{"id":7536,"date":"2022-09-14T09:54:31","date_gmt":"2022-09-14T08:54:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7536"},"modified":"2022-09-21T09:50:40","modified_gmt":"2022-09-21T08:50:40","slug":"helen-el-khar-au-dela-de-beyrouth-et-des-golden-sixties","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/helen-el-khar-au-dela-de-beyrouth-et-des-golden-sixties\/","title":{"rendered":"Helen El-Khal, au-del\u00e0 de Beyrouth et des Golden sixties"},"content":{"rendered":"<p><em>Elle en \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 penser que la seule chose digne d&rsquo;\u00eatre racont\u00e9e, c&rsquo;est ce que l&rsquo;on ressent. L&rsquo;intelligence \u00e9tait b\u00eate. On devait simplement dire ce que l&rsquo;on ressent.<\/em><br \/>\nV. Woolf (Mrs Dalloway)<\/p>\n<p><em>J\u2019ai voulu dilater la nuit, et y faire entrer sans cesse de plus en plus de r\u00eaves.<\/em><br \/>\nV. Woolf (Les vagues)<\/p>\n<p>Il y a des choses, quoique remarquables, dont l\u2019existence est vou\u00e9e \u00e0 nous \u00e9chapper, tant du fait de l\u2019\u00e9tendue g\u00e9ographique ou historique, des distances, que des circonstances et des hi\u00e9rarchies locales qui favorisent tel ou tel nom, tel ou tel objet, au d\u00e9pend d\u2019un autre.<!--more--><br \/>\nAussi je n\u2019ai que peu eu l\u2019occasion, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 de ma vie, de croiser tellement d\u2019\u0153uvres d\u2019artistes libanais, sauf \u00e0 compter parmi mes contemporains expatri\u00e9s, partageant alors avec moi les bancs des Beaux-Arts de Paris ou les cimaises d\u2019expositions de groupe.<br \/>\nNous n\u2019avions \u00e0 vrai dire, moi et ceux de ma g\u00e9n\u00e9ration, que peu de liens avec les artistes qui avaient \u0153uvr\u00e9 quelques 60 ans avant nous, constituant l\u2019\u00e9cole de Paris. Nos regards ne se tournaient pas vers les m\u00eames horizons. Nous n\u2019\u00e9tions pas requis par les m\u00eames questionnements, les m\u00eames enjeux. Quel hasard aurait fait que nous n\u2019aurions pas ignor\u00e9 totalement l\u2019aventure que pouvait avoir \u00e9t\u00e9 celle de jeunes artistes libanais dans les ann\u00e9es 60 ? Artistes dont les balises esth\u00e9tiques, culturelles, les coordonn\u00e9es sensibles nous \u00e9taient assez largement \u00e9trang\u00e8res. Et quand nous les aurions crois\u00e9s, sollicit\u00e9s par ailleurs par une sc\u00e8ne bouillonnante, aurions-nous pos\u00e9 sur eux autre chose qu\u2019un regard d\u00e9poli ?<br \/>\nA vrai dire, je ne sais trop bien comment, s\u2019est fait une exception dans le cas de l\u2019artiste et po\u00e9tesse polyglotte Etel Adnan, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e r\u00e9cemment. Sans doute, le m\u00e9tissage culturel qui \u00e9tait le sien (n\u00e9e \u00e0 Beyruth d\u2019une m\u00e8re grecque chr\u00e9tienne et d\u2019un p\u00e8re syrien musulman, elle a grandi parlant le grec et le turc dans une soci\u00e9t\u00e9 arabophone. Fut \u00e9lev\u00e9e dans un couvent fran\u00e7ais, fit des \u00e9tudes de philosophie \u00e0 Paris avant d\u2019enseigner en Californie et de s\u2019installer pour ses derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Paris) et sa participation tardive \u00e0 quelques grandes expositions internationales. Sans doute, le fait d\u2019un int\u00e9r\u00eat nouveau pour certaines formes et m\u00e9tissages esth\u00e9tiques autant que culturels remirent-ils ses travaux au go\u00fbt du jour. Une simplicit\u00e9 et une souplesse, une forme de na\u00efvet\u00e9 presque, suscitant une po\u00e9sie fraiche et l\u00e9g\u00e8re, un onirisme r\u00e9confortant ?<br \/>\nQuoi qu\u2019il en soit, avant de visiter les salles de la 16eme Biennale de Lyon consacr\u00e9es \u00e0 Beyrouth et aux \u2018Golden sixties\u2019, ayant manqu\u00e9 l\u2019exposition \u2018Elles font l\u2019abstraction\u2019 pr\u00e9sent\u00e9e l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente au Centre Pompidou et dans laquelle elle \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e, je n\u2019avais jamais eu l\u2019occasion de croiser le travail d\u2019Helen El-Khal, artiste libano-am\u00e9ricaine d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 2009.