{"id":7635,"date":"2023-01-18T15:05:19","date_gmt":"2023-01-18T14:05:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7635"},"modified":"2023-01-19T14:44:21","modified_gmt":"2023-01-19T13:44:21","slug":"aurore-pallet-la-connaissance-par-les-gouffres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/aurore-pallet-la-connaissance-par-les-gouffres\/","title":{"rendered":"Aurore PALLET, la connaissance par les gouffres."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La distance qui nous s\u00e9pare de ces \u00e9toiles amass\u00e9es abolit les distances entre elles, et, dans les gouffres qu\u2019elles illuminent de leur lumi\u00e8re m\u00e9lang\u00e9e, elles tracent devant mes yeux comme le ruisseau d\u2019une brume de lait. J\u2019entre dans le premier grand corps n\u00e9buleux du ciel. L\u2019explication m\u2019est enfin donn\u00e9e avec des mots immenses que je ne peux pas contenir, mais mon c\u0153ur, comme une petite b\u00eate chaude, s\u2019enroule instinctivement dans cette spirale de printemps. \u00bb<\/em><br \/>\nJean Giono<br \/>\n<\/p>\n<p><em>\u00ab Dans l\u2019hallucination artistique, le tableau n\u2019est pas bien limit\u00e9, quelque pr\u00e9cis qu\u2019il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, \u00e7a se trouve je ne sais o\u00f9. \u00c7a existe seul et sans rapport avec le reste, tandis que, dans la r\u00e9alit\u00e9, quand je regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en m\u00eame temps les autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou tout au moins je per\u00e7ois vaguement qu\u2019ils existent. L\u2019hallucination artistique ne peut porter sur un grand espace, se mouvoir dans un cadre tr\u00e8s large. Alors on tombe dans la r\u00eaverie et on revient au calme. C\u2019est m\u00eame toujours comme cela que cela finit. \u00bb <\/em><br \/>\nGustave Flaubert<\/p>\n<p>\n<em>\u00ab On assiste stup\u00e9fait \u00e0 ces sporadiques \u00e9ruptions, fluettes, folles fontaines, \u00e0 ces jets d\u2019eau, plus jets qu\u2019eau, avant tout jaillissements,surcro\u00eets punctiformes de forces, spectacle d\u00e9lirant de la geys\u00e9risation int\u00e9rieure. \u00bb<\/em><br \/>\nHenri Michaux<\/p>\n<p><em>Ce fourmillement t\u00e9nu, \u00e0 peine palpable. Une sorte d\u2019engourdissement de tout le corps. Le sol soudain lointain, sujet \u00e0 d\u00e9formations, inclinaisons, effets de vertige, comme la surface d\u2019un bassin sous le plongeoir, ondulant.<!--more--> La perspective contaminant m\u00eame vos jambes qui s\u2019\u00e9tirent loin par le bas, presque un objet distinct, un horizon. Sensation de l\u00e9vitation dans un mouvement de houle. L\u2019image que vous formez de votre corps et sa r\u00e9alit\u00e9 physique se dissocient, mal arrim\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, m\u00e9canique d\u00e9faite, d\u00e9boit\u00e9e. Vous peinez \u00e0 vous localiser. Vous vous abandonnez \u00e0 l\u2019espace, vous laissant p\u00e9n\u00e9trer, dissoudre par lui. Vous planez comme une pr\u00e9sence mal \u00e9tablie, une douce chaleur diffuse, un doute. Vous fixez un point de l\u2019espace au-del\u00e0 de ce qui en constitue l\u2019arrangement. Vous regardez \u00e0 travers le visible comme au-dedans d\u2019un r\u00eave aqueux, \u00e9touff\u00e9. L\u2019angle d\u2019un mur, le haut d\u2019un mat d\u2019\u00e9clairage public, posture d\u2019humilit\u00e9, un emm\u00ealement de branches z\u00e9br\u00e9es par l\u2019oblique incision de c\u00e2bles \u00e9lectriques. Une lueur p\u00e2le. Tout est l\u00e0, rien ne p\u00e8se. Un geste pourrait les dissiper, comme les particules de poussi\u00e8re qui descendent dans un rai de lumi\u00e8re.