{"id":7690,"date":"2023-02-13T19:50:56","date_gmt":"2023-02-13T18:50:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7690"},"modified":"2023-02-13T19:56:38","modified_gmt":"2023-02-13T18:56:38","slug":"virginie-yassef-soleil-city-et-apres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/virginie-yassef-soleil-city-et-apres\/","title":{"rendered":"Virginie Yassef, Soleil city et apr\u00e8s."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Texte veut dire tissu ; mais alors que jusqu\u2019ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, un voile tout fait, derri\u00e8re lequel se tient, plus ou moins cach\u00e9, le sens (la v\u00e9rit\u00e9), nous accentuons maintenant dans le tissu, l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rative que le texte se fait, se travaille \u00e0 travers un entrelacs perp\u00e9tuel ; perdu dans ce tissu \u2013 cette texture \u2013 le sujet s\u2019y d\u00e9fait, telle une araign\u00e9e qui se dissoudrait elle-m\u00eame dans les s\u00e9cr\u00e9tions constructives de sa toile. Si nous aimions les n\u00e9ologismes, nous pourrions d\u00e9finir la th\u00e9orie du texte come une hyphologie (hyphos, c\u2019est le tissu et la toile d\u2019araign\u00e9e). \u00bb<\/em><br \/>\nRoland Barthes<\/p>\n<p><em>\u00ab Mon \u00e2me est un orchestre cach\u00e9 ; je ne sais de quels instruments il joue et r\u00e9sonne en moi, cordes et harpes, timbales et tambours. Je ne me connais que comme symphonie. \u00bb<\/em><br \/>\nFernando Pessoa<\/p>\n<p>On appelle monde cette fa\u00e7on de tenir ensemble des morceaux de verre bris\u00e9. Une collecte sensible et affective constitu\u00e9e de fragments, d\u2019\u00e9mergences, qui sans cela sans doute d\u00e9riveraient dans de l\u2019ind\u00e9termin\u00e9. Disons, notre assiette mentale est aussi une folie : un ouvrage composite qui passe pour la r\u00e9alit\u00e9 allong\u00e9e sur elle-m\u00eame, tiss\u00e9 de fragments en d\u00e9rive et d\u2019un ciment de r\u00eaveries, d\u2019hypoth\u00e8ses, elles-m\u00eames faites d\u2019une mati\u00e8re m\u00eal\u00e9e \u00e0 \u00e9chelle plus petite et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini peut-\u00eatre. <!--more--><br \/>\nJe ne sais pas dire en revanche si cet assemblage se fait d\u2019apr\u00e8s un pr\u00e9suppos\u00e9 qui l\u2019organise ou si c\u2019est sur les n\u00e9cessit\u00e9s obscures qui le formulent que nous accrochons nos dessins, comme l\u2019ont fait nos anc\u00eatres sur les parois des grottes. Ce qui est s\u2019avouer presque qu\u2019au fond l\u2019un et l\u2019autre se m\u00ealent et que ce sont des r\u00e9cits qui assemblent cette mati\u00e8re archipel comme sur les toiles d\u2019araign\u00e9e s\u2019accrochent les perles de ros\u00e9e en m\u00eame temps qu\u2019ils sont une mani\u00e8re de lire r\u00e9trospectivement \u00e0 des g\u00e9om\u00e9tries inexpliqu\u00e9es.<br \/>\nLa seule exigence est la coh\u00e9rence, dont les crit\u00e8res varient selon les \u00e9poques, les milieux.<br \/>\nCe qui est dire que c\u2019est la croyance enfin qui arme le r\u00e9cit du monde.<br \/>\nLa r\u00e9alit\u00e9 passe alors pour de l\u2019imagination solide.<br \/>\nCette image : se sont deux \u00eatres qui se tiennent enlac\u00e9s sans savoir lequel est le r\u00eave de l\u2019autre.<br \/>\nIl n\u2019y a peut-\u00eatre d\u2019autre lien entre une lueur, une feuille qui fr\u00e9mit au vent, le paysage qui tremble devant soi, vacille dans le regard au long d\u2019une marche que cette fa\u00e7on qu\u2019ils ont de s\u2019appeler les uns les autres dans la m\u00e9moire de celui ou celle qui en a fait l\u2019exp\u00e9rience. Pour les yeux qu\u2019on a pliss\u00e9 un jour sur une plage, le soleil rougeoyant qui colorait la mer, une musique, des voix et des rires un peu plus loin, un go\u00fbt de quelque chose dans la bouche, l\u2019iode et l\u2019humidit\u00e9 montant dans les pieds, et puis le trajet le porte-clefs qui balan\u00e7ait au r\u00e9troviseur, le grincement dans la porti\u00e8re, le souvenir physique d\u2019un autre trajet, enfant, quand dans un demi sommeil le passage des lampadaires \u00e9clairait en pointill\u00e9s l\u2019habitacle en glissant sur l\u2019appuie-t\u00eate et les \u00e9paules du p\u00e8re : cousus ensemble, ce dont on se souvient et ce que l\u2019on se raconte. <\/p>\n<p>On doit \u00e0 Proust d\u2019avoir dit ces rivages \u00e9quivoques \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un livre dont on ne sait dire s\u2019il est lui-m\u00eame comme un long r\u00eave \u00e9veill\u00e9, un ressouvenir ou une mani\u00e8re de se raconter les choses quand vivre est comme voyager sur le fauteuil passager, la t\u00eate cognant doucement contre la vitre alors qu\u2019on r\u00eave ou m\u00e9dite.