{"id":7683,"date":"2023-02-07T14:18:12","date_gmt":"2023-02-07T13:18:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7683"},"modified":"2023-02-07T21:16:38","modified_gmt":"2023-02-07T20:16:38","slug":"simon-martin-ce-qui-sevanouit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/simon-martin-ce-qui-sevanouit\/","title":{"rendered":"Simon Martin, ce qui s\u2019\u00e9vanouit"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n\u2019est que plus tard qu\u2019ils se font reconna\u00eetre, \u00e0 leurs cicatrices. Ce visage qui devait \u00eatre la seule image \u00e0 traverser le temps de paix \u00e0 travers le temps de guerre, il se demanda longtemps s\u2019il l\u2019avait vraiment vu ou s\u2019il avait cr\u00e9\u00e9 ce moment de douceur pour \u00e9tayer le moment de folie qui allait venir. \u00bb<\/em><br \/>\nChris Marker, La jet\u00e9e.<\/p>\n<p><em>\u00ab Voil\u00e0, c&rsquo;est fini<br \/>\nNe sois jamais am\u00e8re, reste toujours sinc\u00e8re<br \/>\nT&rsquo;as eu c&rsquo;que t&rsquo;as voulu,<br \/>\nM\u00eame si t&rsquo;as pas voulu c&rsquo;que t&rsquo;as eu<br \/>\nVoil\u00e0, c&rsquo;est fini<br \/>\nNos deux mains se desserrent de s&rsquo;\u00eatre trop serr\u00e9es<br \/>\nLa foule nous emporte chacun de notre c\u00f4t\u00e9<br \/>\nC&rsquo;est fini, hum c&rsquo;est fini<br \/>\nVoil\u00e0, c&rsquo;est fini<br \/>\nJe ne vois plus au loin que ta chevelure nuit<br \/>\nM\u00eame si je m&rsquo;aper\u00e7ois que c&rsquo;est encore moi qui te suis \u00bb<\/em><br \/>\nJean-Louis Aubert<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nNous regardons \u00e0 un monde qui va, emport\u00e9 sur son erre. Pris par ce mouvement d\u2019inertie, nous sommes emport\u00e9s \u00e0 sa suite, ou emport\u00e9s avec lui, en lui, flottants au c\u0153ur de la chute. La gravit\u00e9 s\u2019estompe. Il nous semble que nous n\u2019avons plus prise sur rien, isol\u00e9s dans une paroi de verre, dans cet espace ralenti et sourd que la conscience fabrique parfois dans les \u00e9preuves, les moments de grande violence, comme une protection qui s\u00e9pare la pens\u00e9e du corps. Aznavour l\u2019a chant\u00e9 sur le ton qui convient, triste et r\u00e9sign\u00e9 : <em>\u00ab les parois de ma vie sont lisses, je m\u2019y accroche mais je glisse lentement vers ma destin\u00e9e\u2026 \u00bb<\/em>. Nous nous laissons alors porter par cette houle, un sentiment oc\u00e9anique, les moments que l\u2019on traverse presque en transparence, quelques \u00e9piphanies. Jean-Louis Aubert l\u2019a chant\u00e9 aussi : <em>\u00ab voil\u00e0, c\u2019est fini\u2026 \u00bb<\/em>. Le soleil du matin \u00e9claire notre visage poli par la caresse de nos larmes. Peut-\u00eatre que nous nous \u00e9veillons apr\u00e8s la f\u00eate, r\u00e9cup\u00e9rant lentement une assise mentale sur les rivages d\u2019un vertige qui s\u2019\u00e9loigne. Nous laissons glisser un livre d\u2019entre nos mains. Peut-\u00eatre d\u00e9rivons-nous parmi les vestiges et les restes, les lumi\u00e8res tomb\u00e9es au sol, les ardeurs \u00e9puis\u00e9es. Le disque qui tourne tout seul sur la derni\u00e8re piste. Peut-\u00eatre remontons nous le jour, en retard sur son histoire, les pieds dans le sable le long d\u2019une plage.<br \/>\nNous sommes la fille du potier Dibutade qui trace au charbon la silhouette tremblante de celui dont elle aimerait fixer l\u2019image mais dont elle d\u00e9toure en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019ombre. Nous regardons aux choses \u00e0 travers leur absence. Nous sommes sans illusion sur l\u2019impermanence des choses. Sur l\u2019\u00e9vanouissement des gestes, d\u00e9doubl\u00e9s un instant par la m\u00e9moire, puis s\u2019\u00e9puisant en \u00e9chos mourants. Nous trouvons beau le nuage de fum\u00e9e qui mange l\u2019image de la ville. Beau comme une m\u00e8che qui tombe sur une tempe. Comme le geste tragique du d\u00e9luge.