{"id":7648,"date":"2023-01-30T11:21:22","date_gmt":"2023-01-30T10:21:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7648"},"modified":"2023-02-02T08:19:18","modified_gmt":"2023-02-02T07:19:18","slug":"thomas-levy-lasne-pour-une-peinture-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/thomas-levy-lasne-pour-une-peinture-critique\/","title":{"rendered":"Thomas L\u00e9vy-Lasne : Pour une peinture critique."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Vous ne sortirez pas que je ne vous aie pr\u00e9sent\u00e9 un miroir \u2014 o\u00f9 vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-m\u00eame \u00bb<\/em><br \/>\nShakespeare<\/p>\n<p>Je ne sais pas s\u2019il est parmi les animaux certains qui parviennent ainsi \u00e0 se regarder comme par-dessus leur \u00e9paule, \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 une situation pour en prendre la mesure ou la consid\u00e9rer. Je ne sais pas s\u2019ils ont, comme nous le faisons constamment, cette fa\u00e7on de se raconter eux-m\u00eames dans leurs gestes h\u00e9ro\u00efques ou ordinaires, faisant des r\u00eaves tout peupl\u00e9s de semblables et de doubles.<!--more--><br \/>\nOu si nous sommes les seuls \u00e0 ne pas en revenir, \u00e0 chercher dans les miroirs des raisons ou simplement la formule de cette m\u00e9canique qui nous meut. Les seuls \u00e0 nous raconter ce que nous faisons pour tenter d\u2019\u00e9clairer par le travail r\u00e9trospectif de la conscience, par des r\u00e9cits, par des images, nos attitudes, nos comportements, nos phrases, nos gestes ; tout ce que nous passons notre temps \u00e0 faire en l\u2019ignorant.<br \/>\nLa conscience, \u00e9crit J\u00e9r\u00f4me Th\u00e9lot face aux tableaux de G\u00e9ricault, \u00ab c\u2019est ce qui permet \u00e0 la vie d\u2019appara\u00eetre en image \u00bb. C\u2019est l\u2019irruption d\u2019un t\u00e9moin. A l\u2019inverse, \u00e0 l\u2019instar du roman qui pour Stendhal s\u2019apparente \u00e0 \u00ab un miroir que l\u2019on prom\u00e8ne le long du chemin \u00bb ou que l\u2019on tend \u00e0 ses contemporains, nous demandons aux images qu\u2019elles nous \u00e9clairent sur nous-m\u00eame, qu\u2019elles nous objectivent. Au t\u00e9moin nous demandons qu\u2019il dise ce qu\u2019il a surpris.<br \/>\nParcourant les galeries des mus\u00e9es, feuilletant les biblioth\u00e8ques et les magazines, suivant sur les \u00e9crans ces r\u00e9cits pleins de bruit et de fureur, nous pouvons dire, comme Ponce Pilate pr\u00e9sentant J\u00e9sus de Nazareth \u00e0 la foule : <em>ecce homo<\/em> \u2013 voici l\u2019homme. <\/p>\n<p>Je ne sais pas bien en quoi consiste l\u2019art. Ni m\u00eame si l\u2019on peut soumettre un mot si \u00e9norme \u00e0 une d\u00e9finition stable, un peu simple et claire. Mais en quelques occasions il s\u2019apparente \u00e0 cette forme paradoxale d\u2019implication et de distance par laquelle l\u2019exp\u00e9rience est d\u00e9tourn\u00e9e et d\u00e9tour\u00e9e pour vous revenir, non plus seulement comme une donn\u00e9e perceptive fugace, mais une mati\u00e8re ; comme le font les traces. Alors simplement vous voyez. Non pas comme l\u2019on voit quand on est pris dans ses gestes, mais comme les choses se donnent \u00e0 voir dans les souvenirs, les r\u00eaves. Vous devenez simultan\u00e9ment sujet et objet. Vous voyez en tableaux, en sc\u00e8nes. Touchant l\u2019intime avec recul.