{"id":7694,"date":"2023-02-21T09:04:41","date_gmt":"2023-02-21T08:04:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7694"},"modified":"2023-02-21T09:24:37","modified_gmt":"2023-02-21T08:24:37","slug":"claire-chesnier-les-jours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/claire-chesnier-les-jours\/","title":{"rendered":"Claire Chesnier, les jours."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La vie est un ph\u00e9nom\u00e8ne harmonique, une constante rupture d\u2019\u00e9quilibre, qui engendre un constant app\u00e9tit d\u2019\u00e9quilibre. C\u2019est le moyen d\u2019expression de la mati\u00e8re. (\u2026)  Une quantit\u00e9 infinie de notes existe de chaque c\u00f4t\u00e9 de la gamme. Une quantit\u00e9 infinie de couleurs existe de chaque c\u00f4t\u00e9 du prisme. Une quantit\u00e9 infinie de mati\u00e8re existe de chaque c\u00f4t\u00e9 des classifications de mati\u00e8re. Une quantit\u00e9 infinie de corps existe de chaque c\u00f4t\u00e9 de la classification des corps. Une quantit\u00e9 infinie de variations fait vivre la moindre partie de l\u2019univers par rapport \u00e0 elle-m\u00eame. Une quantit\u00e9 infinie de variations fait vivre les parties de l\u2019univers par rapport les unes des autres. Chaque partie de l\u2019univers a son prisme, sa gamme, sa classification des corps, chaque partie de l\u2019univers a son univers. Il n\u2019y a pas de prismes, il n\u2019y a pas de gammes, il n\u2019y a pas de classification des corps, il n\u2019y a pas de limites. Rien dans l\u2019univers ne peut \u00eatre autre chose que l\u2019univers ; c\u2019est la polyphonie qui va s\u2019\u00e9lancer de la base chantante de la nuit. \u00bb<\/em><br \/>\nJean Giono<\/p>\n<p><em>\u00ab Lorsque j\u2019\u00e9tais entre 8 et 12 ans, j\u2019\u00e9tais passionn\u00e9 d\u2019astronomie. \u00bb<\/em><br \/>\nHans Hartung<\/p>\n<p><em>\u00ab Alors autre chose nous montait<br \/>\n\u00e0 la figure : ce besoin de ne rien dire<br \/>\net de chanson m\u00eal\u00e9s \u2013 cela rougissait<br \/>\ntes orbites d\u00e9pla\u00e7aient tes couleurs<br \/>\n\u00e0 plein seaux (loup loutres et de grands oiseaux)<br \/>\nTroublant nos palettes effarouch\u00e9es \u2013 j\u2019\u00e9coutais d\u2019une oreille. \u00bb<\/em><br \/>\nArmand Dupuy<\/p>\n<p>Physiquement, un trouble proche du vertige.<!--more--> L\u2019\u0153il tente d\u2019accrocher un objet, s\u2019exasp\u00e8re puis se d\u00e9sesp\u00e8re ; paniquerait si ce n\u2019\u00e9tait affaire de clart\u00e9. La surface elle-m\u00eame se dissout pour ouvrir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre une ab\u00eeme insaisissable. En ophtalmologie, l\u2019accommodation, en m\u00eame temps qu\u2019elle s\u2019apparente \u00e0 une mise au point, distribue les objets dans l\u2019espace, les cr\u00e9ditant d\u2019une distance, d\u2019un volume, d\u2019un corps. Elle localise et d\u00e9limite. Elle fait de nous des Gorgones au regard p\u00e9trifiant, usant de ce paradoxal pouvoir de saisie \u00e0 distance que cultive la photographie, insinuant comme cette derni\u00e8re r\u00e9alise un d\u00e9sir ancien. Sans doute pourrait-on dire \u2013 le mot lui-m\u00eame invite \u00e0 le faire \u2013 qu\u2019elle organise le commerce des subjectivit\u00e9s, qu\u2019elle contribue \u00e0 apprivoiser les reliefs, les sinuosit\u00e9s, les \u00e9v\u00e9nements qui, de proche en proche, trament un milieu : Il y a le proche, \u00e0 port\u00e9e de main, ce sur quoi en s\u2019appuie, ce qui, \u00e0 mi-distance pourrait \u00eatre atteint rapidement, puis le lointain, ce qui se trouble dans la distance, se voile par l\u2019effet de perspective atmosph\u00e9rique, aux confins du visible, l\u00e0 o\u00f9 r\u00e8gne le doute et l\u2019\u00e9quivoque, et qui appelle \u00e0 y aller voir pour se d\u00e9finir, recevoir un nom, se r\u00e9ifier, se fixer. Ce qui recule encore, \u00e0 la mani\u00e8re de l\u2019horizon, ce qui n\u2019a pas de lieu d\u00e9termin\u00e9, circonscrit, rel\u00e8ve du fond des choses, de l\u2019environnement, du milieu, de