{"id":7628,"date":"2023-01-02T22:06:11","date_gmt":"2023-01-02T21:06:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7628"},"modified":"2023-01-03T08:33:06","modified_gmt":"2023-01-03T07:33:06","slug":"cafe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/cafe\/","title":{"rendered":"Caf\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0-Aujourd&rsquo;hui, Pascovia Ossipovna, je ne prendrai pas de caf\u00e9, dit Ivan Iakovl\u00e9vitch; je mangerai plut\u00f4t du pain chaud et de l&rsquo;oignon (Ivan Iakovl\u00e9vitch se serait volontiers r\u00e9gal\u00e9 de caf\u00e9 et de pain frais, mais il savait qu&rsquo;il \u00e9tait inutile de demander deux choses \u00e0 la fois : Peascovia Ossipovna n&rsquo;admettait pas ces fantaisies).<br \/>\n&lsquo;Il n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 manger du pain, l&rsquo;imb\u00e9cile! songea la dame; tant mieux pour moi : il me restera plus de caf\u00e9.&rsquo;<br \/>\nEt elle lan\u00e7a un pain sur la table.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nNicolas Gogol<\/p>\n<p>On s\u2019\u00e9tonne assez peu je trouve de ce qui s\u2019est insinu\u00e9 dans nos vies jusqu\u2019\u00e0 en effacer tout \u00e0 fait l\u2019exotisme primitif, \u00e0 l\u2019instar du caf\u00e9 qui, de consommation courante, associ\u00e9 aux institutions qui font la physionomie de la ville et m\u00eame du petit village o\u00f9 il n\u2019en est parfois qu\u2019un, lequel tient lieu d\u2019agora populaire, fait oublier qu\u2019il est une denr\u00e9e int\u00e9gralement import\u00e9e de contr\u00e9es lointaines, allog\u00e8ne.<!--more--><br \/>\nProbablement originaire d\u2019\u00c9thiopie et consomm\u00e9 comme revigorant (K\u2019hawah) au Y\u00e9men au XVe si\u00e8cle, c\u2019est un arm\u00e9nien qui ouvre en 1672 le premier caf\u00e9 parisien, une quinzaine d\u2019ann\u00e9e avant que Boston outre-Atlantique accueille le premier \u00e9tablissement d\u2019Am\u00e9rique. Depuis, on ne compte plus les comptoirs, les enseignes, les cafeti\u00e8res. Int\u00e9gration ou appropriation culturelle ?<br \/>\nOn me dira que la tomate, aujourd\u2019hui embl\u00e8me de l\u2019Italie dont elle colore toute la gastronomie, des diff\u00e9rentes sauces qui assaisonnent les p\u00e2tes \u00e0 celle qui semble indissociable de l\u2019image de la pizza et avec le blanc de la mozzarella et le vert du basilic rejoue le drapeau national sous forme comestible, ne fut import\u00e9e que relativement r\u00e9cemment d\u2019Am\u00e9rique du Sud, entre le XVIe et le XVIIe si\u00e8cle.<br \/>\nMais il se trouve, qu\u2019\u00e0 l\u2019instar du ma\u00efs et de la pomme de terre, la tomate s\u2019est assez bien acclimat\u00e9e aux r\u00e9gions europ\u00e9ennes, alors que le caf\u00e9 ne se cultive encore que sur les terres tropicales d\u2019Am\u00e9rique latine, d\u2019Afrique et d\u2019Asie quand c\u2019est en Finlande que la consommation y est la plus importante, 12kg par habitant quand, \u00e0 Porto Rico ou au Chili, pays producteurs, elle est inf\u00e9rieure \u00e0 1k.<br \/>\nFrappe alors l\u2019\u00e9cart qu\u2019il y a entre la grande familiarit\u00e9 que nous entretenons avec le caf\u00e9 ici en France, mais aussi dans tout le monde occidental, sa consommation dans toutes les classes de la soci\u00e9t\u00e9 et dans les r\u00e9gions les plus recul\u00e9es du territoire, et le fait qu\u2019il demeure un produit \u00e9tranger, redevable \u00e0 des terres lointaines et des climats bien diff\u00e9rents du temps gris et du trottoir de Paris o\u00f9 le travailleur le consomme le matin debout, accoud\u00e9 au zinc, d\u2019un geste machinal pour marquer le d\u00e9but de la journ\u00e9e, se donner de l\u2019entrain.<br \/>\nDire de notre consommation de caf\u00e9 en Europe continentale, qu\u2019elle d\u00e9pend enti\u00e8rement de l\u2019importation et de cette machinerie g\u00e9o-\u00e9conomico-politique du commerce mondial, c\u2019est aussi insinuer son co\u00fbt invisible qui fait \u00e9cart l\u00e0 encore avec le geste devenu en deux si\u00e8cles ordinaire de pincer \u00e0 deux doigts l\u2019anse d\u2019une tasse pour marquer le d\u00e9but de la journ\u00e9e, la fin d\u2019un repas, ou ponctuer les pauses dans une journ\u00e9e de travail avec un gobelet en plastique ou un mug, pr\u00e8s d\u2019une machine \u00e0 caf\u00e9 ou d\u2019un distributeur.