{"id":7616,"date":"2022-11-11T22:35:57","date_gmt":"2022-11-11T21:35:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7616"},"modified":"2022-11-12T11:58:54","modified_gmt":"2022-11-12T10:58:54","slug":"lee-bontecou-sculptrice-despaces-et-de-lame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lee-bontecou-sculptrice-despaces-et-de-lame\/","title":{"rendered":"Lee Bontecou, sculptrice d&rsquo;espaces et de l&rsquo;\u00e2me."},"content":{"rendered":"<p>Les premi\u00e8res \u0153uvres de Lee Bontecou, c\u2019est aux alentours de 2007, au Palais de Tokyo. J\u2019\u00e9tais dipl\u00f4m\u00e9 des Beaux-Arts depuis peu, je pr\u00e9parais ou avait d\u00e9j\u00e0 obtenu l\u2019agr\u00e9gation. Une exposition collective dont j\u2019ai du mal \u00e0 me souvenir du contenu et des artistes pr\u00e9sent\u00e9s. Fa\u00e7on peut-\u00eatre de dire comme une exposition est une sorte de r\u00eave qu\u2019on traverse et qui vous traverse.<!--more--><br \/>\nComme il est courant, les diff\u00e9rentes choses vues \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques en un m\u00eame lieu ont tendance \u00e0 se confondre, finissant apr\u00e8s des ann\u00e9es par inventer une sorte d\u2019exposition infinie, \u00e0 double ou triple fond, un peu comme une page de Proust avec ses paperolles. L\u2019anamn\u00e8se aussi est une sorte de r\u00eave.  Alors, \u00e9tait-ce dans cette m\u00eame exposition, l\u2019imposante sculpture en pierres de Deware et Gicquel ? Je ne sais plus. \u00c9trange d\u00e9p\u00f4t de la m\u00e9moire kin\u00e9sique, je ne me souviens que d\u2019une salle avec un grand mur sur ma droite et quelques tableaux reliefs assez \u00e2pres, \u00e9voquant quelque chose de l\u2019esth\u00e9tique des ann\u00e9es 60 dans leurs jeux de courbes, mais sans les couleurs pop. Des constructions complexes extrudant le tableau pour gagner la troisi\u00e8me dimension \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un volcan, d\u2019un \u0153il exorbit\u00e9, dans cette dynamique que j\u2019avais retenue des visages sculpt\u00e9s de la porte du baptist\u00e8re de Florence, dite Porte du Paradis, parente de La Porte de Enfers de Rodin. On pouvait penser pour tenter de se situer ou de situer l\u2019objet dans notre paysage culturel \u00e0 Frank Stella dans ses tableaux reliefs r\u00e9cents, mais crois\u00e9 avec quelque chose de plus grave, presque tribal, assez r\u00eache et peu s\u00e9duisant au premier abord.<br \/>\nSurnage l\u2019image d\u2019un tipi de cuir parchemin\u00e9 ou de jute, de terre brune, de vieux journaux jaunis, comme ceux qu\u2019on retrouve dans des caisses \u00e0 pommes, sous des couches de poussi\u00e8re, oubli\u00e9s dans la cave par le pr\u00e9c\u00e9dent propri\u00e9taire. Des yeux de poissons ou de cam\u00e9l\u00e9ons, des carlingues d\u2019avions rapi\u00e9c\u00e9es, des lance-torpilles, des pi\u00e8ges. Mais tr\u00e8s vite, s\u2019y m\u00ealent des sculptures en taule froiss\u00e9e de John Chamberlain, et m\u00eame des sculptures de Pincemin. \u00ab Ni peinture ni sculpture \u00bb, \u00ab objets sp\u00e9cifiques \u00bb dira Donald Judd.<br \/>\nA cette \u00e9poque, le go\u00fbt pour l\u2019esth\u00e9tique vintage des ann\u00e9es 60 et 70 restait une passion confidentielle, \u00e0 l\u2019abri des radars. J\u2019avais h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 identifier ces \u0153uvres comme contemporaines et atypiques ou exhum\u00e9es d\u2019\u00e9coles obscures marginales \u00e0 la sculpture anglaise de la fin du XXe, voire d\u2019un oubli\u00e9 de l\u2019art cin\u00e9tique, comme on d\u00e9daignait alors les tableaux et sculptures faites de fils tendus (des images me viennent, mais de noms, aucun); d\u2019un \u00e9pigone de cubisme et du futurisme croisant la T\u00eate de femme de Naum Gabo, de 1927, les masques Dada de Marcel Janco et le fameux Monument \u00e0 la Troisi\u00e8me Internationale de Vladimir Tatline de 1920. Quelque chose dans le jeu de tubulures \u00e9voquait la p\u00e9riode tubiste de Fernand L\u00e9ger, Le passage de la vierge \u00e0 la mari\u00e9e ou le Nu descendant l\u2019escalier de Duchamp.<br \/>\nDans ma t\u00eate se faisaient des croisements entre les roto-reliefs de Marcel Duchamp et les sculptures de Sobrino de Tinguely et de Takis. Je n\u2019avais retenu ni le nom, ni la date. Et, une actualit\u00e9 chassant l\u2019autre, nous avions seulement confirm\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 retenus et intrigu\u00e9s par cette \u0153uvre inconnue avant de passer \u00e0 autre chose.<br \/>\nCe que l\u2019on fait de ces choses-l\u00e0, c\u2019est un myst\u00e8re. On les oublie dans des zones interm\u00e9diaires, comme on fait des \u00e2mes qui attendent le jugement. Incapable de les employer sur le moment, on leur adresse inconsciemment un \u00ab on vous rappellera \u00bb.