rations futures (nos enfants) qui seront le plus durement, le plus tragiquement impact\u00e9s ; qui est pr\u00eat aujourd\u2019hui \u00e0 renoncer \u00e0 certains \u00e9l\u00e9ments de confort plus ou moins durement acquis, vendre sa voiture, r\u00e9duire ses d\u00e9placements de vacance, se d\u00e9sabonner de Netflix, d\u2019Amazon, renoncer aux fruits exotiques, aux barquettes de viande en promo au supermarch\u00e9, \u00e0 la clim, \u00e0 l&rsquo;avion, pour d\u00e9tendre un peu l\u2019\u00e9lastique, amortir l\u2019impact ? Qui n\u2019attendra pas que l\u2019autre le fasse d\u2019abord, l\u2019effort, (parce que sinon, se contraindre soi seul ne servira \u00e0 rien) ? Qui n\u2019attendra pas, contre cet effort consenti, une contrepartie quelconque pour lui, comme les propri\u00e9taires r\u00e9clam\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9tat au moment de l\u2019abandon de l\u2019esclavagisme des indemnit\u00e9s compensatoires ? Comme l\u2019\u00e9tat fran\u00e7ais imposa \u00e0 Ha\u00efti une dette honteuse durant des d\u00e9cennies pour ces m\u00eames raisons ? Qui acceptera de r\u00e9duire son train de vie, ses distractions, ses plaisirs, quand c\u2019est par leur accroissement que se mesure aujourd\u2019hui la diff\u00e9rence subjective entre vivre et survivre ? Qui en sera capable dans ce monde qui s\u2019est construit dans cette intrication vicieuse qui fait que nous sommes devenus esclaves de notre affranchissement ? Qui sera capable d\u2019inventer une v\u00e9ritable alternative, une bifurcation ? <\/p>\n<p>D\u2019autant qu\u2019il existe une vie, des vies possibles, en dehors de cette course en avant, des <em>burn out<\/em> qui en sont symptomatiques, et de cette boulimie. Certains disent, une sobri\u00e9t\u00e9 heureuse. <\/p>\n<p>Sinon, \u00ab La guerre, la guerre mondiale apparait alors comme l&rsquo;horizon fatal de l&rsquo;abondance, non pas parce qu&rsquo;elle est le simple r\u00e9sultat de la course aux ressources, mais parce qu&rsquo;elle outrepasse l&rsquo;\u00e9conomie tout en \u00e9tant son motif cach\u00e9 : l&rsquo;accumulation de puissance, et surtout l&rsquo;accroissement des diff\u00e9rentiels de puissance. \u00bb, \u00e9crit Pierre Charbonnier. <\/p>\n<p>A quoi peut-on aujourd\u2019hui consentir, envisag\u00e9 qu\u2019\u00e0 moyen terme, notre voracit\u00e9 ne sera plus soutenable et que ces conditions dont nous jouissons dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s en termes d\u2019abondance alimentaire, de s\u00e9curit\u00e9, d\u2019assistances diverses, de sant\u00e9 et de libert\u00e9 ne seront plus assur\u00e9es ? Quels arbitrages ferons-nous ? Consentirons \u00e0 nous adapter ou nierons-nous la r\u00e9alit\u00e9, lui opposant capricieusement et individuellement nos raisons comme le Gnathon dont La Bruy\u00e8re fit le portrait dans ses Caract\u00e8res ?<\/p>\n<p>Montaigne : \u00ab\u00a0Notre grand et glorieux chef-d&rsquo;oeuvre est de vivre \u00e0 propos. Tout le reste, gouverner, amasser, b\u00e2tir, n&rsquo;est qu&rsquo;accessoire et secondaire.\u00a0\u00bb<br \/>\nMais sommes-nous si sages, si libres-penseurs? <\/p>\n<p>Image : A. Philippe Van Loo<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La croissance mesurable de l&rsquo;\u00e9conomie, des revenus, est une indication en trompe l&rsquo;\u0153il. Car si elle v\u00e9hicule encore pour beaucoup l&rsquo;imaginaire de l&rsquo;am\u00e9lioration mat\u00e9rielle et morale, elle est aussi indissociable du processus de perturbation plan\u00e9taire qui nous a fait entrer dans l&rsquo;inconnu. \u00bb Pierre Charbonnier \u00ab\u00a0Les gens ont \u00e9t\u00e9 trop habitu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;abondance, ils [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7524,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7523","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7523","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7523"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7523\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7542,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7523\/revisions\/7542"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7524"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7523"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7523"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7523"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}