<br \/>\n<em>\u00ab Parfois, \u00e0 peine ma bougie \u00e9teinte, mes yeux se fermaient si vite que je n\u2019avais pas le temps de me dire : \u00ab Je m\u2019endors. \u00bb Et, une demi-heure apr\u00e8s, la pens\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait temps de chercher le sommeil m\u2019\u00e9veillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumi\u00e8re ; je n\u2019avais pas cess\u00e9 en dormant de faire des r\u00e9flexions sur ce que je venais de lire, mais ces r\u00e9flexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame ce dont parlait l\u2019ouvrage. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il y a le titre inscrit au mur. Ce pourrait \u00eatre celui d\u2019un livre de science-fiction, d\u2019un film. Et puis un cercle au travers duquel il faut passer. Un seuil, comme il se fait parfois parcourant la for\u00eat en Asie de tomber sur un tori qui marque, invisible, l\u2019entr\u00e9e d\u2019un temple, d\u2019un sanctuaire, \u00e0 moins que \u00e7a en soit la sortie et que vous cheminiez sans le savoir depuis quelque temps parmi les esprits. Et si l\u2019on pense \u00e0 Scarpa en passant le cercle d\u00e9coup\u00e9 \u00e0 m\u00eame le mur, on entrevoit que Scarpa pensait lui-m\u00eame \u00e0 la Chine ou au Japon, architecturant derri\u00e8re chaque cloison un monde en miniature qui \u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 chaque fois simplement dresser un autre visage du m\u00eame monde.<br \/>\nMais pass\u00e9 le seuil, il vous vient le souvenir que d\u00e9j\u00e0, quelques pas avant vous \u00e9tiez face \u00e0 un mur o\u00f9 s\u2019esquissait un r\u00eave dans ses associations et la lumi\u00e8re d\u00e9j\u00e0 n\u2019\u00e9tait plus celle du dehors. Et avant cela, vous vous souvenez que vous \u00e9tiez devant une affiche. Le soir tombait sur elle en \u00e9tirant les ombres. Il avait fallu pousser la porte. En somme, vous ne savez plus exactement combien de seuils vous avez pass\u00e9, s\u2019il \u00e9tait avant l\u2019autre un monde plus fiable ou plus stable, sinon par convention, par facilit\u00e9. On ne glisse pas autrement dans les \u00e9tages des r\u00eaves qui sont eux-m\u00eames comme des films et vous attirent dans leurs profondeurs en escamotant la machinerie qui les g\u00e9n\u00e8re, montage et salle obscure.<br \/>\nAinsi des aventures de Don Quichotte cont\u00e9es par Cervant\u00e8s : passant des nuits toutes enti\u00e8res \u00e0 la lecture de romans de chevalerie, le gentilhomme emplit sa fantaisie de tout ce qu\u2019il lit <em>\u00ab et il lui entra tellement en l\u2019imagination que toute cette machine de songes et d\u2019inventions qu\u2019il lisait \u00e9tait v\u00e9rit\u00e9 que pour lui il n\u2019y avait autre histoire plus certaine en tout le monde \u00bb<\/em>. Ainsi se f\u00eet il chevalier errant. La suite on la conna\u00eet, tant\u00f4t de la bouche de l\u2019auteur, tant\u00f4t de celle de L\u2019Ing\u00e9nieux Hidalgo, tant\u00f4t de celle de son \u00e9cuyer, Sancho Pan\u00e7a. L\u2019un voit des g\u00e9ants, l\u2019autre des moulins \u00e0 vent. L\u2019imagination juge la raison : <em>\u00ab Il para\u00eet bien que tu n\u2019es pas fort vers\u00e9 en ce qui est des aventures : ce sont des g\u00e9ants, et, si tu as peur, \u00f4te-toi de l\u00e0 et te mets en oraison, tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et in\u00e9gale bataille. \u00bb<\/em> Et nous admettons que c\u2019est affaire de point de vue, de sc\u00e9nario. Ou plut\u00f4t, nous avons admis en ouvrant le livre, puisque ce sont maintenant nos d\u00e9sirs qui nous portent.<br \/>\nMais nous avons d\u00e9j\u00e0 mis le pied au-dedans et la lumi\u00e8re nous plisse les yeux, comme une voiture qui vient, pleins phares. L\u00e0-bas ce sont des moulins qui s\u2019\u00e9brouent en brillant tandis que tombent au sol des lambeaux d\u2019\u00e9toiles. On regarde de pr\u00e8s : des morceaux d\u00e9chir\u00e9s de couvertures de survie. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 longer les parois du r\u00eave, passer du mur \u00e0 l\u2019\u00e9cran, h\u00e9siter, comme le lecteur du Quichotte en suivant tant\u00f4t le chevalier maigre, tant\u00f4t l\u2019homme de la terre et du corps qui p\u00e8se sur sa mule.