<br \/>\nIl m\u2019est arriv\u00e9 comme \u00e7a circulant en voiture dans la nuit d\u2019apercevoir une jeune femme attendant sur le trottoir devant un passage pi\u00e9ton pench\u00e9e sur l\u2019\u00e9cran de son t\u00e9l\u00e9phone qui \u00e9clairait en retour son visage. C\u2019\u00e9tait l\u2019ouvreuse du cin\u00e9ma dans le tableau de Hopper. Une solitude m\u00e9lancolique dans la nuit. Et cet \u00e9cho lui avait donn\u00e9 un relief, une dramaturgie toute particuli\u00e8re. C\u2019\u00e9tait comme de poser un mot sur une chose. Elle avait pris sens, formant dans le flux de l\u2019exp\u00e9rience ordinaire un relief insubmersible. Il me semble que j\u2019avais alors pens\u00e9 au travail de Thomas L\u00e9vy-Lasne et comme il se faisait lui-m\u00eame scrupuleusement t\u00e9moin de ces diff\u00e9rents visages de l\u2019\u00e9poque ou des diff\u00e9rents aspects qui composaient ce grand visage familier, tirant le portrait de moments solitaires ou festifs. Une toile de 2011, d\u00e9peignant une jeune femme en marge de la piste dans une bo\u00eete de nuit pouvait m\u2019y avoir invit\u00e9. Mais ce pouvait \u00eatre une impression plus diffuse. Il y avait ces sc\u00e8nes de f\u00eates, ces modernes odalisques \u00e9tendues nues sur des lits Ikea, sc\u00e8nes d\u2019int\u00e9rieurs dans des appartements de trentenaires parisiens, ces femmes au balcon d\u2019un immeuble moderne, ces soleils couchants sur la ville, ces groupes visitant des expositions et puis ces images pornographiques, portraits de webcam, visites de sites touristiques. Et tout \u00e7a nous revenait comme des flashs. On s\u2019y reconnaissait. Moi je pensais \u00e0 Nietzsche : \u00ab L\u2019apparence, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 agissante et vivante elle-m\u00eame qui, dans sa fa\u00e7on de s\u2019ironiser elle-m\u00eame, va jusqu\u2019\u00e0 me faire sentir qu\u2019il n\u2019y a l\u00e0 qu\u2019apparence, feu follet et danses des elfes, et rien de plus. \u00bb J\u2019h\u00e9sitais entre m\u00e9lancolie et cynisme, tendresse et d\u00e9go\u00fbt. Ce pouvait \u00eatre une danse de lucioles, de d\u00e9sirs fragiles ou la d\u00e9sinvolture incons\u00e9quente d\u2019enfants g\u00e2t\u00e9s en pleine d\u00e9ch\u00e9ance. On avait rarement \u00e9t\u00e9 exemplaires. <em>Puisqu\u2019on est jeunes et cons, puisqu\u2019ils sont vieux et fous<\/em>, chantait Damien Saez\u2026 <\/p>\n<p>Dans l\u2019antiquit\u00e9, les orateurs soucieux de retenir un expos\u00e9 ou le d\u00e9velopp\u00e9 d\u2019une plaidoirie, avaient recours \u00e0 ces constructions mentales que l\u2019on nomme <em>palais de m\u00e9moire<\/em> et dont on attribue la paternit\u00e9 au po\u00e8te Simonide de C\u00e9os. Cette m\u00e9thode des <em>loci<\/em> consiste \u00e0 placer le long d\u2019un parcours au sein d\u2019une architecture famili\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments associ\u00e9s \u00e0 des id\u00e9es. Celles-ci pouvaient ainsi \u00eatre retrouv\u00e9es dans l\u2019ordre de la d\u00e9monstration au cours d\u2019une d\u00e9ambulation mentale. Dans l\u2019exemple que reprend Daniel Arasse, citation par Frances Yates d\u2019un texte de Cic\u00e9ron, le tableau \u00e9loquent est constitu\u00e9 du mort, dans un lit, mais encore vivant, l\u2019accus\u00e9 tenant une coupe dans la main droite et ayant \u00e0 l\u2019annulaire gauche une bague comportant deux testicules de b\u00e9lier. Et Arasse de conclure : \u00ab vous avez tout : la personne va mourir empoisonn\u00e9e par mon client, qui a un probl\u00e8me, ces deux testicules \u00bb \u2013<em>testiculus<\/em> signifiant \u00ab petits t\u00e9moins \u00bb. L\u2019\u0153uvre de Thomas L\u00e9vy-Lasne s\u2019apparente \u00e0 ces \u00e9laborations des <em>artes memoriae<\/em>. On y circule comme dans ces grandes galeries habill\u00e9es de tableaux d\u2019histoires ou de sc\u00e8nes de genre, pleines d\u2019intrigues, d\u2019instants d\u00e9cisifs, d\u2019expressions de noblesse ou de pittoresque. On y d\u00e9crypte des mouvements, des obsessions, des pulsions, entre \u00e9thologie, sociologie et psychanalyse. Sous cet aspect, Semp\u00e9 est un Louvre \u00e0 lui tout seul, sur un mode tendre, fa\u00e7on Doisneau. Plus mordante, Claire Br\u00e9t\u00e9cher t\u00e9moigne pour les ann\u00e9es Pompidou. Pour le plus grotesque et vulgaire de l\u2019\u00e9poque moderne, on peut demander \u00e0 Martin Parr. Plus m\u00e9taphoriques, Jean Rustin ou Gilles Aillaud.<br \/>\nSur le mode de l\u2019\u00e9loquence, comme ces grandes d\u00e9corations que l\u2019on voit parfois dans les amphith\u00e9\u00e2tres des grandes \u00e9coles, jouant occasionnellement de r\u00e9f\u00e9rences, la peinture de TLL est une peinture critique. Elle retourne sur ses contemporains ce miroir qui a pour fa\u00e7on de fixer sur un mode synth\u00e9tique des moments et des activit\u00e9s typiques du monde globalis\u00e9 occidental, vou\u00e9 \u00e0 la consommation et au divertissement.<br \/>\nA cet \u00e9gard, <em>La serre<\/em>, tableau r\u00e9cent, \u00e0 la suite de compositions proches comme <em>Le biod\u00f4me<\/em> (2019) ou <em>Devant l\u2019arbre<\/em> (2020), appara\u00eet comme embl\u00e9matique. En une vue plong\u00e9e, presque omnisciente, un t\u00e9moin ext\u00e9rieur cadre une foule d\u2019homo sapiens frayant son chemin au c\u0153ur d\u2019une jungle luxuriante. Un explorateur du XIXe n\u2019aurait pas grav\u00e9 diff\u00e9remment le r\u00e9cit d\u2019une exploration sur les rivages du nouveau monde. Il y a l\u00e0 des couples, des familles enfants fatigu\u00e9s tenus dans les bras ou juch\u00e9s sur les \u00e9paules du p\u00e8re. Le chemin est \u00e9troit, la foule dense, sans autre solidarit\u00e9 que celle qu\u2019on leur reconnait de l\u2019ext\u00e9rieur et qui en fait un groupe, soumis au m\u00eame mouvement, sollicit\u00e9s par les m\u00eames attentions ou \u00e9tonnements, quoique chacun ignore tout de son voisin. L\u2019enthousiasme ou la curiosit\u00e9 semblent \u00e9mouss\u00e9s par la fatigue, l\u2019effet de troupeau, par une forme d\u2019abrutissement plus profond encore, puis\u00e9 au sucre de l\u2019\u00e9poque. Les regards se font panoptiques, on prend des photos pour se donner un peu de contenance ou parce que l\u2019on persiste dans l\u2019illusion de parvenir \u00e0 saisir quelque chose de ce qui se passe sous nos yeux dans cette profusion v\u00e9g\u00e9tale anachronique d\u2019un exotisme banal. Dans un mouvement venu d\u2019on ne sait plus o\u00f9, un homme penche son visage sur une fleur \u00e0 l\u2019expression \u00e9tonnante dont on imagine que les effluves t\u00e9nus presque insipides sont d\u00e9cevantes \u00e0 qui vit dans un monde d\u2019exhausteurs tapiss\u00e9s de musiques d\u2019ambiance, de d\u00e9corations, de parfums de synth\u00e8se. D\u2019ailleurs, les plantes ont autant l\u2019air d\u2019\u00eatre vraies que d\u2019\u00eatres fausses, trahissant cette confusion quotidienne que notais d\u00e9j\u00e0 Andy Warhol entre r\u00e9el et artificiel, r\u00e9alit\u00e9 et fiction. Ce pourrait \u00eatre un de ces paysages reconstitu\u00e9s