{"id":7652,"date":"2023-02-01T14:57:21","date_gmt":"2023-02-01T13:57:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7652"},"modified":"2023-02-03T09:49:31","modified_gmt":"2023-02-03T08:49:31","slug":"arnaud-maisetti-brule-vif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/arnaud-maisetti-brule-vif\/","title":{"rendered":"Arnaud Ma\u00efsetti, Br\u00fbl\u00e9 vif."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Nous avions l\u2019illusion de fendre cet espace inconnu \u00e0 mesure que nous allions le parcourant, comme si, avant nous, il n\u2019y e\u00fbt autre chose qu\u2019un vide imminent que notre pr\u00e9sence peuplait d\u2019un paysage humain, mais une fois que nous l\u2019avions laiss\u00e9 derni\u00e8re nous, dans cet \u00e9tat de somnolence hallucin\u00e9e que nous dispensait la monotonie du voyage, nous constations que l\u2019espace dont nous pensions \u00eatre les fondateurs avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 et qu\u2019il consentait seulement \u00e0 se laisser traverser avec indiff\u00e9rence, sans rien garder de nos empreintes et d\u00e9vorant m\u00eame celles que nous y avions laiss\u00e9es expr\u00e8s afin d\u2019\u00eatre reconnus de ceux qui viendraient apr\u00e8s nous. Chaque fois que nous d\u00e9barquions, nous \u00e9tions comme un fourmillement fugitif sorti du n\u00e9ant, une fi\u00e8vre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui miroitait quelques moments au bord de l\u2019eau et apr\u00e8s s\u2019\u00e9vanouissait. \u00bb <\/em><br \/>\nJuan Jos\u00e9 Saer<br \/>\n<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00abCharles Olson \u00e9crivait : l\u2019Histoire est le nouveau localisme. Et Erza Pound : une \u00e9pop\u00e9e est un po\u00e8me qui inclut l\u2019Histoire. Quand je mourrai, mon nom retournera l\u00e0 d\u2019o\u00f9 il est venu. Un Seneca viendra le chercher. \u00bb<\/em><br \/>\nJerome Rothenberg<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<br \/>\n<em>\u00ab Ecoute, Bill. Comment dis-tu hommes ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Je ne sais pas\u2026 is, je suppose. \u00bb<br \/>\n\u00ab Je pensais que cela signifiait Indien ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Dis donc\u2026 Nous ne sommes pas des hommes ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Les blancs en sont aussi ! \u00bb<br \/>\n\u00ab Foutre non !! Nous les appelons inillaaduwi, vagabonds, ce ne sont rien que des vagabonds. Ils croient que rien n\u2019est vivant. Ils sont morts eux-m\u00eames.<\/em><br \/>\nJaime de Angulo<br \/>\n<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Un \u00e9lan fi\u00e9vreux. Une vivacit\u00e9. Po\u00e9sie, si l\u2019on veut dire les images qui s\u2019ouvrent \u00e0 chaque phrase ou presque, ce qu\u2019elles offrent \u00e0 m\u00e9diter d\u2019espaces.<!--more--> On reconnait \u00e0 chaque texte, \u00e0 chaque livre d\u2019Arnaud Ma\u00efsetti de nous prendre avant que l\u2019on ait m\u00eame pris conscience qu\u2019on avait attrap\u00e9 le livre, qu\u2019on l\u2019avait ouvert. On croyait sonder timidement l\u2019or\u00e9e du bois et on revient \u00e0 soi au plein c\u0153ur d\u2019un paysage \u00e9trange que l\u2019on comprend \u00e0 peine. C\u2019est tout comme traverser la nuit sur le radeau des r\u00eaves.