{"id":7564,"date":"2022-09-26T11:11:23","date_gmt":"2022-09-26T10:11:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7564"},"modified":"2022-09-26T12:13:28","modified_gmt":"2022-09-26T11:13:28","slug":"enregistrer-les-ombres-que-font-tomber-les-choses-sur-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/enregistrer-les-ombres-que-font-tomber-les-choses-sur-nous\/","title":{"rendered":"Enregistrer les ombres que font tomber les choses sur nous"},"content":{"rendered":"<p>Des images, il s\u2019en forme naturellement dans l\u2019imagination, dans la rem\u00e9moration, dans les traces et les empreintes, dans les reflets et les ombres. H\u00e9liographie, puis photographie seront les noms donn\u00e9s au r\u00eave et au d\u00e9sir de fixer quelques-unes de ces traces sans le recours d\u00e9cevant du trac\u00e9 manuel. De les fixer dans leur \u00e9tat natif, presque ing\u00e9nu, c\u2019est-\u00e0-dire comme d\u2019elles-m\u00eames. De mani\u00e8re acheiropo\u00ef\u00e8te disent les grecs.<br \/>\nMais ces noms, insistant sur le r\u00f4le de la lumi\u00e8re pour impressionner la surface sensible ont presque occult\u00e9 son pendant n\u00e9cessaire auquel on doit cependant que les formes se sculptent. \u00ab On n&rsquo;\u00e9crit pas, lumineusement, sur champ obscur, l&rsquo;alphabet des astres, seul, ainsi s&rsquo;indique, \u00e9bauch\u00e9 ou interrompu \u00bb, note Mallarm\u00e9.<!--more--><br \/>\n Dans la fameuse histoire de la fille du potier de Corinthe, et dans les tableaux qui ont \u00e9t\u00e9 peint d\u2019apr\u00e8s le r\u00e9cit de Pline, c\u2019est l\u2019ombre du profil de l\u2019amant, projet\u00e9e par la lueur sur le mur qui est l\u2019horizon du motif. La sc\u00e8ne anticipe le d\u00e9part de l\u2019homme dont la jeune femme souhaite enregistrer la pr\u00e9sence, mais dont elle accuse plut\u00f4t le souvenir, ent\u00e9rine la disparition. Tra\u00e7ant le profil qui se projette, elle d\u00e9toure en r\u00e9alit\u00e9 le vide qu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 laisser. Vide auquel le sur-modelage de son p\u00e8re tentera de donner corps sans y parvenir vraiment car <em>in fine<\/em>, c\u2019est \u00e0 une st\u00e8le fun\u00e9raire qu\u2019il sera destin\u00e9, l\u2019image ayant mang\u00e9e le corps, selon la d\u00e9finition du sarcophage.<br \/>\nC\u2019est, si l\u2019on prend l\u2019expression au pied de la lettre, l\u00e2cher la proie pour l\u2019ombre. De la m\u00eame mani\u00e8re que les iconodules byzantins se laissaient fasciner par le signifiant, par l\u2019idole, aux d\u00e9pends du signifi\u00e9. Prendre les mots pour les choses. Ou c\u00e9der au plaisir de la prestidigitation.<br \/>\nSusan Sontag fait de la modernit\u00e9 cette fa\u00e7on de \u00ab connaitre d\u2019abord le monde par les images \u00bb. Et, \u00e0 l\u2019extr\u00eame, on peut envisager certains aspects du monde contemporain comme une pathologie des images, une mani\u00e8re de se former un cocon imaginaire, un monde autistique, permettant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce r\u00e9el dont Lacan disait qu\u2019il se manifestait sous la forme d\u2019un contact douloureux. Andy Warhol, r\u00e9tif au contact humain, confessant confondre souvent le monde r\u00e9el environnant et les fictions t\u00e9l\u00e9visuelles, f\u00e9tichiste de la premi\u00e8re heure, multipliera ainsi des images issues de magazines, redoublant les distances m\u00e9diatiques d\u2019avec un monde, une soci\u00e9t\u00e9, qui tendaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 brouiller les fronti\u00e8res entre les r\u00e9cits qu\u2019elle se faisait d\u2019elle-m\u00eame et le monde concret avec lequel elles devaient s\u2019arranger.