<br \/>\nParcourant les salles du mus\u00e9e, je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de ressentir vis-\u00e0-vis des \u0153uvres et des documents expos\u00e9s, une impression de distance, comme il arrive parfois que l\u2019on \u00e9coute distraitement une anecdote \u00e0 propos d\u2019un sujet qui ne vous concerne pas et dont vous ne percevez pas le relief par lequel elle pourrait vous accrocher. Et je ne saurais dire pourquoi ces formes d\u2019arch\u00e9ologies modernes parfois peuvent me toucher, comme le font les vestiges d\u2019une civilisation disparue, et d\u2019autres fois me laissent \u00e0 peu pr\u00e8s indiff\u00e9rent.<br \/>\nSi c\u2019est effectivement le spectateur qui fait l\u2019\u0153uvre, c\u2019est parce qu\u2019il se sent disponible \u00e0 l\u2019accueillir, \u00e0 l\u2019activer pour lui-m\u00eame. Comme dans une conversation, il s\u2019agit d\u2019\u00e9couter, d\u2019entendre et de questionner \u00e0 son tour, accueillir en soi les \u00e9chos, les liens.<br \/>\nPlusieurs fois, je me suis laiss\u00e9 aller \u00e0 un \u00ab tiens on dirait un Morris Louis \u00bb, ou, \u00ab l\u00e0-bas je crois reconna\u00eetre un Hans Arp \u00bb, \u00ab des Vasarely ! \u00bb, \u00ab un Arman \u00bb. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a, ou ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s \u00e7a. Il faut reconnaitre l\u2019influence de Paris puis de New York pendant toute la premi\u00e8re moiti\u00e9 au moins du XXe si\u00e8cle, aussi massives que celle de Florence \u00e0 la Renaissance. La ma\u00eetres partout \u00e9crasent les seconds couteaux. Les \u00e9mergences qu\u2019ils font renvoient leurs contemporains \u00e0 une foule, une masse presqu\u2019indistincte.<br \/>\nAlors, je m\u2019\u00e9tais dit, apercevant un peu plus loin une petite toile, qu\u2019il fallait \u00eatre soit na\u00eff, idol\u00e2tre ou gonfl\u00e9 pour imiter en r\u00e9duction une composition de Rothko. Que la g\u00e9ographie de l\u2019art avait cet effet cruel de r\u00e9partir les choses en fonctions d\u2019\u00e9picentres et de banlieues o\u00f9 l\u2019on \u00e9tait vou\u00e9, condamn\u00e9 m\u00eame, \u00e0 endosser le r\u00f4le de seconds, de suiveurs \u00e9cras\u00e9s par leur fascination, leur admiration.<br \/>\nSauf, que si on pensait in\u00e9vitablement \u00e0 Rothko, il s\u2019en d\u00e9gageait quelque chose de singuli\u00e8rement diff\u00e9rent, d\u00fb \u00e0 la petitesse du format, \u00e0 une forme de mani\u00e9risme, \u00e0 une d\u00e9licatesse de teintes que l\u2019on serait tent\u00e9 de dire plus f\u00e9minines. Si les st\u00e9r\u00e9otypes de genre ont largement fait l\u2019histoire, d\u00e9terminant des tendances esth\u00e9tiques, les circonstances sociales et politiques favorisant certains temp\u00e9raments, il est difficile d\u2019\u00e9chapper au clich\u00e9 en remarquant qu\u2019il y a dans cette \u0153uvre l\u00e0 quelque chose de domestique, compar\u00e9 aux grands gestes de l\u2019expressionnisme abstrait, \u00e0 la vocation publique ou manifeste qui devait emporter une grande part des artistes de cette g\u00e9n\u00e9ration.<br \/>\nCe n\u2019est pas une n\u00e9cessit\u00e9 absolue, de nombreuses artistes femmes \u00e9chappant \u00e0 la place qui leur \u00e9tait assign\u00e9e, \u00e0 l\u2019assujettissement mill\u00e9naire qui a \u00e9t\u00e9 le leur, pour produire des \u0153uvres brutales et manifestes, \u00e9chappant aux pr\u00e9suppos\u00e9s, aux attendus du genre. Mais il se fait que pour certaines, c\u2019est dans le cadre de restrictions culturelles et sociales (que l\u2019on pense \u00e0 l\u2019hybridation f\u00e9conde entre les arts domestiques et la modernit\u00e9 qu\u2019a produit Sophie Taueber) que se d\u00e9veloppe une d\u00e9marche cr\u00e9atrice aiguill\u00e9e par les avant-gardes les plus radicales. Et ce qui perd en tonicit\u00e9 gagne en revanche en subtilit\u00e9, en psychologie.<br \/>\nAlors bien s\u00fbr, les \u0153uvres d\u2019Helen El-Khal n\u2019\u00e9chappaient pas \u00e0 l\u2019influence massive des grandes figures de l\u2019art moderne dont elles pouvaient para\u00eetre n\u2019\u00eatre que des reprises p\u00e9riph\u00e9riques, r\u00e9duites et plus propres, plus appliqu\u00e9es, moins toniques puisque b\u00e9n\u00e9ficiant du fait que le chemin \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9. Mais s\u2019y d\u00e9veloppait conjointement une mani\u00e8re hypnotique, li\u00e9e \u00e0 une incroyable justesse et inventivit\u00e9 dans les rapports de teintes et de tons, \u00e0 un raffinement et un \u00e9quilibre qui leur donnait l\u2019aura d\u2019apparitions mystiques.