<br \/>\nProust a \u00e9crit cela pour toujours et pour tous : \u00ab\u00a0Parfois, \u00e0 peine ma bougie \u00e9teinte, mes yeux se fermaient si vite que je n\u2019avais pas le temps de me dire : \u00ab Je m\u2019endors. \u00bb Et, une demi-heure apr\u00e8s, la pens\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait temps de chercher le sommeil m\u2019\u00e9veillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumi\u00e8re ; je n\u2019avais pas cess\u00e9 en dormant de faire des r\u00e9flexions sur ce que je venais de lire, mais ces r\u00e9flexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame ce dont parlait l\u2019ouvrage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alors ce double mouvement d\u2019envol\u00e9e, de transport, d\u2019\u00e9lan lyrique qui porte la lecture, lui donne cette avidit\u00e9 un peu folle et ces pauses que l\u2019on voudrait faire dans des niches creus\u00e9es \u00e0 m\u00eame sa mati\u00e8re, constamment, pour y faire r\u00e9sonner les id\u00e9es, m\u00e9diter les situations. Lire est comme boire, basculer la t\u00eate en arri\u00e8re, le goulot aux l\u00e8vres, retrouver l\u2019horizon pour avaler la gorg\u00e9e. Ou comme l\u2019\u00e9l\u00e8ve sur sa copie l\u00e8ve r\u00e9guli\u00e8rement les yeux au ciel pour suivre une id\u00e9e avant de fondre \u00e0 nouveau sur la page. Deux allures se m\u00ealent, alors que c&rsquo;est impossible.<br \/>\nDe l\u00e0 peut-\u00eatre le vertige \u00e0 la fois dans le r\u00e9cit lui-m\u00eame, qui tient de l\u2019aventure, des grands espaces, de l\u2019histoire, de la lutte et des intrigues des hommes quand le sang se m\u00eale aux r\u00eaves les plus na\u00effs, et dans ce que cela fait trembler et trouble dans l\u2019appr\u00e9hension m\u00eame qu\u2019on peut en avoir, quand la conscience tente d\u2019\u00e9crire ce qu\u2019elle extirpe du v\u00e9cu.<br \/>\nQuelque chose de l&rsquo;incantation aussi, puisqu&rsquo;il dit \u00ab\u00a0les rivi\u00e8res lentes et larges qui deviennent des torrents sur un lit de pierre qu&rsquo;on doit contourner, les portages interminables, les b\u00eates qu&rsquo;on tue en chemin pour que le chemin se poursuive, les lacs et puis la Baie G\u00e9orgienne qu&rsquo;on descend par la c\u00f4te orientale d\u00e9coup\u00e9e et sauvage (&#8230;) collines et prairies et champs cultiv\u00e9s partout, for\u00eats perc\u00e9es de clairi\u00e8res, vall\u00e9es dessin\u00e9es \u00e0 main lev\u00e9e par les ruisseaux\u00a0\u00bb&#8230; et qu&rsquo;avec lui on voit, on sent tout \u00e7a. L\u00e0 encore, on croyait lire, on est pris.<br \/>\nBien simple : il n&rsquo;\u00e9crit pas, il danse en plein et d\u00e9li\u00e9s, frissons, courbes, piqu\u00e9s, soubresauts et langueurs, reptations. La langue est ce chapelet de signes que tracent le corps et la fi\u00e8vre.<\/p>\n<p>On a le sentiment, si l\u2019on essaie de dire ce que poursuit le r\u00e9cit, que l\u2019on manque quelque chose \u00e0 r\u00e9sumer \u00e0 grands traits : l\u2019histoire de ce vieux continent qui cherche un chemin court, nouveau, pour rallier les routes de La Soie, Bagdad et Samarcande. Ces poign\u00e9es d\u2019hommes qui buttent sur des contr\u00e9es sauvages, qui se frayent un chemin en r\u00eavant tout au bout la Chine, ses tissus, ses \u00e9pices, la gloire et la fortune m\u00eal\u00e9es. Et puis les intrigues, les alliances de circonstance avec ceux qui vivent l\u00e0 dont on ne sait bien s\u2019il faut leur reconna\u00eetre une humanit\u00e9 semblable \u00e0 la v\u00f4tre quand la sauvagerie les fa\u00e7onne. La vie enfin de ceux-l\u00e0 qui n\u2019ont laiss\u00e9 que peu de traces, voire pas du tout. De ce qui s\u2019est jou\u00e9 \u00e0 cet endroit, \u00e0 ce moment de l\u2019histoire. De la formation d\u2019une ville, <em>Qu\u00e9bec<\/em>, puisqu\u2019on trouve ce mot-l\u00e0 d\u00e9j\u00e0 dans la langue des autochtones pour nommer <em>l\u2019endroit o\u00f9 le fleuve r\u00e9tr\u00e9cit<\/em>, comme une porte d\u2019entr\u00e9e dans le nouveau monde, et de ce jeune gar\u00e7on qui y pr\u00eet part : Etienne Br\u00fbl\u00e9.