<br \/>\nLa vue elle aussi se d\u00e9tend, se rend au vague. Des pens\u00e9es sans doute ont cours, comme on feuillette n\u00e9gligemment un magazine, ne retenant rien, port\u00e9 par un mouvement m\u00e9canique. Des images aussi, s\u2019extrayant de ne je sais quelles sources pour venir s\u2019assembler furtivement, jouant comme les feuilles mortes dans un cour d\u2019\u00e9cole un jour de vent. Un sac plastique s\u2019\u00e9l\u00e8ve en tourbillonnant sous le pr\u00e9au. Quelqu\u2019un qui se r\u00e9veillerait dans une salle de cin\u00e9ma regardant aux visages model\u00e9s par la lumi\u00e8re dans la p\u00e9nombre, au bombement des fauteuils, au d\u00e9fil\u00e9 des plans sur l\u2019\u00e9cran, pareils \u00e0 des d\u00e9coupes de presse papillonnant, \u00e0 l\u2019\u00e9clairage des veilleuses courant dans les all\u00e9es, \u00e0 celui de la sortie de secours, ne se formerait pas une perception du monde diff\u00e9rente. Il se logerait mentalement tout au fond d\u2019une perspective perceptive tout en dedans du monde et pourtant constituant une sorte d\u2019exil m\u00e9lancolique. (\u2026)<\/em><\/p>\n<p>Il m\u2019a sembl\u00e9 souvent que l\u2019art r\u00e9pondait de ces fantasmagories, de ces danses du r\u00e9el et de l\u2019imaginaire, comme l\u2019on r\u00e9pond par une photographie \u00e0 ce qui dans le paysage qui nous fait face simultan\u00e9ment l\u2019\u00e9tends et le contracte, le mat\u00e9rialise et le dissout. Il signale ce que Foucault d\u00e9signe par le terme d\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie : des contre-espaces, des utopies localis\u00e9es que les enfants reconnaissent dans le fond du jardin, dans le grenier, dans la tente d\u2019Indiens bricol\u00e9e dans tel ou tel recoin, dans le grand lit des parents\u2026 Des lieux, \u00e9crit-il, autres, \u00ab contestations mythiques et r\u00e9elles de l\u2019espace que nous vivons \u00bb.<br \/>\nL\u2019art d\u2019Aurore Pallet, apr\u00e8s avoir explor\u00e9, l\u2019\u00e9trange et l\u2019\u00e9quivoque, le trouble, les nouages du mythe, pour ne pas dire du mysticisme et de la m\u00e9t\u00e9orologie tels qu\u2019ils se manifestent dans les grands r\u00e9cits bibliques ou mythologiques, dans les cosmologies antiques, comme dans les communaut\u00e9s s\u2019int\u00e9ressant aux OVNI (Objets Volants Non Identifi\u00e9s) ou, de mani\u00e8re plus scientifique aux PAN, (Ph\u00e9nom\u00e8nes A\u00e9rospatiaux Non identifi\u00e9s), d\u00e9veloppe depuis quelques ann\u00e9es un travail plastique singulier qui joue tout autant de la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019image que de son aura.<br \/>\nD\u00e9laissant la peinture dans sa mise en \u0153uvre traditionnelle depuis 2019, elle recoure au transfert et \u00e0 la s\u00e9rigraphie, inqui\u00e9tant le document pour en r\u00e9v\u00e9ler ses ambigu\u00eft\u00e9s et son pouvoir po\u00e9tique. Le sens n\u2019y est pas comme d\u2019ordinaire un rivage rassurant, mais le lieu d\u2019un vertige. Se m\u00ealent apparitions et souvenirs, hybridations inqui\u00e9tantes et formes du pathos, comme ces r\u00e9serves de forces obscures dont s\u2019est si largement nourri le romantisme noir.