{"id":7529,"date":"2022-09-09T14:45:40","date_gmt":"2022-09-09T13:45:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7529"},"modified":"2022-09-09T14:52:43","modified_gmt":"2022-09-09T13:52:43","slug":"clementine-chalancon-unknown-shores","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/clementine-chalancon-unknown-shores\/","title":{"rendered":"Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on, Unknown shores"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Regarder un objet, c&rsquo;est venir l&rsquo;habiter et de l\u00e0 saisir toutes choses selon la face qu&rsquo;elles tournent vers lui. \u00bb<br \/>\nMerleau-Ponty<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019\u00e9crivais des silences, des nuits, je notais l\u2019inexprimable. Je fixais des vertiges. \u00bb<br \/>\nRimbaud <\/p>\n<p>\u00ab Cortez arrives at an unkown shore\/he is absolutly lost\/and he is enraptured \u00bb<br \/>\nGeorges Oppen<\/em><br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Ce que nous appelons une vie, une vie humaine, en tant qu\u2019exp\u00e9rience singuli\u00e8re, individuelle et locale, n\u2019est jamais aborder au monde que par le d\u00e9tail. \u00c9videmment des choses vous renseignent sur ses multiples dimensions, sur son \u00e9tendue, \u00e0 la mani\u00e8re des cartes qui vous font appara\u00eetre de mani\u00e8re plongeante un territoire qui, du point de vue sensible, vous \u00e9chappe en tant que tel. Mais celui ou celle que nous sommes n\u2019est jamais qu\u2019\u00e0 chercher ses clefs, selon la belle image du pal\u00e9o-anthropologue Jean-Jacques Hublin, \u00e0 la lumi\u00e8re du seul r\u00e9verb\u00e8re allum\u00e9  ; la nuit autour.<br \/>\nEncore, vivre ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un seul pr\u00e9l\u00e8vement m\u00e9canique et objectif, dans la confusion et l\u2019obscurit\u00e9, d\u2019objets d\u00e9coup\u00e9s \u00e0 la continuit\u00e9. Chaque image est l\u2019expression d\u2019un sentiment, d\u2019une rencontre. L\u2019empreinte, dans la mati\u00e8re du r\u00e9el, d\u2019un temp\u00e9rament, d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me, de questions, de d\u00e9sirs. Nous ne peignons pas la chose, note Mallarm\u00e9, mais l\u2019effet qu\u2019elle produit en nous. Ainsi, Van Gogh, dans le sillage des romantiques et de Baudelaire, d\u00e9finissait-il l\u2019art : \u00ab l\u2019homme ajout\u00e9 \u00e0 la nature  \u00bb.<br \/>\nEt, quoique la figure en soit totalement absente, c\u2019est l\u2019aventure d\u2019un homme en son milieu qui semble se lire en n\u00e9gatif dans la suite des formats g\u00e9n\u00e9ralement modestes que peint Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on. Celle d\u2019un vivant, somme toute discret, semblable \u00e0 celui dont Kafka fait le protagoniste du Terrier, affair\u00e9 \u00e0 quelques anxieuses ou m\u00e9lancoliques activit\u00e9s, scrutant \u00e0 travers la texture du monde, selon la g\u00e9om\u00e9trie de son propre espace affectif et mental. Quelque chose comme, la cueillette t\u00e2tonnante d\u2019un \u00eatre sensible, mi actif, mi passif, m\u00e9ditatif et r\u00eaveur, s\u2019impr\u00e9gnant peut-\u00eatre d\u2019avantage des choses qu\u2019il ne les soumet \u00e0 l\u2019objectivation de son regard. Une mani\u00e8re de d\u00e9rive photographique ou de film dont nous resteraient quelques plans de coupe, quelques arr\u00eats sur image, tant\u00f4t brouill\u00e9s, tant\u00f4t br\u00fbl\u00e9s, tout \u00e0 la fois synth\u00e9tiques et troubles. <\/p>\n<p>Dans un conte pour enfants, explorant, non sans humour, ce qui pourrait