<br \/>\nC\u2019est l\u2019histoire aussi de ces peuples qu\u2019on cerne mal, qu\u2019on d\u00e9signe confus\u00e9ment Cris, Micmacs ou Mi&rsquo;kmaqs, Wendats, Alonquins. On crie leurs nom \u2013 fa\u00e7on de les insulter : <em>Mohawks<\/em>. Le mot veut dire : <em>mangeurs d\u2019hommes<\/em>. \u00ab Les Mohawks se nomment tout autrement, et comme chacune de ces Nations sur ce bord du monde, se disent tout simplement <em>hommes<\/em>, puisqu\u2019ils le sont. \u00bb <em>Kanien\u2019keha : k<\/em>a. On les nommera Agniers, sans v\u00e9ritable raison. Les Innus aussi se disent <em>hommes<\/em>. Ailleurs on nommera Sioux les T\u00e9tons, Dakotas et Lakota. C&rsquo;est prononcer grossi\u00e8rement les \u00ab\u00a0Petits ennemis\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils sont dans la langue des Objiw\u00e9s. Quant au peuple de la Grande Cabane, de la Pierre Lev\u00e9e, de la Montagne, du Mar\u00e9cage et de la Colline, tous ensemble on les nommera Iroquois, le mot qui les d\u00e9signent chez leurs ennemis sous la langue de l\u2019insulte : <em>des serpents<\/em>. Il y aura les Pimas aussi, \u00ab\u00a0parce que dans leur langue <em>pimas<\/em> veut dire <em>je ne sais pas<\/em> : phrase qu&rsquo;ils r\u00e9p\u00e9taient aux blancs venus \u00e0 leur rencontre\u00a0\u00bb. La liste des malentendus est longue. Parce qu\u2019on n\u2019y comprend rien et que l\u2019on s\u2019en fiche au fond. Le chef de l\u2019exp\u00e9dition, un nomm\u00e9 Champlain jugera d\u2019un bloc, \u00e9crivant son t\u00e9moignage : <em>Des sauvages<\/em>. Il ne s\u2019agit que de petits remuements sur la route, contingences, restes d\u2019une histoire mal d\u00e9gauchie. C&rsquo;est ce qui m\u00e8nera l&rsquo;autre mouvement, celui des conversions. \u00ab\u00a0Le Sauvage est le Geux de l&rsquo;Europe : tous deux justifient qu&rsquo;on les domine, puisqu&rsquo;ils sont domin\u00e9s par de fausses croyances.\u00a0\u00bb Il faudra soumettre, ou sauver, ce qui est la m\u00eame chose.  \u00ab Les Blancs, eux, nomment au hasard ou par l\u2019insulte : et toujours pour fixer un terme \u00e0 l\u2019histoire comme on tue d\u2019un mot apr\u00e8s le regard et avant le coup de fusil ; ils nomment pour en finir avec le nom et \u00e9carter l\u2019histoire. \u00bb Au c\u0153ur de cette incompr\u00e9hension, marque d\u2019un caract\u00e8re hautain, de cette vieille Europe qui se croit centre du monde, de ces hommes qui se croisent enfants de Dieu, le jeune Br\u00fbl\u00e9 ouvre une br\u00e8che par une attention, une disposition sp\u00e9ciale : on constate \u00ab qu\u2019il poss\u00e8de en lui l\u2019art de retenir les langues et de savoir les parler. \u00bb Dans la langue d\u2019Orient, on dit qu\u2019il est <em>un truchement<\/em> ; un interpr\u00e8te. Lui qui ne sait ni lire ni \u00e9crire s\u2019arme alors d\u2019une langue neuve et bancale avec laquelle s\u2019enfoncer \u00ab dans l\u2019\u00e9paisseur touffue du monde o\u00f9 chaque mot aura \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9preuve de leur travers\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Alors il faut dire aussi que le livre s\u2019avance sur ces rivages-l\u00e0. Que travaillant la langue, il est aussi travaill\u00e9 par elle, par son toucher. Que c\u2019est aussi un livre sur ce que le langage entend saisir, comment il cherche \u00e0 avoir prise sur les choses du monde et puis sur le monde en son entier, soi-m\u00eame compris, puisqu\u2019on en est. Ce qu&rsquo;il manque aussi par d\u00e9faut. Ce qu&rsquo;il tente d&rsquo;amadouer ou de faire venir \u00e0 lui par tournures. \u00ab Comment dit-on que la neige fond au matin d\u2019avril en Innu ? Comment dit-on du ciel les plages sans fin des blanches nations en joie \u00bb ? Et \u00ab les dix mots pour dire l\u2019ours, selon son \u00e2ge, sa force, sa menace \u00bb ?