pour une exp\u00e9rience de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle \u00e0 grands renforts d\u2019ing\u00e9nierie et de technologie pour mimer ce qui existe naturellement. D\u2019ailleurs tout \u00e7a tient du d\u00e9cor, du diorama. Et quelle que soit la volont\u00e9 de procurer une exp\u00e9rience immersive, les sapiens ne font jamais que longer des vitres, pris par une tournure mentale qui les pousse \u00e0 s\u2019extraire du monde pour mieux l\u2019objectiver, \u00ab l\u2019assujettir \u00bb, comme l\u2019\u00e9nonce la Gen\u00e8se. La structure de la serre se projetant au plafond sur des toiles brise soleil rappelle assez le monde orthonorm\u00e9 dans lequel cet ilot de sauvagerie contr\u00f4l\u00e9 a lieu. Et c\u2019est tout incidemment que se disent notre rapport au savoir, \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, au milieu, \u00e0 la nature et \u00e0 la culture pour reprendre ce couple exemplaire de la pens\u00e9e par alternative et opposition tranch\u00e9e qui caract\u00e9rise le naturalisme occidental. Vous regardez le tableau et vous m\u00e9ditez sur notre monde moderne, sur ses impasses, sur la puissance d\u2019\u00e9rosion de l\u2019anthropoc\u00e8ne, sur nos capacit\u00e9s ou incapacit\u00e9s \u00e0 inventer des mondes alternatifs, sur la nature parasitaire de ce bip\u00e8de hyperactif \u00e0 la sagesse douteuse, sur nos r\u00e9flexes gr\u00e9gaires, nos mouvements de masse. <\/p>\n<p>On connait les mots de Paul Klee : \u00ab L\u2019art ne reproduit pas le visible, il rend visible. \u00bb En v\u00e9rit\u00e9, toute expression singuli\u00e8re t\u00e9moigne d\u2019un regard, comme d\u2019un toucher particulier. Et voir n\u2019est jamais que r\u00e9pondre du visible en ce qu\u2019il nous concerne. C\u2019est le double sens du regard. Ce qui nous regarde le fait depuis ce cercle que nous \u00e9laborons et qui marque l\u2019empan de notre monde. Ga\u00ebl Charbau note comme dans la peinture de TLL se laisse deviner un plaisir ambigu, \u00e0 mi-chemin entre celui du botaniste et celui de l\u2019onaniste. C\u2019est qu\u2019il est difficile de se d\u00e9faire de ces mouvements qui sont les n\u00f4tres, produits et habitants, contributeurs de ce monde dont nous partageons les travers, tant\u00f4t d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, tant\u00f4t incons\u00e9quents, impliqu\u00e9s et jouisseurs \u00e9go\u00efstes, solitaires solidaires, comme l\u2019artiste de Camus. Nous peignons alors ce monde qui va, qui se perp\u00e9tue se meurt sous doute sans vouloir le reconna\u00eetre, ces monstres qui surgissent dans cet entre-deux, comme l\u2019\u00e9crit Gramsci, et qui parfois nous sont des rivages plus rassurants que l\u2019inconnu et auxquels on s\u2019attache comme l\u2019enfant nouveau-n\u00e9 s\u2019attache \u00e0 la pr\u00e9sence enveloppante, au visage rassurant qui se penche sur lui et l\u2019aide \u00e0 apprivoiser ses angoisses, \u00e0 boire ses peines. Il y a un plaisir manifeste \u00e0 repr\u00e9senter, dans une forme de ma\u00eetrise, dans ce risque aussi de l\u2019idol\u00e2trie, ces grands incendies dans leur ampleur terrible, comme le font Damien Cadio ou Coline Casse, les temp\u00eates, comme le fait Katharina Ziemke, le camp d\u2019Auschwitz ou les b\u00e2timents abandonn\u00e9s de Tchernobyl, comme le fait Thomas Levy-Lasne. Le beau n\u2019est rien que le premier degr\u00e9 ou le commencement du terrible, \u00e9crivait Rilke. Nous l\u2019admirons parce