<br \/>\nL\u2019actualit\u00e9 de l\u2019art en France et son retrait volontaire \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde de l\u2019art ont fait que je n\u2019ai recrois\u00e9 son travail que quelques ann\u00e9es plus tard, et tr\u00e8s furtivement, dans un catalogue du MoMA que l\u2019on m\u2019a offert. La notice, laconique, demandait : \u00ab Painting or sculpture ? Organic or industrial ? Invitation or threat ? \u00bb Je ne remarquais pas que sous son nom ne figurait qu\u2019une date et que parmi ces artistes historiques et l\u00e9gendaires que l\u2019on situe d\u2019ordinaire inconsciemment dans un temps qui n\u2019a que peu \u00e0 voir avec celui de la chronologie et d\u2019avantage d\u2019affinit\u00e9s avec celui du mythe et du r\u00e9cit, elle m\u2019\u00e9tait alors contemporaine. M\u2019\u00e9tais-je m\u00eame souci\u00e9 de savoir s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une femme ou d\u2019un homme ? Quelle \u00e9tait sa nationalit\u00e9 ? L\u2019artiste et son \u0153uvre dot\u00e9e d\u2019une puissance plastique et d\u2019une justesse formelle dignes du brutalisme le plus musical, flottaient conjointement dans un lieu \u00e9quivoque, entre les artistes m\u00e9diumniques comme Hilma af Klint et les formalistes comme Morris Louis ou Ellsworth Kelly, entre les modernes historiques et les contemporains, les surr\u00e9alistes dans la veine de Louise Bourgeois (proche parfois des Singuliers ou Outsiders), et les nouveaux r\u00e9alistes. Et pourquoi, imaginant je crois d\u2019abord que ce devait \u00eatre l\u2019\u0153uvre d\u2019un homme, h\u00e9ritier de Schwitters et de Moore, je pensais au travail d\u2019Eva Hesse, l\u2019Ana Mendieta ? Je reconnaissais \u00e0 la notice du MoMA d\u2019avoir convenu de cet insaisissable d\u00fb \u00e0 un frayage particulier \u00e0 travers l\u2019\u00e9poque, \u00e0 une singularit\u00e9 \u00e9tonnante. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, elle quitte New-York, alors nouvel \u00e9picentre du monde de l\u2019art, se retire en Pennsylvanie et ne travaille plus que pour elle-m\u00eame dans une grange attenante \u00e0 la maison familiale, transform\u00e9e en atelier. Elle travaille pr\u00e8s de 18 ann\u00e9es \u00e0 un mobile aux allures de galaxie. \u00ab J&rsquo;ai toujours voulu m&rsquo;\u00e9loigner du mur, alors j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 suspendre les \u0153uvres. Dira-t-elle. J&rsquo;ai commenc\u00e9 petit, en combinant la porcelaine, diff\u00e9rentes argiles et le fil de trame. Le processus se rapprochait du dessin, qui est si libre. Et \u00e7a peut continuer \u00e0 l&rsquo;infini. (\u2026) J&rsquo;ai une sorte de libert\u00e9 quand je travaille. J&rsquo;essaie de trouver un moyen de faire un silence, une sorte de silence. J&rsquo;ai l&rsquo;impression de m&rsquo;approcher un peu plus quand je les regarde la nuit. \u00bb Et c\u2019est beau, \u00e9mouvant, de la sentir s\u2019enfoncer si profond\u00e9ment dans ce monde qui est \u00e0 la fois une pratique, un lieu, un \u00e9tat d\u2019esprit, un r\u00eave.<br \/>\nElle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019automne de cette ann\u00e9e, assez discr\u00e8tement si on s\u2019en remet aux m\u00e9dias officiels, aux mondanit\u00e9s de l\u2019art contemporain. Combien savent que le monde manque d\u00e9sormais de ce travail qu\u2019elle effectuait sans tapages, retir\u00e9e, comme on entretient un feu, un phare au bout d\u2019une c\u00f4te devant laquelle plus personne ne passe ?<br \/>\nSans doute poursuivait-elle cela qu\u2019elle d\u00e9criait d\u00e9j\u00e0 en 1963 : \u00ab construire des choses qui expriment notre relation \u00e0 ce pays &#8211; \u00e0 d&rsquo;autres pays &#8211; \u00e0 ce monde &#8211; \u00e0 d&rsquo;autres mondes. Pour entrevoir un peu de la peur, de l&rsquo;espoir, de la laideur, de la beaut\u00e9 et du myst\u00e8re qui existe en chacun de nous et qui plane sur tous les jeunes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00bb.<br \/>\nDans mon catalogue j\u2019ai ajout\u00e9 \u00e0 la main : Lee Bontecou, artiste am\u00e9ricaine, 1931-2022.<\/p>\n<p>Image : Lee Bontecou travaillant \u00e0 son mural pour le Lincoln Center. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les premi\u00e8res \u0153uvres de Lee Bontecou, c\u2019est aux alentours de 2007, au Palais de Tokyo. J\u2019\u00e9tais dipl\u00f4m\u00e9 des Beaux-Arts depuis peu, je pr\u00e9parais ou avait d\u00e9j\u00e0 obtenu l\u2019agr\u00e9gation. Une exposition collective dont j\u2019ai du mal \u00e0 me souvenir du contenu et des artistes pr\u00e9sent\u00e9s. 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