<br \/>\nC\u2019est ce que produit un film qui \u00e9claire l\u00e0-bas une salle dont on se glisse un instant dans le r\u00eave. Les couleurs invitent au romantisme, aux langueurs du road movie et le documentaire revient dans une br\u00e8che. Ce souvenir alors d\u2019une remarque de Jean-Christophe Bailly : <em>\u00ab la r\u00e9alit\u00e9 est toujours en devenir et en partance, toujours en train de produire de la fiction et de se produire comme fiction \u00bb<\/em>. Ici aussi l\u2019image h\u00e9site pour mieux marquer la r\u00e9versibilit\u00e9 \u00e0 laquelle est soumise chaque image. D\u2019autres plus loin, sages en apparence, pr\u00e9lev\u00e9es \u00e0 m\u00eame la chair du monde, esquisseront aussi quelque chose d\u2019un film, de fictions possibles, sugg\u00e9rant une instabilit\u00e9 qui ne sera que la n\u00f4tre, puisque toujours nous tentons de lire, nous cherchons des perspectives, puisque le mot sens en appelle \u00e0 la fois \u00e0 la direction et \u00e0 la signification. Chaque chose fait signe par \u00e9cho. Et d\u2019une lampe \u00e0 un coucher de soleil, d\u2019un \u0153il \u00e0 un halo, nous retrouvons le cercle \u00e0 travers lequel nous sommes pass\u00e9s, le phare et son reflet, le socle sur lequel s\u2019\u00e9quilibrait ce tronc parlant, jusque dans ces fragments flous \u00e9voquant la vision, les flashes, devant lesquels on plissait des yeux pour lire.<br \/>\nAbordant le cycle des Nymph\u00e9as de Monet et l\u2019aboutissement du mus\u00e9e de l\u2019Orangerie, dans l\u2019exp\u00e9rience immersive de ses paysages d\u2019eau, Jean-Paul Marschechi \u00e9crit : <em>\u00ab\u2009Le sens du r\u00eave n\u2019est pas divinatoire, mais architectural : son travail \u2013 et l\u2019effort qu\u2019il suppose \u2013 n\u2019est pas de r\u00e9duire la force apor\u00e9tique de nos crises, en les interpr\u00e9tant par exemple, mais de les localiser, de construire des lieux, des cavernes d\u2019eau, des ar\u00e8nes, des temples, des architectures aberrantes, des ch\u00e2teaux int\u00e9rieurs, qui, au contraire, les prot\u00e8gent. Le r\u00eave \u2013 comme le peintre dans ses tableaux \u2013 dessine des limites. Et s\u2019il organise des lieux, il est contraint de le faire \u00e0 l\u2019aide de codes neufs. Il est la signature du d\u00e9sespoir, son style.\u2009\u00bb<\/em><br \/>\nSans doute, toute \u0153uvre, toute exposition r\u00e9ussie est de l\u2019ordre de cette architecture. On en longe les parois, en parcoure les galeries, les sinuosit\u00e9s, le labyrinthe, pour y trouver, comme ces orateurs antiques, pratiquants de ces arts de la m\u00e9moire, des objets ou des traces, de signes, non plus tant balises du d\u00e9velopp\u00e9 de leur discours ou de leur argumentaire que \u00ab signes magnifiques baignant dans la lumi\u00e8re de leur absence d\u2019explication \u00bb pour emprunter \u00e0 Manoel de Oliveira la formule du cin\u00e9ma qu\u2019il aime.<br \/>\nOserait-on ? C\u2019est la part politique du r\u00eave, celle qui d\u00e9fait les discours, leurs certitudes, la confiance qu\u2019ils pr\u00e9sument de leur propre socle, celle qui promeut une inqui\u00e9tude positive.<br \/>\nTentation est grande alors de citer Pessoa dans son Livre de l\u2019intranquillit\u00e9, au hasard ou presque : <em>\u00ab Dans un moment tel que celui-ci, vide, impond\u00e9rable, je me plais \u00e0 conduire volontairement ma pens\u00e9e vers une m\u00e9ditation qui ne soir rien de pr\u00e9cis, mais qui retienne, dans sa limpidit\u00e9 d\u2019absence, quelque chose de la froide solitude de ce jour si limpide, avec ce fond sombre tout au loin, et certaines intuitions, telles des mouettes, \u00e9voquant par contraste le myst\u00e8re de toute chose dans une obscurit\u00e9 profonde. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Image : Virginie Yassef, CAP Saint Fons, 2023.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Texte veut dire tissu ; mais alors que jusqu\u2019ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, un voile tout fait, derri\u00e8re lequel se tient, plus ou moins cach\u00e9, le sens (la v\u00e9rit\u00e9), nous accentuons maintenant dans le tissu, l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rative que le texte se fait, se travaille \u00e0 travers un entrelacs perp\u00e9tuel [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7692,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7690","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7690","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7690"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7690\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7693,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7690\/revisions\/7693"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7692"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7690"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7690"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7690"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}