qu\u2019il d\u00e9daigne de nous d\u00e9truire. Je me souviens ainsi du t\u00e9moignage d\u2019un survivant d\u2019Hiroshima qui dans ce drame avait tout perdu, ses biens, sa ville, sa famille, l\u2019honneur, mais ce souvenait que l\u2019explosion et cet embl\u00e9matique champignon de fum\u00e9es \u00e9tait la plus belle chose qu\u2019il avait vu dans sa vie. De celui du peintre Balthus et de sa femme Setsuko \u00e9voquant la mort de leur jeune fils \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils r\u00e9sidaient \u00e0 la Villa M\u00e9dicis, \u00e0 Rome. La lumi\u00e8re tombant sur le lit et sur les murs de la chambre bleue, la mort n\u2019avait pas paru triste, elle \u00e9tait nimb\u00e9e d\u2019une sorte de gr\u00e2ce ; c\u2019\u00e9tait si beau.<br \/>\nCe qui fascine immobilise et tient dans ces charmes. C\u2019est ce qui fait danser les pr\u00e9dateurs comme les pr\u00e9tendants dans les parades nuptiales et les parages des drames. Le serpent cobra, la mante religieuse s\u2019en sont fait des experts. C\u2019est aussi la formule du projet capitaliste, de la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle, le programme que Pierre Charbonnier \u00e9nonce dans le couple \u00ab abondance et libert\u00e9 \u00bb.  Son appareil digestif semble \u00e0 toute \u00e9preuve, d\u00e9tournant et retournant toute vell\u00e9it\u00e9 critique. En septembre 2015, l\u2019opinion s\u2019est \u00e9mue \u00e0 la vue de ce jeune gar\u00e7on \u00e9chou\u00e9 sur une plage turque, exil\u00e9 syrien cherchant asile, il devient un symbole du drame qui se joue en m\u00e9diterran\u00e9e. L\u2019image, comme celle des avions percutant les tours du World Trade Center en 2011 ou celle de ces corps d\u00e9f\u00e9nestr\u00e9s chutant dans le vide connu un engouement m\u00e9diatique qui t\u00e9moigne d\u2019une fascination morbide, d\u2019un plaisir pervers, d\u2019une \u00e9conomie des affects qui traverse les milieux, les couches sociales et infuse aussi l\u2019art. A la biennale de Venise, un artiste expose l\u2019\u00e9pave d\u2019un bateau de migrants pour d\u00e9noncer ce qui a lieu. Les visiteurs se prennent en photo, d\u00e9sinvoltes, devant cette \u0153uvre poignante avant d\u2019aller siroter des Spritz. Un autre r\u00e9alise des installations \u00e0 partir de gilets de sauvetages. Ainsi, \u00e9crit Eric Such\u00e8re, \u00ab on peut servir une soupe populaire au Grand Palais (Rirkit Tiravanija), exposer des sacs plastiques en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la fragilit\u00e9 de la condition des SDF dans le m\u00eame lieu (Kader Attia), mettre le drapeau noir dans le pavillon fran\u00e7ais de la Biennale de Venise (Claude L\u00e9v\u00e8que)\u2026 tout comme l\u2019on peut critiquer le fameux \u00ab monde de l\u2019art contemporain \u00bb en \u00e9tant achet\u00e9 par le Centre Pompidou, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Guy Debord en produisant exactement ce qu\u2019il d\u00e9non\u00e7ait. \u00bb De m\u00eame, poursuit-il, <em>Practice Zero Tolerance<\/em>, \u00e9pave d\u2019un voiture calcin\u00e9e, \u0153uvre d\u2019Adel Adbessemed r\u00e9alis\u00e9e en r\u00e9ponse aux propos de Nicolas Sarkozy sur les \u00e9meutes de banlieue ou <em>Hope<\/em>, \u00ab ce bateau rempli de sacs poubelle moul\u00e9s en r\u00e9sine \u00e9voquant le destin des migrants clandestins \u00bb ou ce \u00ab Bateau des larmes de Jean-Michel Othoniel qui, comme le pr\u00e9cise le propre site Internet de l\u2019artiste est un \u00ab hommage aux exil\u00e9s, r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une barque de r\u00e9fugi\u00e9s cubains trouv\u00e9e \u00e0 Miami couverte d\u2019une cascade de perles de couleurs, se transformant en d\u2019\u00e9normes larmes de cristal limpide \u00bb, \u0153uvre expos\u00e9e devant l\u2019entr\u00e9e de la foire de B\u00e2le et entr\u00e9e dans la foul\u00e9e dans la collection de la fondation Louis Vuitton.