caract\u00e9riser une sensibilit\u00e9 de gauche, Vincent Delerm fait dire \u00e0 L\u00e9onard (Baptiste Rebotier) : \u00ab Moi ce qui me fait de l\u2019effet c\u2019est les trucs phosphorescents. C\u2019est le moment o\u00f9 \u00e7a s\u2019\u00e9teint dans la salle. Avant un spectacle ou avant un film. C\u2019est les guirlandes. Les feux d\u2019artifices. Le trajet du m\u00e9tro en plein air quand la nuit tombe. \u00bb Et Grand-Pierre (Jean Rochefort) de poursuivre la d\u00e9finition : La sensibilit\u00e9 de gauche, c\u2019est quand on a une attirance pour les choses m\u00e9lancoliques. \u00ab C\u2019est quand on gonfle les ballons avant la f\u00eate, et puis apr\u00e8s quand tout le monde est parti, quand on ramasse les serpentins . \u00bb<br \/>\nUne guirlande lumineuse, on en retrouve une dans le corpus de peintures de Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on. Tout comme des images pr\u00e9lev\u00e9es \u00e0 la nuit ou \u00e0 l\u2019insomnie, des lueurs et des reflets. Des moments, plus que des choses, teint\u00e9s de cette sensibilit\u00e9 m\u00e9lancolique que Delerm associe \u00e0 la gauche. Des traces, ou des vestiges, semblables \u00e0 de vieilles photos de vacances, des albums de famille, \u00e0 des objets-souvenirs, des regards.<br \/>\nTout l\u2019oppos\u00e9 en somme de ces tableaux d\u2019histoire, imposants par le format, \u00e9difiants par le sujet, \u00e9loquents par la mani\u00e8re, attach\u00e9s \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements impersonnels, h\u00e9ro\u00efques ou dramatiques.<br \/>\nIci, droit est rendu aux marges, au fugace, aux rencontres furtives, \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, aux temps faibles, pour reprendre un terme de la grammaire musicale. Moins le temps de la f\u00eate que juste avant ou juste apr\u00e8s, ceux du d\u00e9sir qui monte, ou de l\u2019\u00e9cho persistant, se dissolvant dans l&rsquo;ind\u00e9cis des souvenirs. On pense \u00e0 ces r\u00e9ceptions ou soir\u00e9es dont on n\u2019est pas, ou que l\u2019on quitte, et dont on per\u00e7oit \u00e0 distance les rumeurs, musique et voix, les lumi\u00e8res, filtr\u00e9es par une palissade, un angle de mur ou la v\u00e9g\u00e9tation raturant la sc\u00e8ne en contrejour. On pense aux moments auxquels nous renvoient les photographies d\u2019un vieil album que l\u2019on feuillette dans une chambre d\u2019ami ou dans une maison de vacances. <\/p>\n<p>Pour Balzac, la po\u00e9sie proc\u00e8de d\u2019une rapide vision des choses. Quelque chose comme la saisie fugace de quelques traits saillants, rendue par une formule. Si les tableaux de Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on semblent laisser davantage de place au temps, s\u2019installer dans une dur\u00e9e qui d\u00e9lie les choses ou les dissout dans une patiente attention, comme l\u2019on s\u2019absente un instant dans des pens\u00e9es et m\u00e9ditations abstraites, ils rel\u00e8vent d\u2019une semblable \u00e9conomie de l\u2019\u00e9vocation. L\u2019\u00e9quivoque y diffuse un sentiment proche de l\u2019unheimlich, l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9, inqui\u00e9tude ou malaise diffus provoqu\u00e9s par une perception trouble, d\u00e9polie, sollicitant d\u2019autant plus l\u2019attention qu\u2019elle manque \u00e0 se d\u00e9finir compl\u00e8tement. D\u2019ailleurs, loin d\u2019un rendu photographique, les tableaux de l\u2019artiste laissent \u00e0 la mati\u00e8re picturale une place aussi importante semble-t-il que celle du motif auquel elle devrait \u00eatre assujettie. L\u2019illusion en quoi la figuration consiste est sans cesse au bord de se d\u00e9faire pour affirmer, comme pouvait le faire Maurice Denis en une c\u00e9l\u00e8bre formule rappelant le mat\u00e9riau concret du tableau \u2014 une surface plane et un ensemble de taches de couleur assembl\u00e9es \u2014, l\u2019addition de touches, de gestes, de t\u00e2ches, dont elle proc\u00e8de.