<br \/>\nSe faisant, on glisse avec l\u2019auteur dans la mythologie, la cosmogonie des peuples de ces r\u00e9gions et qu\u2019on nommera donc <em>indiens<\/em> puisqu\u2019on a l\u2019id\u00e9e fixe et le jugement approximatif et t\u00eatu, quand bien m\u00eame ce ne sont pas les Indes, mais un continent inconnu qu\u2019on accoste.<br \/>\nChaque chapitre est ainsi introduit par une de ces consid\u00e9rations qui disent tant de ce que la po\u00e9sie justement inqui\u00e8te dans la rationalit\u00e9 et la pens\u00e9e conceptuelle. Certains disent primitif ou na\u00eff, s\u2019en amusent comme on le fait de mots d\u2019enfants. D\u2019autres restent saisis par le souffle de v\u00e9rit\u00e9 qui y circule. On reconnait avec eux des images fortes et belles et ce que j\u2019avais moi-m\u00eame pu entendre \u00e0 la lecture des t\u00e9moignages des Indiens d\u2019Am\u00e9rique du Nord rassembl\u00e9s par T.C. Mc Luhan dans un livre, <em>Pieds nus sur la terre sacr\u00e9e<\/em>. L\u2019un d\u2019entre eux, Hopi, je me souviens, constatait que sous l\u2019influence de ces colons, il avait d\u00e9sappris \u00e0 penser avec le c\u0153ur pour maintenant penser avec la t\u00eate. Ayant assez d\u2019anglais, il pouvait r\u00e9citer en partie les Dix commandements, prier J\u00e9sus, manger avec couteau et fourchette. Un autre disait que, devenant civilis\u00e9, il avait perdu la gr\u00e2ce en m\u00eame temps qu\u2019il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 admirer le billet d\u2019un dollar. Les exemples sont nombreux et on le v\u00e9rifie soi-m\u00eame chaque jour. Tout \u00e7a porte un nom d\u00e9sormais, fourbe lui aussi -allons-y cavali\u00e8rement : celui d\u2019anthropoc\u00e8ne. Faudrait-il dire capitaloc\u00e8ne ? Un autre mot encore pour dire la violence du calcul, l\u2019appel du profit, la d\u00e9cr\u00e9pitude morale ? Les quelques hommes qui en ont creus\u00e9 le sillon pour tous les autres ? Penser avec la t\u00eate donc, le ventre m\u00eame, l&rsquo;app\u00e9tit de richesses et de domination, plut\u00f4t qu&rsquo;avec le coeur.<\/p>\n<p>\u00ab Au commencement, Il cr\u00e9e le monde. Puis, voyant que cela n\u2019\u00e9tait ni bon ni mal, Il le d\u00e9truit. Voil\u00e0 l\u2019Histoire telle qu\u2019elle est racont\u00e9e depuis toujours et transmise intacte de vieillards \u00e0 enfants : la cr\u00e9ation est d\u2019abord celle de toute fin, un d\u00e9sastre.<br \/>\nIl y a une suite.<br \/>\nPris de remords, ou par d\u00e9s\u0153uvrement, Il provoque un grand d\u00e9luge sur les ruines du monde afin que ce qui a \u00e9t\u00e9 puis d\u00e9fait soit \u00e0 jamais englouti sous toutes les pluies. Et tout l\u2019est, oui, glorieusement. Pour la voir parcourir les grandes eaux, Il pose alors \u00e0 la surface une Tortue : c\u2019est la terre, qu\u2019il laisse d\u00e9river dans les temp\u00eates.<br \/>\nAinsi racontent ceux qui se nomment Dineh \u2014 les Hommes \u2014, que dans notre langue on nomme pauvrement Navahos. \u00bb<br \/>\n\u00ab Il y a plusieurs mondes qui l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s. Ce n\u2019\u00e9tait d\u2019abord que de l\u2019eau : les rivi\u00e8res se confondaient avec la mer et la mer avec le ciel tiss\u00e9 dans de l\u2019eau aussi. On vivait ici en pleuvant. Premier monde.