<br \/>\nToute image est l\u2019image d\u2019un mort.<br \/>\nC\u2019est Roland Barthes consolant de ses mots le visage de sa m\u00e8re petite fille.<br \/>\nIl dit aussi que, <em>\u00ab priv\u00e9es d\u2019un principe de marquage, les photos sont des signes qui ne prennent pas bien, qui tournent, comme du lait. \u00bb<\/em><br \/>\nEn chaque image, comme une bifurcation, la vie cherche une cachette. Et c\u2019est depuis ce point ext\u00e9rieur, comme sorties du jeu, qu\u2019elles nous consid\u00e8rent alors, en un mouvement de coulisse qui nous m\u00e8ne doucement.<br \/>\nAinsi, chaque tableau de Simon Martin ressemble simultan\u00e9ment \u00e0 une pause, une attention, une affection secr\u00e8te et \u00e0 l\u2019image reconstruite, mal fix\u00e9e du souvenir. Celles-l\u00e0 qui remontent parfois en traversant le corps, la pens\u00e9e, dans un silence ou une absence \u2013 quand on dit alors qu\u2019un ange passe (l\u2019ange n\u2019est-il pas le souvenir qui nous traverse de ceux qui sont morts avant de vieillir, les avorteuses \u00e9tant alors des <em>faiseuses d\u2019anges<\/em> ?). Rilke a \u00e9crit de belles choses sur l\u2019ange. <em>\u00ab Car le beau n\u2019est que le commencement du terrible que nous supposons encore, et si nous l\u2019admirons, c\u2019est qu\u2019il d\u00e9daigne, indiff\u00e9rent, de nous d\u00e9truire. Tout ange est terrifiant. \u00bb<\/em> Reste une certaine langueur. Les jambes que l\u2019on replie sous soi dans les coussins. Les courbes d\u2019une plante jet\u00e9e dans la lumi\u00e8re comme d\u2019autres, traversant le m\u00eame appartement, se jettent dans le vide.<\/p>\n<p>Celles que Chris Marker convoque en un diaporama lancinant dans <em>La jet\u00e9e<\/em>.<br \/>\n<em>\u00ab Ils sont sans souvenir, sans projet. Leur temps se construit simplement autour d\u2019eux, avec pour seul rep\u00e8re le go\u00fbt du moment qu\u2019ils vivent.<br \/>\n(\u2026)<br \/>\nPlus tard, ils sont dans un jardin. Il se souvient qu\u2019il existait des jardins. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>L\u2019art est une fiction qui caresse les r\u00eaves de ceux qui s\u2019y font prendre. Un geste sentimental. Ou une sorte d\u2019\u00e9l\u00e9gie, de longue plainte : <em>\u00ab Sans doute est-il \u00e9trange de n\u2019habiter plus la terre, de ne pratiquer plus des usages \u00e0 peine appris, aux roses, et tant d\u2019autres choses prometteuses, de ne plus faire signifier un avenir humain ; cela que l\u2019on \u00e9tait entre des mains si inqui\u00e8tes, de ne plus l\u2019\u00eatre et, comme d\u2019un jouet cass\u00e9, de se d\u00e9faire m\u00eame de son propre nom. \u00c9trange, de ne plus d\u00e9sirer ses d\u00e9sirs. \u00c9trange, de voir ce qui \u00e9tait li\u00e9, si librement flotter dans l\u2019espace. \u00bb<\/em><br \/>\nRilke encore, dans une lettre \u00e0 Lou Andreas-Salom\u00e9 :<br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Qu&rsquo;il y ait ensuite un retour au quotidien ne peut nuire \u00e0 ces heures insulaires. &#8211; Elles restent d\u00e9tach\u00e9es de toutes les autres, comme v\u00e9cues \u00e0 un niveau plus \u00e9lev\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Image : Simon Martin, Sarah, 2021. Courtesy Galerie Jousse Entreprise. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n\u2019est que plus tard qu\u2019ils se font reconna\u00eetre, \u00e0 leurs cicatrices. 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