{"id":7608,"date":"2022-10-24T09:44:13","date_gmt":"2022-10-24T08:44:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7608"},"modified":"2022-10-24T09:44:13","modified_gmt":"2022-10-24T08:44:13","slug":"birds-eye-view","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/birds-eye-view\/","title":{"rendered":"Bird&rsquo;s Eye View"},"content":{"rendered":"<p>Comme on la voit devant nous, adoss\u00e9e perpendiculairement au mur qui nous fait face, il est plus facile encore d\u2019y voir un \u0153il, grand, qui vous fixe. Au centre, un disque noir tient lieu de pupille, cet abyme de nuit, depuis laquelle, effrang\u00e9e de beige pour gagner rapidement une teinte terre de sienne, pris dans une dynamique centrifuge, se d\u00e9ploient les fibres de l\u2019iris.<!--more--><br \/>\nComme par un retournement de la vue dans son objet, l\u2019image, nette en son centre \u2014 la zone fov\u00e9ale ou maculaire \u2014 est gagn\u00e9e par le flou en sa p\u00e9riph\u00e9rie, \u00e0 l\u2019instar des parages externes du champ visuel, donnant en outre, par un nouveau retournement, et un effet de grand angle, l\u2019impression, courbe, du globe oculaire.<br \/>\nAussi, l\u2019image de l\u2019\u0153il se confond-elle \u00e0 celle qu\u2019il forme sur sa r\u00e9tine. Et quand bien m\u00eame on sait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une vue \u00e0 360\u00b0 prise depuis le haut du mat t\u00e9lescopique du lander d\u00e9pos\u00e9 sur le sol de Mars lors de la mission Mars Pathfinder, la zone noire \u00e9tant en r\u00e9alit\u00e9 le point aveugle ou l\u2019angle mort du dispositif photographique, le paysage de terre et de pierre qui s\u2019\u00e9tend de part en part demeure hant\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u0153il, comme Cain par la culpabilit\u00e9. Le noir serait la tache de Mariotte, la coupe, aveugle \u00e0 elle-m\u00eame, du nerf optique que d\u2019ordinaire, la vision binoculaire compense, et donc occulte. Le paysage confondrait le diaphragme de l\u2019iris \u00e0 une mat\u00e9rialisation du champ visuel. Quelque chose en nous, avide de trouble et de fictions, entretien l\u2019\u00e9quivoque.<br \/>\nAussi bien ce pourrait \u00eatre l\u2019impact sombre d\u2019une balle dont l\u2019image enregistrerait outre le mouvement, accusant le choc d\u2019un tremblement, d\u2019un frisson, son \u00e9cho en nous. <\/p>\n<p>De lointaines lectures, me revient la r\u00e9flexion d\u2019une jeune enfant rapport\u00e9e dans un de ses livres par Jean Piaget. Si j\u2019ai oubli\u00e9 l\u2019ouvrage et le contexte, m\u2019est rest\u00e9 cette interrogation \u00e0 la perplexit\u00e9 communicative : \u00ab pourquoi je vois pas mes yeux ? \u00bb. Autrement dit, par quel paradoxe, quelle ironie, l\u2019organe de la vue \u00e9chappe \u00e0 son propre empire ? Car nous voyons le dehors, tout ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 nous ou s\u2019\u00e9chelonne, se d\u00e9ploie, se distribue sur l\u2019\u00e9tendue. Nous pouvons nous pencher sur nos pieds, faire remonter le regard sur nos jambes, scruter nos mains, une grande partie de notre corps. Louchant presque, nous pouvons apercevoir dans le flou le profil de notre nez, mais pas plus. Notre t\u00eate nous \u00e9chappe, et avec elle, le mirador, la vigie de nos yeux. Pour cela, il nous faut la m\u00e9diation d\u2019un reflet, d\u2019une photographie ; le d\u00e9collement objectif d\u2019une image. Et de cette exp\u00e9rience, qui n\u2019a pas eu cette sensation de regarder moins \u00e0 ses yeux qu\u2019\u00e0 l\u2019image de ses yeux, \u00e0 un objet n\u2019entretenant qu\u2019un rapport distant avec la r\u00e9alit\u00e9 organique intime, un peu comme une anatomie est une \u00e9criture du corps ?<br \/>\nL\u2019image que rapporte la mission Mars Pathfinder prolonge ces interrogations vertigineuses sur la vue, outre par ce avec quoi joue une pens\u00e9e analogiste et un esprit d\u2019escalier, du fait qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une image artefactuelle capt\u00e9e par un dispositif dans des r\u00e9gions hors d\u2019atteinte de la vue humaine.<br \/>\nLes radiographies durent produire chez ceux qui en furent les premiers t\u00e9moins, voire, les premiers sujets, un ab\u00eeme perceptif. Pour la premi\u00e8re fois, l\u2019int\u00e9rieur des corps pouvait \u00eatre saisi, par une sorte d\u2019effraction du r\u00e9el, \u00e0 travers les opacit\u00e9s de la peau. Et ce n\u2019\u00e9tait pas une anatomie telle celles dont t\u00e9moignent les dissections, ni m\u00eame les os blanchis que l\u2019on r\u00e9cup\u00e8re des d\u00e9pouilles abandonn\u00e9es au travail des n\u00e9crophages, mais une image d\u2019un monde, aussi myst\u00e9rieuse que les fantasmagories des lanternes magiques ou des r\u00eaves.