<br \/>\nAinsi, de mani\u00e8re paradoxale, la photographie tient de l\u2019ombre, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019elle tient de la trace. Elle a lieu dans une forme de d\u00e9doublement, de d\u00e9tournement qui fait que la chose vis\u00e9e fait retour d\u2019une mani\u00e8re invers\u00e9e, sur les lieux de sa disparition, l\u2019absence se logeant dans la pr\u00e9sence, le temps se figeant pour exister sous une forme paradoxale. L\u2019animal par l\u2019empreinte concave laiss\u00e9e dans le sol \u2014 le vestige \u2014 la r\u00e9alit\u00e9 vive par une image fixe dont nous \u00e9treint, quelle que soit la joie \u00e9ventuelle qui la traverse, l\u2019\u00e9v\u00e9nement festif dont elle t\u00e9moigne, la gravit\u00e9 m\u00e9lancolique sous-jacente. Roland Barthes l\u2019associera \u00e0 un \u00ab \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u00bb qui, tout \u00e0 la fois qu\u2019il indique un insaisissable du pr\u00e9sent versant continuellement dans le pass\u00e9, nomme une sortie de l\u2019\u00ab \u00e9tant \u00bb entant que mobilit\u00e9, que ce qui continuellement \u00ab est \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab vie \u00bb, \u00ab existe \u00bb. En fixant et figeant, la photographie \u00e9ternise, ce qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait maintenir \u00e9ternellement en vie, ni tout \u00e0 fait tuer, mais faire les deux \u00e0 la fois, ou maintenir dans cet entre-deux hyst\u00e9rique dont t\u00e9moigne dans la nouvelle d\u2019Adolfo Bioy-Casares, la diabolique invention du Dr. Morel. Nous connaissons cette expression encore que nous employions pour d\u00e9signer une personne au seuil de la mort ou gravement m\u00e9lancolique : elle est l\u2019ombre d\u2019elle-m\u00eame. L\u2019ombre \u00e9tant du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019impalpable, de l\u2019absence de corps, dans son d\u00e9litement, comme dans le mythe de la caverne de Platon, les objets r\u00e9duits \u00e0 une dimension spectrale, des \u00e9manations secondaires, \u00ab entrelacs d\u2019\u00eatre et de non \u00eatre \u00bb. Le peuple des ombres renvoyant aux disparus, aux d\u00e9funts, \u00e0 ceux qui ne s\u2019attardent encore parmi les vivants que sous la forme partielle, volatile, incertaine, p\u00e9rissable, pr\u00e9caire, de souvenirs.<br \/>\nDans son texte Deuil et m\u00e9lancolie, Freud assimile le m\u00e9lancolique \u00e0 quelqu\u2019un qui se sent devenir ou devenu ombre, en marge du peuple des vivants. Il a cette formule : \u00ab l\u2019ombre de l\u2019objet tombe ainsi sur le moi \u00bb. L\u2019ombre, c\u2019est cette part, non aviv\u00e9e par la lumi\u00e8re, froide, marquant l\u2019absence qui, vous touchant, vous impr\u00e8gne, vous contamine ; une forme de passion triste.<br \/>\nAinsi, lorsqu\u2019elle dispose au sol ou sur un mur un papier photosensible recevant l\u2019ombre d\u2019un b\u00e2timent, Claire Georgina Daudin en enregistre tout \u00e0 la fois la pr\u00e9sence actuelle, manifeste, qui fait \u00e9cran au soleil de sa masse opaque, et son absence, comme la forme d\u2019inertie dans laquelle elle est prise. Bien entendu, l\u2019immeuble, maintenu hors champ, sa couleur, sa texture, sa dimension \u00e9chappent au dispositif, mais encore, ce qui se fixe dans les modulations, les nuances du cyanotype, c\u2019est une impossibilit\u00e9 plus grande, un insaisissable plus transversal encore qui tient \u00e0 ce que la photographie, sous cette forme minimale, archa\u00efque, comme dans sa technique la plus fine, regarde aux ombres \u00e0 travers la lumi\u00e8re. <\/p>\n<p>Les principes de l\u2019architecture et m\u00eame de la ville moderne selon Le Corbusier tiennent en la trinit\u00e9 \u00ab air espace lumi\u00e8re \u00bb. Et il y a dans la modernit\u00e9 comme dans les grandes utopies quelque chose d\u2019un \u00e9lan c\u00e9leste, un id\u00e9al de puret\u00e9. La patine du temps, la