<br \/>\nA force de vivre, il arriva qu\u2019on ne trouve aucune issue. Il fallait tourner en cercles sous le ciel et dans le vent qui s\u2019\u00e9chappait quelque part o\u00f9 il fallait le suivre, l\u00e0-bas, vers cette fente \u00e9troite. Il suffisait de s\u2019y engouffrer. La terre surgit. Deuxi\u00e8me monde.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 o\u00f9 nous sommes pour l\u2019heure. \u00bb<br \/>\nOn \u00e9coutera ensuite le r\u00e9cit des Innus, ceux qui se nomme plus simplement Wendats \u2014 <em>Ceux de l\u2019\u00eele, les Insulaires<\/em>, puisque la terre qui les soutient est elle-m\u00eame tenue en \u00e9quilibre sur le dos de la Tortue qui se d\u00e9place dans cosmos entour\u00e9 de mers. Et n\u2019est-ce pas l\u00e0 la stricte v\u00e9rit\u00e9 ? Et l&rsquo;on rejoint l\u00e0 les plus grands r\u00e9cits du monde, leur mouvement ample. Le texte d&rsquo;Arnaud Ma\u00efsetti s&rsquo;y appuie, s&rsquo;y coule, le prolonge. C&rsquo;est comme un retour au pays, on retrouve les odeurs, la vie.<br \/>\n\u00ab\u00a0Tout ce qu&rsquo;on voit est vivant, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on dit le soir \u00e0 la veill\u00e9e des r\u00eaves : tout ce qu&rsquo;on voit abrite le vivant \u00e0 \u00e9galit\u00e9 de forces et d&rsquo;\u00e2me. Une b\u00eate, un buisson, une pierre ou un collier sont vivants pour cette raison-l\u00e0 qu&rsquo;on les r\u00eave et qu&rsquo;ils nous parlent et qu&rsquo;on voit le monde \u00e0 travers les r\u00e9cits qu&rsquo;ils nous laissent. Comment le nier? On le constate, le soir, devant le feu.\u00a0\u00bb Combien on aurait \u00e0 en apprendre!<\/p>\n<p>Il faut suivre alors une veine qui de la langue \u00e0 l\u2019histoire sinue jusqu\u2019au politique, ou r\u00e9v\u00e8le les chevauchements, les intrications qui les nouent. C\u2019est comme indiquer avec Philippe Descola qu\u2019il est une anthropologie politique ou que toute anthropologie contient sa part de politique. Ainsi me revient que dans le livre de Mc Luhan, un chapitre s\u2019intitule \u00ab L\u2019homme barbu qui vient de l\u2019est \u00bb et qui r\u00e9sonne alors avec l\u2019\u00e9quip\u00e9e que restitue Ma\u00efsetti. Rouvrant le livre, je m\u2019arr\u00eate sur une citation du Chef Luther Standing Bear, Sioux oglala, qui introduit la section : \u00ab Les vastes plaines ouvertes, les belles collines et les eaux qui serpentent en m\u00e9andres compliqu\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas \u00ab sauvages \u00bb \u00e0 nos yeux. Seul l\u2019homme blanc trouvait la nature sauvage et pour lui seul la terre \u00e9t\u00e9 \u00ab infest\u00e9e \u00bb d\u2019animaux \u00ab sauvages \u00bb et de peuplades \u00ab sauvages \u00bb. A nous, la terre paraissait douce, et nous vivions combl\u00e9s des bienfaits du Grand Myst\u00e8re. Elle ne vous devint hostile qu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019homme barbu de l\u2019est. \u00bb Les quatre-jambes et les deux-jambes vivaient ensemble comme une grande famille et il y avait assez de tout pour eux comme pour nous. L\u2019anthropologue reconna\u00eetra de semblables mani\u00e8res d\u2019\u00eatre au monde plus au Sud, dans les tribus d\u2019Amazonie qu\u2019il fr\u00e9quentera \u2013 ils ne nomment <em>Achuars<\/em>, mais nous les connaissons sous le nom de Jivaros \u2014 et lui donneront mati\u00e8re \u00e0 op\u00e9rer une r\u00e9volution