<br \/>\nJ\u2019ai longuement m\u00e9dit\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque sur celle que Wilhelm R\u00f6ntgen fit en d\u00e9cembre 1895 de la main de son \u00e9pouse, sur laquelle se distingue nettement l\u2019assemblage des phalanges et la masse sombre d\u2019une bague. Dans les parages des lumi\u00e8res des sciences modernes tournent alors les souvenirs de gisants, de transis, de vanit\u00e9s, des contes d\u2019\u00e9pouvante, de revenants, de mascarades. La mort affleure sous la v\u00e9nust\u00e9, plus saisissante encore, de trahir sous la belle apparence de l\u2019\u00eatre aim\u00e9e, la r\u00e9alit\u00e9 dure, tragique, commune, patente, d\u2019une organit\u00e9 grave, voire insupportable. J\u2019imagine sans peine que certains furent effray\u00e9s de cette extension du domaine du visible ou de l\u2019empire de la vue, envisageant peut-\u00eatre qu\u2019ils voyaient l\u00e0 ce que personne ne devrait avoir vu, ni pouvoir voir. Qu\u2019\u00e9tait franchi un tabou ou un interdit divin.<br \/>\nIci, la mission nous apporte et nous met sous les yeux ce paysage \u00e9trange qui retourne vers celui qui regarde dans une forme d\u2019ironie l\u2019\u0153il qui l\u2019appelle. Un paysage lointain. Que l\u2019on dirait lointain un peu comme les aborig\u00e8nes en Australie parlent du temps du r\u00eave ; c\u2019est-\u00e0-dire, dans un lointain qui a moins \u00e0 voir avec la distance physique ou temporelle qu\u2019avec une modalit\u00e9 distincte de celle qui a cours quand nous parlons. Et cette image, si elle nous vient objectivement de loin, en terme de distance, nous vient \u00e9galement d\u2019un lointain sensible, distinct de notre appr\u00e9hension ordinaire, imm\u00e9diate \u2014 dans les parages du r\u00eave.<br \/>\nLes planches d\u2019atlas comparatifs des principales montagnes, des principaux fleuves du monde, qui eurent cours au XIXe si\u00e8cle, produisent au sein d\u2019un projet \u00e9minemment rationnel et s\u00e9rieux, la m\u00eame \u00e9chapp\u00e9e de la raison dans l\u2019imaginaire, de l\u2019objectivit\u00e9 vers une forme de fantaisie po\u00e9tique que le sens commun qualifierait de surr\u00e9aliste.<br \/>\nLa photographie, fruit d\u2019un montage, si elle aboutit \u00e0 une repr\u00e9sentation intelligible, ne t\u00e9moigne en rien de ce que serait notre vision des choses si nous pouvions en faire l\u2019exp\u00e9rience de visu, c\u2019est-\u00e0-dire physiquement et par nous-m\u00eame. D\u2019autant que l\u2019atmosph\u00e8re locale \u00e9tant diff\u00e9rente de l\u2019atmosph\u00e8re terrestre, notre \u0153il n\u2019y percevrait pas les teintes, la luminosit\u00e9 et le contraste comme il le fait d\u2019ordinaire. D\u00e8s lors, comme le demande Jean-Charles Vergne, \u00ab quel est le statut de cette image dont aucun \u0153il humain n\u2019a jamais vu le r\u00e9f\u00e9rent ? Quel en est l\u2019auteur sinon une machine programm\u00e9e ? De quoi cette photographie est-elle l\u2019instantan\u00e9 quand on sait qu\u2019il fallait plus de dix minutes aux donn\u00e9es pour parcourir les 56 millions de kilom\u00e8tres qui s\u00e9parent Mars de la Terre ? \u00bb (D\u2019autant qu\u2019il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un assemblage d\u2019une dizaine d\u2019images prises sur deux jours.) \u00ab Quelles en sont les couleurs r\u00e9elles et la notion de r\u00e9alit\u00e9 a-t-elle encore du sens ? Enfin, que voit-on vraiment sur cette image, obtur\u00e9e en son centre par un cercle noir, floue et d\u00e9form\u00e9e \u00e0 sa p\u00e9riph\u00e9rie, et dont les proportions sont fausses ? \u00bb<br \/>\nUne sorte de hiatus entre le projet rationnel et naturaliste de la saisie objective des r\u00e9alit\u00e9s nous environnant (m\u00eame de tr\u00e8s loin), et la capacit\u00e9 qu\u2019ont les images d\u2019inventer des mondes. <\/p>\n<p>Photographie visible actuellement dans l&rsquo;exposition Le promontoire du songe, au Frac Auvergne, \u00e0 Clermont-Ferrand. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme on la voit devant nous, adoss\u00e9e perpendiculairement au mur qui nous fait face, il est plus facile encore d\u2019y voir un \u0153il, grand, qui vous fixe. 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