rudesse du r\u00e9el, l\u2019entropie, ont donn\u00e9 \u00e0 ces gestes, une forme de grandeur d\u00e9chue. Des \u00e9difices sont rendus \u00e0 la ruine, les mat\u00e9riaux, le corps en ses organes, on fait r\u00e9surgence \u00e0 travers les surfaces et les lignes. Le photographe Hiroshi Sugimoto dans une s\u00e9rie d\u00e9di\u00e9e \u00e0 quelques architectures embl\u00e9matiques de la modernit\u00e9 usera du flou comme de la manifestation de cette \u00e9rosion dans la mati\u00e8re de l\u2019image. Plut\u00f4t que d\u2019archiver de mani\u00e8re documentaire leur stricte apparence, il donne ainsi l\u2019impression de nous donner \u00e0 voir \u00e0 travers ce m\u00e9lange mental qu\u2019est le regard et qui combine \u00e0 la pr\u00e9sence indicielle, objective de l\u2019objet vis\u00e9, la somme de m\u00e9ditations vagues, d\u00e9polies, qui interf\u00e8rent ou se m\u00ealent \u00e0 quantit\u00e9 d\u2019autres consid\u00e9rations, souvenirs, dans la p\u00e2te visqueuse du temps. Incidemment, ses images, quittant la clart\u00e9 \u00e0 laquelle on associe la nettet\u00e9, l\u2019id\u00e9e claire, la d\u00e9finition, dans une assimilation de la pens\u00e9e \u00e0 l\u2019optique, glissent d\u2019un m\u00eame mouvement vers le flou et vers l\u2019ombre.<br \/>\nSi la ressemblance par contact, celle de l\u2019empreinte, du pochoir des mains n\u00e9gatives, des <em>gyotaku<\/em>, comme celui du Saint Suaire ou le Mandylion, s\u2019assimilent \u00e0 l\u2019image vrai, la <em>vera icona<\/em> (V\u00e9ronique), la caresse de l\u2019ombre s\u2019apparente \u00e0 un contact sans contact, une d\u00e9position, et transporte avec elle son incertain, son \u00e9quivoque qui en fait l\u2019objet d\u2019un suspend interpr\u00e9tatif. Plotin parle ainsi d\u00e9crit les impressions m\u00e9morielles comme anam\u00e0ttein. Et c\u2019est quelque chose de similaire qui a lieu dans les travaux de Claire Georgina Daudin, laissant toute leur place \u00e0 la sensation, \u00e0 l\u2019\u00e9panchement et aux \u00e9tats d\u2019\u00e2me.<br \/>\nJe me souviens incidemment de cette superstition que m&rsquo;avais rapport\u00e9 la po\u00e9tesse Fanny Gondran : Le mauvais pr\u00e9sage que repr\u00e9sente, lorsque les laveuses \u00e9talent les draps sur l&rsquo;herbe apr\u00e8s les avoir essor\u00e9s, le passage dans le ciel d&rsquo;une buse dont le triangle d&rsquo;ombre se porte alors sur le lin blanc. \u00ab\u00a0C&rsquo;est une histoire de mort&#8230; une pr\u00e9diction tr\u00e8s ancienne associ\u00e9e \u00e0 son ombre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>* \u00ab\u00a0L\u2019artiste d\u00e9veloppe une recherche autour des formes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res du paysage architectural. \u00c0 la Duch\u00e8re, elle s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e aux ombres projet\u00e9es par les b\u00e2timents embl\u00e9matiques du quartier dont les formes sont autant de dessins caract\u00e9ristiques du territoire. Son attention s\u2019est port\u00e9e plus particuli\u00e8rement sur l\u2019architecture de la tour panoramique de l\u2019architecte Fran\u00e7ois-R\u00e9gis Cottin, construite entre 1967 et 1972, dont elle a voulu faire entrer l\u2019ombre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du b\u00e2timent.\u00a0\u00bb<br \/>\n(Pascal Bernard pour L\u2019attrape-couleur, 2021)<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des images, il s\u2019en forme naturellement dans l\u2019imagination, dans la rem\u00e9moration, dans les traces et les empreintes, dans les reflets et les ombres. H\u00e9liographie, puis photographie seront les noms donn\u00e9s au r\u00eave et au d\u00e9sir de fixer quelques-unes de ces traces sans le recours d\u00e9cevant du trac\u00e9 manuel. 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