conceptuelle dans son livre Par-del\u00e0 nature et culture. Alors, la litt\u00e9rature, la po\u00e9sie, l\u2019art, les sciences humaines comme l\u2019\u00e9thologie apparaissent simultan\u00e9ment comme le mobilier d\u2019une cuisine o\u00f9 peuvent s\u2019inventer, se mettre en culture des mondes alternatifs et des r\u00e9servoirs de forces entrainant le geste pour frayer entre les mani\u00e8res de comprendre, de sentir et de vivre, le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, l\u2019ailleurs et l\u2019ici. Ces formes de \u00ab\u00a0mondiation\u00a0\u00bb qui inqui\u00e8tent le naturalisme dont on pouvait croire \u00e0 tout regarder, tout penser depuis soi, qu&rsquo;il \u00e9tait l&rsquo;\u00e9vidence m\u00eame, le vrai et le bon.<br \/>\nIl faut dire que cela passe par un plaisir intense, puise que la langue de Ma\u00efsetti, musicale, sinueuse, pareille \u00e0 une eau vivre, porte, donne \u00e9lan, allant ; et par une inqui\u00e9tude qui est comme le deuxi\u00e8me nom de l\u2019\u00e9veil.<br \/>\nGilles Tiberghien m\u2019a parl\u00e9 un jour de <em>la th\u00e9orie de la formativit\u00e9<\/em> que formula le philosophe Luiggi Paresone et qui se d\u00e9fini comme cette invention de la forme qui, en formant, invente sa propre loi. Discutant, il a aussi nomm\u00e9 <em>le vif<\/em>, comme ce qui \u00e9veille un d\u00e9sir. Il me semble toucher \u00e0 cela, lisant Ma\u00efsetti, recevoir de la fournaise ou de la temp\u00eate cette force d\u2019entra\u00eenement, cette \u00e9motion qui met alors en mouvement. Une forme d&rsquo;aspiration, d&rsquo;inspiration.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre juste encore, il faudrait dire ce qui \u00e9paissit encore le livre quand bien m\u00eame on le traverserait comme un r\u00eave hallucin\u00e9. Cette fine connaissance des natifs am\u00e9ricains qu&rsquo;on avait lu d\u00e9j\u00e0 en fr\u00e9quentant <a href=\"https:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/brule-vif-le-livre\/carnets-des-nouveaux-mondes\/\" target=\"_blank\">ses carnets<\/a>, son journal. Son \u00e9rudition. Et ces croisements d&rsquo;un continent l&rsquo;autre, d&rsquo;une \u00e9poque l&rsquo;autre qui font appara\u00eetre ici Henri IV, ici Rimbaud ou les tablettes babyloniennes de Kayseri.<\/p>\n<p>Le hasard fait que, lisant <em>Br\u00fbl\u00e9 vif<\/em>, tout juste paru, j\u2019ai parcouru aussi quelques anciennes chroniques qu\u2019Alexandre Vialatte fit para\u00eetre dans La Montagne dans les ann\u00e9es 50. Il y \u00e9voque lui aussi la naissance du monde et, \u00e0 sa mani\u00e8re, la survenue du barbu de l\u2019est, trahissant quelques affinit\u00e9s indiennes :<\/p>\n<p>\u00ab Quand Dieu cr\u00e9a le monde, il le l\u00e2cha d\u2019un bloc, en gros, en vrac ; tout s\u2019installa suivant son poids : l\u2019homme tomba jusqu\u2019au sol, l\u2019oiseau resta en l\u2019air, le roc roula dans la vall\u00e9e, le coffre fortifi\u00e9 alla au fond des eaux.<br \/>\nLe coffre trygon \u00e9galement. Ce sont des poissons des mers chaudes, ils remontent rarement en M\u00e9diterran\u00e9e ; ils descendirent au fond des gouffres abyssaux. Une fois le coffre au fond de l\u2019eau chaude tout \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s fini.<br \/>\nCe fut alors qu\u2019arriva M. Larousse, qu\u2019on peut voir au mus\u00e9e Gr\u00e9vin quand on visite la capitale (c\u2019est le deuxi\u00e8me \u00e0 gauche en entrant). Il remonta le coffre fortifi\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la lettre C de son gros dictionnaire ; le coffre trygon \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Et il rangea tout de cette mani\u00e8re, le pape avec le papillon, le puma avec la punaise. Suivant la premi\u00e8re lettre du nom.