<br \/>\nLa toile en question \u00e9tait donn\u00e9e pour un hommage \u00e0 Rothko. Et un ensemble de toiles de cette p\u00e9riode visibles sur une photographie d\u2019\u00e9poque t\u00e9moignait de son influence ou de ce que son travail d\u2019alors avait servi de mod\u00e8le, de matrice. Mais ceci \u00e9tant dit, \u00e7a pouvait \u00eatre \u00e9vacu\u00e9.<br \/>\nJe remarquais que deux autres toiles de confession figurative, si je puis dire, dont un nu peint dans un cama\u00efeu rose, et qui m\u2019avaient arr\u00eat\u00e9 quelques minutes auparavant \u00e9taient \u00e9galement de sa main. Rothko n\u2019\u00e9tait pas encore l\u00e0 et c\u2019\u00e9tait davantage \u00e0 la nouvelle figuration telle celle qui avait cours apr\u00e8s-guerre en France avec Fautrier, Grommaire, Pignon ou De Sta\u00ebl qui semblait faire figure d\u2019influence, dans le m\u00e9tissage des compositions de Poliakoff, de Debr\u00e9 ou de Ker Van Velde. Mais d\u00e9j\u00e0 cet \u00e9quilibre, cette justesse. Cette fa\u00e7on d\u2019en appeler \u00e0 l\u2019immat\u00e9riel.<br \/>\nUne quatri\u00e8me devait m\u2019\u00e9voquer le travail d\u2019un artiste aujourd\u2019hui oubli\u00e9, L\u00e9on Zack, et dont, pour ajouter \u00e0 la disgr\u00e2ce, je ne retrouve plus le petit catalogue d\u00e9fraichi que je conserve de lui, devant me contenter de vagues souvenirs probablement trompeurs. A certaine harmonies color\u00e9e de Manessier, jouant du contracte avec le noir, certaines \u0153uvres d\u2019Helen Frankenthaler.<br \/>\nMais la vivacit\u00e9 des couleurs, la mani\u00e8re particuli\u00e8re, du moins pour les \u0153uvres abstraites, les extrayait de leur \u00e9poque pour leur reconnaitre une saisissante contemporan\u00e9it\u00e9.<br \/>\nEst-ce du fait d\u2019un perp\u00e9tuel retour des choses qui font que l\u2019on promeut aujourd\u2019hui des esth\u00e9tiques qui ont connu il y a quelques dizaines d\u2019ann\u00e9e gr\u00e2ce et oubli ? Est-ce le fait, comme pour les \u0153uvres m\u00e9diumniques d\u2019Hilma Af Klint, auxquelles je serais tent\u00e9 pour d\u2019obscures raison de la rapprocher, d\u2019une certaine forme d\u2019intemporalit\u00e9, d\u2019inactualit\u00e9 ?<br \/>\nEst-ce du fait de sa culture libano-am\u00e9ricaine, des influences culturelles multiples dont elle s\u2019est fait le r\u00e9ceptacle, l\u2019instigatrice ? Ou est-ce le fait qu\u2019\u00e0 travers ces influences elle a produit une forme de l\u00e9ger d\u00e9collement qui lui a permis de s\u2019absoudre de ces m\u00e9caniques trop massives ?<br \/>\nSi on doit juger des \u0153uvres d\u2019art par rapport \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 vous hanter, je dois dire que cet apr\u00e8s-midi, les toiles d\u2019Helen El-Khal on produit sur moi cette forme de charme, d\u2019insistance mal d\u00e9finissable. J\u2019ai senti que je pourrais m\u2019ab\u00eemer longuement dans leur contemplation silencieuse, et que je me serais d\u00e9v\u00eatit alors, sous leur influence, de toute th\u00e9orie ; abandonnant m\u00eame cet aveu d\u2019impuissance qu\u2019est le jeu de rapprochements, de comparaisons, d\u2019\u00e9chos, par lesquels on tente de situer les choses, de baliser une exp\u00e9rience. J\u2019aurais gard\u00e9 seulement cette sensation d\u2019\u00eatre face \u00e0 quelque g\u00e9om\u00e9trie curieuse et \u00e9vidente pourtant, semblable \u00e0 ces perles que certaines huitres roulent, polissent patiemment dans leur palais. A ces \u0153uvres \u2014 <em>Mrs Dalloway, Les vagues, La travers\u00e9e des apparences<\/em> \u2014 que Virginia Woolf aura produites, par le b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une certaines marginalit\u00e9 au sein m\u00eame du monde, et d\u2019une chambre \u00e0 soi o\u00f9 exercer ce travail d\u2019alchimiste. <\/p>\n<p>Images : <em>Manifesto of fragility, 16eme biennale de Lyon, Beyrouth et les Golden Sixties, MAC Lyon.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle en \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 penser que la seule chose digne d&rsquo;\u00eatre racont\u00e9e, c&rsquo;est ce que l&rsquo;on ressent. L&rsquo;intelligence \u00e9tait b\u00eate. On devait simplement dire ce que l&rsquo;on ressent. V. 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