l\u2019ambiance, et n\u2019a d\u2019existence reconnue en quelque sorte que secondaire, relativement aux objets qu\u2019il h\u00e9berge et distribue. Il est de la m\u00eame nature que le jeu qui, en m\u00e9canique, permet le mouvement, l\u2019articulation. Supprimez les objets et vous revient ce vaste champ impalpable, ind\u00e9fini, sans dimension ni \u00e9paisseur, sans lieu. On a une lettre de Marie Helen von K\u00fcgelgen l\u2019\u00e9pouse du peintre Gerhard von K\u00fcgelgen, t\u00e9moignant, perplexe, du tableau que Caspard David Friedrich a d\u00e9voil\u00e9 \u00e0 ses amis ce mois de juin 1809 : <em>\u00ab Un ciel noir, infini. En dessous, la mer agit\u00e9e et au premier plan une bande de sable clair sur laquelle erre un ermite habill\u00e9 sombre ou couvert d\u2019une capuche. Le ciel est pur et indiff\u00e9remment calme : nulle temp\u00eate, nul soleil, nulle lune, nul orage. (\u2026) sur la surface calme de la mer, on ne voit aucun bateau, aucun navire, pas m\u00eame un monstre marin. Dans le sable ne pousse pas un seul brin d\u2019herbe. \u00bb<\/em> Sans assise, sans prises, sans balises, reliefs, \u00e9mergences, rep\u00e8res, c\u2019est tout le corps qui par la vue fuie et se dissout. Et se r\u00e9v\u00e8le alors cette solidarit\u00e9 naturelle par laquelle nos propres saisies nous saisissent. Cette r\u00e9versibilit\u00e9 qui fait que le doigt qui touche un objet, \u00e9tant touch\u00e9 par cet objet qui en quelque sorte lui r\u00e9pond, se touche lui-m\u00eame. Et que notre r\u00e9alit\u00e9 surgit \u00e0 cet endroit-l\u00e0, quand le corps et l\u2019objet se r\u00e9pondent, quand \u00ab on se cogne \u00bb dit Lacan et que la douleur signale au corps \u00e0 la fois la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019obstacle et l\u2019existence sensible qu\u2019il localise. Peut-\u00eatre plus indubitablement encore que par l\u2019exp\u00e9rience de la pens\u00e9e \u00e0 laquelle s\u2019accroche Descartes au c\u0153ur de la confusion.<br \/>\nDans<em> L\u2019Aurore<\/em>, Nietzsche avancera quelques \u00e9l\u00e9ments critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e9taphysique cart\u00e9sienne : <em>\u00ab La plupart des gens, quoi qu&rsquo;ils puissent penser et dire de leur \u00ab \u00e9go\u00efsme \u00bb, ne font malgr\u00e9 tout, leur vie durant, rien pour leur ego et tout pour le fant\u00f4me d&rsquo;ego qui s&rsquo;est form\u00e9 d&rsquo;eux dans l&rsquo;esprit de leur entourage qui le leur a ensuite communiqu\u00e9 ; &#8211; en cons\u00e9quence ils vivent tous dans un brouillard d&rsquo;opinions impersonnelles ou \u00e0 demi personnelles et d&rsquo;appr\u00e9ciations de valeur arbitraires et pour ainsi dire po\u00e9tiques, toujours l&rsquo;un dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;autre qui, \u00e0 son tour, vit dans d&rsquo;autres esprits &#8211; \u00e9trange monde de fantasmes qui sait pourtant se donner une apparence si objective ! Ce brouillard d&rsquo;opinions et d&rsquo;habitudes s&rsquo;accro\u00eet et vit presque ind\u00e9pendamment des hommes qu&rsquo;il recouvre ; de lui d\u00e9pend la prodigieuse influence des jugements g\u00e9n\u00e9raux sur \u00ab l&rsquo;homme \u00bb &#8211; tous ces hommes qui ne se connaissent pas eux- m\u00eames croient \u00e0 cette abstraction exsangue, \u00ab l&rsquo;homme \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 une fiction \u00bb.<\/em><br \/>\nAnticipant la psychanalyse, il poursuit dans <em>Par-del\u00e0 le bien et le mal<\/em> et dans <em>La volont\u00e9 de puissance : \u00ab Si j&rsquo;analyse le processus exprim\u00e9 dans cette phrase : \u00ab je pense \u00bb, j&rsquo;obtiens des s\u00e9ries d&rsquo;affirmations t\u00e9m\u00e9raires qu&rsquo;il est difficile et peut-\u00eatre impossible de justifier. Par exemple, que c&rsquo;est moi qui pense, qu&rsquo;il faut absolument que quelque chose pense, que la pens\u00e9e est le r\u00e9sultat de l&rsquo;activit\u00e9 d&rsquo;un \u00eatre connu comme cause, qu&rsquo;il y a un \u00ab je \u00bb, enfin qu&rsquo;on a \u00e9tabli