<br \/>\nComment alors ne pas \u00eatre soumis \u00e0 cet \u00e9tat de surexcitation permanente et de rhapsodie des sensations, de r\u00e9cup\u00e9ration et de marchandisation des affects ou tout objet, toute parole peuvent-\u00eatre vid\u00e9s de leur sens ? \u00ab Comment penser justement la contemporan\u00e9it\u00e9 et non la suivre \u00bb, demande Eric Such\u00e8re ?  En essayant, r\u00e9pond-t-il, peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 de \u00ab penser l\u2019art contemporain \u00e0 partir non seulement de l\u2019art moderne, mais, \u00e9galement de l\u2019art ancien afin d\u2019essayer de voir ce qui le travaille, lui donne ses formes, le nourrit. Enfin, en r\u00e9introduisant de la lenteur dans la lecture des \u0153uvres, en permettant un regard prolong\u00e9, en d\u00e9c\u00e9l\u00e9rant. \u00bb Sans doute la d\u00e9marche de Thomas L\u00e9vy-Lasne n\u2019est-elle pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce mode alternatif, le peintre se faisant anachronique (dans le sens de Susan Sontag ou de Georgio Agamben disant que le contemporain est celui qui \u00e9chappe \u00e0 son temps), pr\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019efficace d\u2019une photographie ou d\u2019une image produite par montage ou intelligence artificielle, ais\u00e9ment diffusable, le tableau \u00e0 l\u2019huile grand format, son \u00e9laboration lente et laborieuse, sa mat\u00e9rialit\u00e9, trouvant dans cette d\u00e9pense une forme d\u2019engagement et de r\u00e9sistance. Ainsi, t\u00e9moin situ\u00e9 \u00e0 la fois dans et hors du monde, dans une forme d&rsquo;anthropologie participative, entend-il poursuivre une peinture critique. Un art de regarder \u00e0 travers notre propre regard.<\/p>\n<p>Image : <a href=\"http:\/\/www.thomaslevylasne.com\" target=\"_blank\">Thomas L\u00e9vy-Lasne<\/a>, <em>La Serre<\/em>, huile sur toile 2022-23.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Vous ne sortirez pas que je ne vous aie pr\u00e9sent\u00e9 un miroir \u2014 o\u00f9 vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-m\u00eame \u00bb Shakespeare Je ne sais pas s\u2019il est parmi les animaux certains qui parviennent ainsi \u00e0 se regarder comme par-dessus leur \u00e9paule, \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 une situation pour en prendre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7649,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7648","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7648","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7648"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7648\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7673,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7648\/revisions\/7673"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7649"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7648"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7648"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7648"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}