<br \/>\nAinsi son travail se poursuit, dans une parfaite coh\u00e9rence, combinant le dessin la peinture et l\u2019image en une pictorialit\u00e9 neuve \u2014 Elle peint toujours, dit-elle, mais sans pinceaux. Il convoque tout autant les augures que les fantasmes, les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, chimiques et m\u00e9t\u00e9orologiques que l\u2019histoire des m\u00e9diumniques, la science et la psychologie, la mystique et la science-fiction, s\u2019attardant \u00e0 ces labyrinthes o\u00f9 l\u2019imagination sans cesse se relance, tr\u00e9buchant sur un indice, une trace, butant sur une image, balayant une lacune ou une alt\u00e9ration. Et si l\u2019on a pens\u00e9 parfois \u00e0 ce go\u00fbt pour le bizarre, l\u2019\u00e9trange dont t\u00e9moignent certains sites Internet tant\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019humour, tant\u00f4t dans une veine complotiste, ou aux premiers travaux d\u2019artistes comme Damien Cadio ou Michael Boremans, les affinit\u00e9s les plus \u00e9videntes aujourd\u2019hui vont du c\u00f4t\u00e9 de Robert Rauschenberg et de Sigmar Polke. Les nuances sombres, brunes, glauques et verniss\u00e9es ont laiss\u00e9 place au jaune, au turquoise, au rose, au gris m\u00e9tallis\u00e9, \u00e0 des teintes iridescentes. La toile et les vernis ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des films plastiques offrant tout un jeu de superpositions, entre opacit\u00e9s ponctuelles se d\u00e9litant en halos, et pans translucides aux effets de calque, flous, trames et moirures.<br \/>\nLaissant \u00ab \u00e0 l\u2019insaisissable sa part \u00bb, pour reprendre une formule du po\u00e8te Philippe Jaccottet, elle se fait h\u00e9riti\u00e8re du projet oxym\u00e9rique de Rimbaud, \u0153uvrant \u00e0 \u00ab fixer des vertiges \u00bb. Elle les sc\u00e9narise en quelques sorte \u00e0 la faveur de montages complexes o\u00f9 entrent en friction le visible et le lisible. Je pense alors au film <em>24 Frames<\/em> du cin\u00e9aste Abas Kiarostami, lequel note en ouverture : \u00ab J\u2019ai souvent remarqu\u00e9 que nous sommes incapables de regarder ce que nous avons devant nous, \u00e0 moins que ce ne soit dans un cadre. \u00bb Et \u00e0 cet autre, <em>Five<\/em>, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Ozu, accueillant largement le temps et le t\u00e9nu. Fixer, cadrer des vertiges alors, comme les oracles tracent au ciel le quadrangle du temple en lequel se manifestent les augures\u2026 Qu\u00eater l\u2019\u00e9laboration du sens comme les alchimistes qu\u00eatent un myst\u00e8re plus grand que celui de la mati\u00e8re. Du moins Aurore Pallet semble-t-elle prendre plaisir \u00e0 les laisser advenir ces vertiges, les laisser s\u2019\u00e9panouir dans une mani\u00e8re de calme baroque qui n\u2019est pas sans susciter une forme d\u2019excitation chez celui qui regarde, semblable \u00e0 celle que provoque une fouille ou une exploration sensuelle. Pareille intrication se fait, d\u2019angoisse et d\u2019\u00e9ros \u00e0 celui qui consid\u00e8re l\u2019infini, abandonnant le rassurant espace aristot\u00e9licien pour le pli sur pli de Leibnitz, tel que l\u2019explora Gilles Deleuze. Et l\u2019on r\u00e9alise l\u00e0 que comprendre ou soumettre la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 nos explications, nos r\u00e9cits, nos lectures est une mani\u00e8re bien souvent de la r\u00e9duire, d\u2019en apprivoiser l\u2019infini, la musique, et de se rassurer.