<br \/>\nLe motif r\u00e9curent de lichens est \u00e0 cet \u00e9gard symptomatique. L\u2019\u00e9cosyst\u00e8me dont il participe, en une mani\u00e8re de paysage miniature, \u00e9voque, dans son d\u00e9ploiement organique, celui que le travail du peintre fait advenir incidemment, et sans y porter d\u2019ordinaire attention, sur ses palettes. Une affinit\u00e9 les associe comme peintures involontaires.  Expressions dont on parvient mal \u00e0 dire la dynamique, entre un enfoncement vers le chaos et la confusion, et une mont\u00e9e au jour, un \u00e9panouissement ou un fleurissement par lesquels la vitalit\u00e9 germinative se d\u00e9finirait. A l\u2019inverse de L\u00e9onard qui, comme Botticelli, dit-on, pouvait transfigurer des t\u00e2ches sur un mur en des figures et batailles, Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on trouve dans des paysages de mer, dans un mur mang\u00e9 de lichens, mati\u00e8res \u00e0 susciter des t\u00e2ches, \u00e0 sc\u00e9nariser des aventures de mati\u00e8res et de touches, bref, \u00e0 peindre, sans taire la peinture, mais en lui laissant exprimer sa nature profonde, son affinit\u00e9 avec la boue. Boue primitive qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de Baudelaire, l\u2019artiste, engage dans une transformation alchimique, tout en gardant \u00e9gard et attention, sous les pr\u00e9ciosit\u00e9s dor\u00e9es, pour le trivial dont elle proc\u00e8de et dont on pourrait dire avec Sade qu\u2019il est sa \u00ab v\u00e9rit\u00e9  \u00bb.<br \/>\nOn pense alors aux paysages grecs que peint Gilles Aillaud \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70, et particuli\u00e8rement \u00e0 Ren\u00e8s 2 (1979) que Camille Bertrand-Hardi qualifiera, dans le catalogue d\u2019une exposition, de \u00ab paysage-palette \u00bb. Et alors que je retrouve dans mon smartphone quelques photos prises dans son atelier, je m\u2019arr\u00eate longuement sur celles qui montrent le film plastique tendu au mur sur lequel elle essaie ses pinceaux et qui d\u00e9ploie un archipel de t\u00e2ches assez fascinant. Par association, ma m\u00e9moire convoque, en une mani\u00e8re de fondu-enchain\u00e9, quelques toiles de G\u00fcnther F\u00f6rg, quelques vues fameuses de l\u2019atelier de Reece Mews de Francis Bacon, \u00e0 Londres, portes et murs macul\u00e9s, sol encombr\u00e9. Puis celles qui montrent Monet entour\u00e9 des grands panneaux de Nymph\u00e9as. Celle de Lucian Freud travaillant torse nu la nuit.<br \/>\n\u00ab Avant d\u2019\u00eatre un spectacle conscient, \u00e9crivait Gaston Bachelard, tout paysage est une exp\u00e9rience onirique. \u00bb Et si les \u0153uvres de Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on rel\u00e8vent effectivement du paysage, dans son champ le plus large, c\u2019est moins dans la filiation de la vue, telle que d\u00e9finie par une fen\u00eatre, d\u2019un objet se formalisant dans la distance, que dans celle, plus orientale, d\u2019un jeu de rapports suscitant sensations, r\u00eaveries, divagations, voire apparitions. On pourrait y aborder comme \u00e0 ces pierres de r\u00eaves, \u00e0 images, ou pa\u00e9sines dont les veines, les strates, suffisaient parfois \u2014 et on s\u2019en \u00e9merveillait \u2014 \u00e0 imaginer, dans