<br \/>\nQuel \u00e9cart, encore, entre la commande d\u2019un caf\u00e9 \u00e0 une terrasse d\u2019un geste automatique et comme un ticket pour recevoir l\u2019autorisation de vous asseoir l\u00e0 un petit moment, d\u2019utiliser les toilettes, et parce que le caf\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement sur la carte la consommation la moins ch\u00e8re, et l\u2019exotique des plantations lointaines en Indon\u00e9sie, au Br\u00e9sil, au P\u00e9rou ou en \u00c9thiopie !<br \/>\nB\u00e9n\u00e9fice du commerce, des explorations lointaines, des conqu\u00eates territoriales et de l\u2019esclavagisme, de l\u2019exploitation de ce que l\u2019Europe consid\u00e8re encore inconsciemment comme ses faubourgs, notre consommation de caf\u00e9 et d\u2019un nombre croissant d\u2019autres biens ou produits, trahi un luxe aussi invisible qu\u2019inou\u00ef : celui de sculpter notre culture, par la consommation, non des produits de son sol, mais par ce qui justement lui est le plus \u00e9tranger et n\u00e9cessite alors pour son importation et sa distribution la mise en \u0153uvre de moyens cons\u00e9quents (routes commerciales, bateaux, avions, interm\u00e9diaires, d\u00e9localisation).<br \/>\nEn un si\u00e8cle tout cela est devenu normal, invisible. C\u2019est un fait acquis. Nous avons besoin de cette circulation du caf\u00e9 dans nos vies. Qu\u2019il nous soit \u00e0 port\u00e9e de main et coule sur commande. On en veut des dosettes, comme des bonbons ronds, des pilules. Des grands gobelets de carton avec de la cr\u00e8me fouett\u00e9e qu\u2019on sirote dans des fauteuils club. On imagine la d\u00e9stabilisation \u00e9conomique et affective que provoquerait un embargo sur le caf\u00e9 ou une simple p\u00e9nurie. Enlever le caf\u00e9, c\u2019est comme d\u00e9clouer les planches d\u2019une palissade. Tomber les voiles d\u2019un voilier, mettre \u00e0 nu, fr\u00eales, les structures de nos chapiteaux, les baleines de nos parapluies. D\u00e9maquiller tous les mannequins, toutes les affiches. Priver les stades des ballons de foot. D\u00e9shabiller le roi.<br \/>\nEst-ce par vice parfois que j\u2019imagine avec un sourire perfide, iconoclaste, un producteur, mains dans les poches devant un baraquement, marmonner avec flegme \u00e0 un commercial d\u00e9sempar\u00e9 qui a travers\u00e9 l\u2019oc\u00e9an pour que les siens aient chaque jour leur dose : \u00ab plo\u00fb d\u00e9 caf\u00e9\u2026 \u00bb. Et l\u2019autre, effondr\u00e9 sans le savoir encore : \u00ab Comment \u00e7a ?! \u00bb &#8211; \u00ab L\u00e9 caf\u00e9, bah y\u2019a n\u2019a plo\u00fb \u00bb. <\/p>\n<p>Image : Lievien Herremans, Le buveur de caf\u00e9, XIXe. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0-Aujourd&rsquo;hui, Pascovia Ossipovna, je ne prendrai pas de caf\u00e9, dit Ivan Iakovl\u00e9vitch; je mangerai plut\u00f4t du pain chaud et de l&rsquo;oignon (Ivan Iakovl\u00e9vitch se serait volontiers r\u00e9gal\u00e9 de caf\u00e9 et de pain frais, mais il savait qu&rsquo;il \u00e9tait inutile de demander deux choses \u00e0 la fois : Peascovia Ossipovna n&rsquo;admettait pas ces fantaisies). &lsquo;Il n&rsquo;a [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7629,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7628","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7628","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7628"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7628\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7634,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7628\/revisions\/7634"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7629"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7628"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7628"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7628"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}