<br \/>\nL\u2019homme put enfin s\u2019orienter dans le chaos. C\u2019est depuis cette \u00e9poque qu\u2019il retrouve logiquement ses chaussettes avec ses chaussures, son passe-partout dans ses pantoufles et la brosse dans la main de sa bru. Son parapluie est sur le paravent, ses \u00e9perons avec son \u00e9p\u00e9e, le pharmacien \u00e0 la pharmacie, et au lieu de chercher le z\u00e9bu dans les placards de son palais, il le trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son zeste, comme il aurait d\u00fb s\u2019en douter. Il ne s\u2019\u00e9tonne plus que le zouave zozotte ni que le z\u00e8bre soit z\u00e9br\u00e9. L\u2019aurore s\u2019allume sur l\u2019aub\u00e9pin.<br \/>\nL\u2019instinct alphab\u00e9tique a courb\u00e9 la nature comme le vent courbe les bl\u00e9s verts : ils sont soudain d\u2019argent, ils montrent une autre face ; inattendue, \u00e9nigmatique.<br \/>\nAinsi le monde courb\u00e9 par l\u2019ordre alphab\u00e9tique : il montre un envers neuf, saugrenu, surprenant.<br \/>\nEt po\u00e9tique. L\u2019esprit voyage. \u00bb<\/p>\n<p>Dans sa dr\u00f4lerie un peu fantasque, j\u2019entends un mouvement de d\u00e9gagement, une ironie, une soif de grands espaces et quelque chose de noueux, quelque chose de grave qui tient d\u2019un semblable m\u00e9lange d\u2019imaginaire, de po\u00e9sie et de philosophie. L\u2019un comme l\u2019autre me nourrissent, me donnent des jambes et de quoi regarder, \u00e9couter la douleur \u00ab qui seul fait durer le temps jusqu\u2019\u00e0 nous \u00bb. En \u00e9couter la longue plainte, la rage qui tant\u00f4t y r\u00e9pond en moi dans un app\u00e9tit d\u2019autre chose. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on se tisse des v\u00eatements, des maisons, des villes, des pens\u00e9es.<br \/>\n\u00ab\u00a0Des nouveaux mondes, on en porte tous, et tellement. Sur les visages des Indiens aujourd\u2019hui presque disparus, un regard insistant : l\u2019\u00e9nigme qui interroge nos r\u00eaves de ces mondes int\u00e9rieurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Arnaud Ma\u00efsetti, <a href=\"https:\/\/www.arbre-vengeur.fr\/?p=9442\" target=\"_blank\">Br\u00fbl\u00e9 vif<\/a>, \u00e9ditions de L&rsquo;arbre vengeur.<code><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Nous avions l\u2019illusion de fendre cet espace inconnu \u00e0 mesure que nous allions le parcourant, comme si, avant nous, il n\u2019y e\u00fbt autre chose qu\u2019un vide imminent que notre pr\u00e9sence peuplait d\u2019un paysage humain, mais une fois que nous l\u2019avions laiss\u00e9 derni\u00e8re nous, dans cet \u00e9tat de somnolence hallucin\u00e9e que nous dispensait la monotonie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7653,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7652","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7652","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7652"}],"version-history":[{"count":21,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7652\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7655,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7652\/revisions\/7655"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7653"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7652"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7652"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7652"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}