<br \/>\n\u00ab Il faut donner l\u2019invisible qui s\u2019agite et qui vit au-del\u00e0 des \u00e9paisseurs, ce que nous avons \u00e0 droite, \u00e0 gauche et derri\u00e8re nous, et non pas le petit carr\u00e9 de vie artificiellement serr\u00e9 comme entre les d\u00e9cors d\u2019un th\u00e9\u00e2tre. \u00bb, \u00e9crit Umberto Boccioni. C\u2019est un peu le projet de <em>24 Frames<\/em>, ultime film de Kiarostami. C\u2019est aussi celui de ceux qui, sous une forme ou une autre, explorent la ph\u00e9nom\u00e9nologie des images, les mouvements dans lesquelles elles s\u2019inscrivent, les vertiges qui les traversent, les \u00e9chos qu\u2019elles font dans les subjectivit\u00e9s qui les re\u00e7oivent, leur part heuristique, de Faulkner \u00e0 Joyce et de Montaigne ou Cerventes \u00e0 Kafka ou Beckett. Ceux et celles qui, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Aurore Pallet, d\u00e9ploient les paysages plastiques, infiltrent les textures de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire qui habite les images et dont Jean-Fran\u00e7ois Chevrier a parcouru les modes ou modalit\u00e9s en croisant Blake et Redon, Hugo et Goya, Polke, Miro, Schwitters, Munch, Rops, R\u00e9quichot, Turner et Kubin.<br \/>\nEt nous pourrions poursuivre : Un fil coure, des cavalcades sauvages qui se superposent en jouant des reliefs aux parois de la grotte de Chauvet, aux tableaux d\u2019Aurore Pallet, croisant les retables de Gr\u00fcnewald, les aquarelles de D\u00fcrer comme celle du <em>R\u00eave<\/em> de 1525, les <em>ex-voto<\/em> les plus exotiques ou na\u00effs, les <em>Nymph\u00e9as<\/em> de Monet, les lanternes magiques, les coupures de presse que l\u2019on collecte dans des albums, les cartes postales dont on fait des compositions au mur de son bureau, les vivariums au fond desquels les axolotls vous retournent leur yeux noirs comme des t\u00eates d\u2019\u00e9pingles et dont Cortazar dit qu\u2019ils donnent l\u2019impression de suspendre l\u2019espace et le temps. On y voit des cieux cataractant, des aurores bor\u00e9ales, des nu\u00e9es ardentes, des rayons verts, des fata morgana, des mirages, des fum\u00e9es, des reflets. Des aquariums et des films scientifiques, \u00e0 l\u2019instar de celui o\u00f9 Paul Val\u00e9ry v\u00e9rifia la remarque de Mallarm\u00e9 sur la danseuse, regardant y \u00e9voluer des m\u00e9duses qui, pour danseuses qu\u2019elles \u00e9taient, n\u2019\u00e9taient pas des femmes et ne dansaient pas. C\u2019est un palais de la m\u00e9moire \u00e9cras\u00e9 sur lui-m\u00eame, un salon au fond d\u2019un lac, un r\u00eave \u00e9trange et p\u00e9n\u00e9trant, la mesure de toute choses : la mati\u00e8re m\u00eame du monde.<\/p>\n<p>Image : Aurore Pallet, <em>Subduct flash 6, huile sur poly\u00e9thyl\u00e8ne<\/em>, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La distance qui nous s\u00e9pare de ces \u00e9toiles amass\u00e9es abolit les distances entre elles, et, dans les gouffres qu\u2019elles illuminent de leur lumi\u00e8re m\u00e9lang\u00e9e, elles tracent devant mes yeux comme le ruisseau d\u2019une brume de lait. J\u2019entre dans le premier grand corps n\u00e9buleux du ciel. 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