les coupes que l\u2019on y pr\u00e9levait, une suite de reliefs pris dans des brumes atmosph\u00e9riques, des \u00e9tendues lacustres, et m\u00eame occasionnellement, quelques cypr\u00e8s comme venus de toscane, animant par leur rythme l\u2019\u00e9chelonnement horizontal des plans. D\u2019ailleurs, la d\u00e9finition qu\u2019en donne un naturaliste allemand du d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle ne serait pas d\u00e9plac\u00e9e en regard de certains tableaux de l\u2019artiste, comme de toiles tumultueuses de Willem de Kooning, Eug\u00e8ne Leroy ou Per Kirkeby : \u00ab ruines faites de substances min\u00e9rales fluides et diversement color\u00e9es, converties \u00e0 la solidit\u00e9 du marbre par l\u2019action d\u2019un esprit coagulant et gorgonique . \u00bb<br \/>\nA proximit\u00e9 de l\u2019esth\u00e9tique des \u0153uvres de Luc Tuymans, de celles de Mireille Blanc ou de Raoul de Keiser, des paysages et aquarelles de Morandi, de Turner, des plus abstraits Monet, elles ont la texture des r\u00eaveries ou des souvenirs, l\u2019aura de ces choses qui, malgr\u00e9 leur proximit\u00e9 ou leur familiarit\u00e9, se tiennent dans un irr\u00e9ductible lointain : Esquisses ou reflets de nos propres regards quand, fix\u00e9s sur un d\u00e9tail du monde, incidemment, ils trouvent en eux-m\u00eames leur propre \u00e9tendue.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es cinquante, Jean Dubuffet d\u00e9veloppe un ensemble d\u00e9sign\u00e9 \u00ab sols et terrains \u00bb dans lequel il explore dans une mani\u00e8re de all over, les s\u00e9ductions de ce qui semble \u00e0 la fois tr\u00e8s pauvre ou trivial et tr\u00e8s riche, brut et raffin\u00e9 et tr\u00e8s singuli\u00e8rement dans son \u0153uvre, ne met en sc\u00e8ne aucune figure ni aucune narration. C\u2019est la mati\u00e8re nue, pour elle-m\u00eame, d\u00e9ploy\u00e9e comme un champ perceptif ou sensible, une tonale. Le regard et l\u2019esprit y rencontrent un insaisissable qui les met en mouvement. Ils h\u00e9sitent, entre deux focalisations, deux perspectives possibles : consid\u00e9rer un mur, une surface tactile, ou un monde, un espace, un vertige semblable \u00e0 celui que font les phosph\u00e8nes, ces fascinantes hallucinations nerveuses visuelles, lorsque l\u2019on appuie ses doigts sur ses paupi\u00e8res. Et si les titres de \u00ab texturologies \u00bb et de \u00ab mat\u00e9riologies \u00bb que Dubuffet donne \u00e0 certains sous-ensembles de sa production de l\u2019\u00e9poque pourraient se rapporter \u00e0 quelques-unes des toiles de Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on, la d\u00e9finition lapidaire qu\u2019il en donne en 1958 n\u2019est pas sans \u00e9voquer ce basculement de la palette au tableau ou de la surface immersive sur laquelle on se penche \u00e0 l\u2019image que l\u2019on accroche au mur en cet artefact singulier qu\u2019est le tableau. Les Nymph\u00e9as \u00e9taient cette verticalisation de jeux d\u2019eaux qui faisaient de l\u2019\u00e9tang une surface, un jeu de strates et un miroir dans lequel passaient branches et nuages. Le tableau, par l\u2019influence exotique des estampes japonaises et la lib\u00e9ration de la mati\u00e8re et du geste port\u00e9es par les romantiques s\u2019affirmait avec les Nabis dans sa surface (que l\u2019on pense \u00e0 la confusion des plans qui fit de la petite huile sur bois de Paul S\u00e9rusier un Talisman pour Maurice Denis et pour les autres). Quelques-unes au moins des toiles de Chalan\u00e7on pourraient, \u00e0 l\u2019instar de celles de Dubuffet, \u00eatre \u00ab rien que des morceaux