{"id":7605,"date":"2022-10-22T21:26:00","date_gmt":"2022-10-22T20:26:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7605"},"modified":"2022-10-22T21:26:00","modified_gmt":"2022-10-22T20:26:00","slug":"un-visage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/un-visage\/","title":{"rendered":"Un visage"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Lecteur, mon semblable mon fr\u00e8re \u00bb.<\/em><br \/>\nBaudelaire<\/p>\n<p><em>\u00ab Vers la cr\u00e9ation toujours tourn\u00e9s, nous ne<br \/>\nVoyons en elle qu\u2019un reflet du Libre,<br \/>\nObscurci par notre ombre. Ou qu\u2019une b\u00eate,<br \/>\nUne sans voix, regarde, calme, \u00e0 travers nous.<br \/>\nC\u2019est cela que le mot destin veut dire : \u00eatre en face,<br \/>\nRien d\u2019autre que cela, toujours en face.<\/p>\n<p>Y aurait-il une conscience pareille \u00e0 la n\u00f4tre<br \/>\nDans la b\u00eate assur\u00e9e qui avance vers nous<br \/>\nOrient\u00e9e autrement, elle nous entra\u00eenerait<br \/>\nDans son orbite. \u00bb <\/em><br \/>\nRilke<\/p>\n<p>On a vu sa mani\u00e8re de s\u2019\u00e9puiser sur le grain du papier, distribuant le noir en l\u2019essuyant, comme le fait un carr\u00e9 Cont\u00e9, un fusain dur. Les inflexions qui t\u00e9moignent du geste de la main, la d\u00e9sinvolture preste, suggestive avec ce qu\u2019elle contient d\u2019approximations, de lacunes. La fa\u00e7on de d\u00e9chirure stri\u00e9e, sans pareille, que d\u00e9pose dans la course le pinceau charg\u00e9 d\u2019encre. Et dans ce chaos panique, agr\u00e9geant \u00e0 la diable l\u2019apparence d\u2019un visage, les lumi\u00e8res, comme essuy\u00e9es elles aussi, de la feuille qui devait recevoir ces alt\u00e9rations, par assauts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, \u00e0 sa puret\u00e9.<!--more--><br \/>\nOn a mesur\u00e9 l\u2019effet de ces modulations, sculptant dans l\u2019ombre, ou dans la clart\u00e9, dans lesquelles on projette quelque chose de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, d\u00fb peut-\u00eatre \u00e0 ce combat symbolique et quelque peu vain qui joue l\u00e0 dans cette curieuse bifurcation que la repr\u00e9sentation fait en regard du r\u00e9el. Au fait que les traces, dans leur mont\u00e9 au signe, s\u2019exilent in\u00e9luctablement en arri\u00e8re de la surface sur laquelle pourtant elles ont lieu. Se rassemblent toujours en une figure, une forme d\u2019\u00e9v\u00e9nement rythmique, comme derri\u00e8re une vitre, \u00e0 l\u2019horizon des regards qu\u2019on projette comme on tendrait la main.<br \/>\nEn cela on entrapercevait les drames et les \u00e9lans que l\u2019Homme imprime \u00e0 son chant, pareil \u00e0 un oiseau m\u00e9lancolique, jetant au soir une plainte f\u00e2ch\u00e9e. Le sentiment que tout se perd dans la nuit ou le vide, toujours. Et que vivre ressemble parfois \u00e0 une partie absurde.<br \/>\nCette d\u00e9tresse qui se retourne vers lui dans les dires et les visages ferm\u00e9s de chacun de ses gestes.<br \/>\nEt bient\u00f4t, \u00e0 travers les gestes ; ceux du pinceau jouant de sa trace sur le papier, ceux qui t\u00e9moignent de cette intranquillit\u00e9, de ces \u00e9lans pulsionnels lanc\u00e9s \u00e0 la face d\u2019un dieu absent, ou des matit\u00e9s du monde, ou de l\u2019indiff\u00e9rence et du mutisme du ciel, des pierres, des \u00e9toiles, de l\u2019herbe, du temps. A travers ces gestes, sans les effacer, ni les \u00e9loigner au fond du visible, s\u2019affirme un visage, un regard, une existence concr\u00e8te, semblable \u00e0 celle que l\u2019on se reconnait. Monte et s\u2019affirme quelque chose d\u2019une \u00e2me.<br \/>\nQuelque chose d\u2019un \u00eatre qui suscite la sympathie et la compassion. Au d\u00e9sarroi duquel on voudrait r\u00e9pondre. Dont la fragilit\u00e9 vous inqui\u00e8te. Dont on voudrait prendre soin. Calmer la peur. Dont on re\u00e7oit l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 en \u00e9cho de la sienne.<br \/>\nVous ne pouvez plus d\u00e9crocher de ce regard, de cet \u00e9change silencieux. Il vous semble qu\u2019il attend de vous. Qu\u2019il est au bord de la parole. Que, semblable \u00e0 ces animaux avec lesquels vous avez eu de furtif et semblables \u00e9changes, il vous introduit \u00e0 l\u2019Ouvert.<br \/>\nJe suis toujours fascin\u00e9 disais-je, par la mani\u00e8re qu\u2019ont certaines images de nous regarder. Et je me demande \u00e0 chaque fois depuis o\u00f9 elles le font.<br \/>\nCependant, quelque chose, intuitivement, me pr\u00e9vient d\u2019insister trop, d\u2019investiguer davantage. Par peur de rompre le charme, de trahir, de r\u00e9pondre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e0 cette sollicitation qui tient par la confiance nue que je lui accorde ing\u00e9nument. Parce qu\u2019au fond ce regard mutique, cette forme de volont\u00e9 farouche, cette insistance envers et contre tout me sauve de quelque chose, me soutient, m\u2019est comme une porte au bout du couloir, une pr\u00e9sence fraternelle, compr\u00e9hensive. Pareille \u00e0 l\u2019affleurement d\u2019un souvenir li\u00e9 \u00e0 l\u2019enfance. <\/p>\n<p>Image : Amel Zmerli <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Lecteur, mon semblable mon fr\u00e8re \u00bb. Baudelaire \u00ab Vers la cr\u00e9ation toujours tourn\u00e9s, nous ne Voyons en elle qu\u2019un reflet du Libre, Obscurci par notre ombre. Ou qu\u2019une b\u00eate, Une sans voix, regarde, calme, \u00e0 travers nous. 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