de sol de peu d\u2019\u00e9tendue et vus perpendiculairement \u00bb. Daniel Cordier, qui r\u00e9digea le texte du catalogue qui accompagnait l\u2019exposition consacr\u00e9e \u00e0 ces productions, en mars 1988, \u00e0 Paris, note qu\u2019avec cette s\u00e9rie, qui suscita \u00e0 l\u2019\u00e9poque une certaine d\u00e9fiance, il avait enfin fabriqu\u00e9 \u00ab avec des nappes de poussi\u00e8res indistinctes \u00bb des machines \u00e0 r\u00eaver. Ainsi, poursuit-il, il avait l\u00e0 atteint \u00ab les sommets les plus arides, mais aussi la plus po\u00e9tique des abstractions \u00bb. Jugement que nous pourrions reprendre ici \u00e0 l\u2019endroit de la jeune peintre. <\/p>\n<p>Les d\u00e9tails ont cette \u00e9trange facult\u00e9 de renvoyer aux espaces les plus vertigineux, comme il se fait parfois qu\u2019un jeu de reflets dans une flaque, que l\u2019observation d\u2019animalcules sous une lentille de microscope, \u00e9voquent une voie lact\u00e9e, un poudroiement d\u2019astres enfonc\u00e9s tr\u00e8s loin dans la nuit.<br \/>\nVertigineux : c\u2019est ainsi que l\u2019on appelait de mani\u00e8re p\u00e9jorative au XVIIe si\u00e8cle les marginaux, les gens ivres ou de mauvaise vie, se tenant \u00e0 l\u2019\u00e9cart des bonnes m\u0153urs. Et il n\u2019est pas \u00e9tonnant encore qu\u2019\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, un po\u00e8te maudit comme l\u2019\u00e9tait Rimbaud, pr\u00f4nant un long, immense et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens , se donne pour mission dans le po\u00e8me de \u00ab fixer des vertiges  \u00bb.  Champ exploratoire qui requiert aussi Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on, artiste vertigineuse \u00e0 sa fa\u00e7on, attach\u00e9e \u00e0 saisir cette bascule des images aval\u00e9es par leurs propres r\u00eaves.<br \/>\nEn t\u00e9moignant de d\u00e9tails, de moments, de troubles, elle op\u00e8re comme le font Antonioni au cin\u00e9ma, dans quelques plans du D\u00e9sert rouge ou de L\u2019\u00c9clipse, Hofmannsthal en litt\u00e9rature, dans sa Lettre \u00e0 Lord Chandlos, Giacometti, lorsqu\u2019il cherche \u00e0 restituer \u00e0 ses figures leur espace d\u2019apparition. Elle produit ce que les philosophes appellent une r\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique. Une sorte de suspension des savoirs a priori, r\u00e9v\u00e9lant dans le m\u00eame temps les choses \u00e0 leur famili\u00e8re \u00e9tranget\u00e9. Restituant l\u2019instabilit\u00e9, le suspend, le trouble, qui pr\u00e9existent \u00e0 la nomination, \u00e0 la domestication des choses du monde.<br \/>\nElle r\u00e9v\u00e8le aussi leur puissance po\u00e9tique, c\u2019est-\u00e0-dire leur insoumission, leur irr\u00e9ductibilit\u00e9, leur infini, leur capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9ployer leur propre monde. Ou, pour reprendre enfin un terme employ\u00e9 par le philosophe Fran\u00e7ois Jullien, leur incommensurable.<\/p>\n<p><em>Texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;occasion de l&rsquo;exposition de <a href=\"https:\/\/clementinechalancon.com\" target=\"_blank\">Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on<\/a>, Unknown shores \u00e0 la galerie Fran\u00e7ois Besson \u00e0 Lyon en mai 2022. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Regarder un objet, c&rsquo;est venir l&rsquo;habiter et de l\u00e0 saisir toutes choses selon la face qu&rsquo;elles tournent vers lui. \u00bb Merleau-Ponty \u00ab J\u2019\u00e9crivais des silences, des nuits, je notais l\u2019inexprimable. 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