d&rsquo;avance ce qu&rsquo;il faut entendre par penser, et que je sais ce que c&rsquo;est que penser. Car si je n&rsquo;avais pas tranch\u00e9 la question par avance, et pour mon compte, comment pourrais-je jurer qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas plut\u00f4t d&rsquo;un \u00ab vouloir \u00bb, d&rsquo;un \u00ab sentir \u00bb ? Bref, ce \u00ab je pense \u00bb suppose que je compare, pour \u00e9tablir ce qu&rsquo;il est, mon \u00e9tat pr\u00e9sent avec d&rsquo;autres \u00e9tats que j&rsquo;ai observ\u00e9s en moi ; vu qu&rsquo;il me faut recourir \u00e0 un \u00ab savoir \u00bb venu d&rsquo;ailleurs, ce \u00ab je pense \u00bb n&rsquo;a certainement pour moi aucune valeur de certitude imm\u00e9diate. \u00bb<\/em> Et pour lui, <em>\u00ab Tout ce qui entre dans la conscience sous forme d&rsquo;unit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement complexe ; nous ne saisissons jamais qu&rsquo;une apparence d&rsquo;unit\u00e9 \u00bb<\/em>.<br \/>\nCette apparence d\u2019unit\u00e9, cette forme d\u2019autorit\u00e9, comme celle d\u2019ind\u00e9pendance compte parmi les r\u00e9cits les plus puissants que nous forgeons. <em>\u00ab Par la voie cart\u00e9sienne on n&rsquo;arrive pas \u00e0 une certitude absolue, mais seulement \u00e0 constater une tr\u00e8s forte croyance. \u00bb<\/em><br \/>\nEt celle-ci justement s\u2019inqui\u00e8te, se trouble en l\u2019absence de certitudes pr\u00e9\u00e9tablies, palpables, auxquelles notre \u00eatre sensible pourrait s\u2019assurer et se hisser.<br \/>\nTout refus, justifi\u00e9 par un \u00ab on n\u2019y voit rien \u00bb accuserait notre crainte, notre angoisse de nous perdre et de voir s\u2019effondrer notre monde, nos certitudes, nos rep\u00e8res, nos crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation, notre jugement. Pas moins.<br \/>\n<em>\u00ab La peinture souvent d\u00e9concerte. Elle propose au regard des couleurs, des formes \u00e9videntes ou tr\u00e8s simples \u2013 mais souvent des couleurs et des formes que nous n\u2019attendions pas. L\u2019\u0153il par malheur sait, non moins souvent, se clore devant l\u2019\u00e9vidence, lorsque l\u2019\u00e9vidence est l\u00e0 pour le d\u00e9concerter. \u00bb<\/em> \u00e9crit Georges Didi-Huerman, introduisant \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Fra Angelico.<br \/>\nA l\u2019inverse, se laisser prendre, emporter pour cet ind\u00e9termin\u00e9 en ce qu\u2019il d\u00e9concerte, d\u00e9payse, d\u00e9soriente ; s\u2019y dissoudre, engage une exp\u00e9rience du vertige, une d\u00e9prise. C\u2019est s\u2019engager dans une exp\u00e9rience de soi autre que celle qui pr\u00e9vaut par chez-nous depuis des si\u00e8cles et qui narre la fortification de l\u2019\u00eatre par la s\u00e9paration et la d\u00e9finition d\u2019ontologies. C\u2019est accueillir ce sentiment oc\u00e9anique qui hante la po\u00e9sie et l\u2019amour et qu\u2019analyse Romain Rolland. Un sentiment religieux \u00e9crit-il \u00e0 Freud, sceptique, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment une sensation d\u2019une forme d\u2019\u00e9ternit\u00e9 ou d\u2019\u00e9tendue \u00ab sans bornes perceptibles \u00bb. Sentiment aussi de participer d\u2019un grand tout, d\u2019y \u00eatre engag\u00e9, enlac\u00e9, li\u00e9. Romain Rolland t\u00e9moigne ainsi, note Camille de Toledo, de l\u2019intuition d\u2019une connexion <em>\u00ab plus vaste que celle que le th\u00e9\u00e2tre humain tend \u00e0 pi\u00e9tiner \u00bb<\/em> ; que la vie tient \u00e0 ses enlacements, ses attaches \u00e0 la totalit\u00e9. Il pense <em>\u00ab aux \u00e9tats -extases \u2013 que l\u2019on traverse quand nous sommes face et dans un paysage qui nous d\u00e9passe, ou les yeux plong\u00e9s dans l\u2019immensit\u00e9 ; quand, dans l\u2019effort de la marche, en amour ou dans l\u2019ivresse, nous sentons se dissoudre nos corps dans une enveloppe plus pleine et plus ample. \u00bb<\/em><br \/>\nSurgit alors l\u2019image du <em>Voyageur<\/em> de Caspard David Friedrich, hiss\u00e9 sur un \u00e9peron rocheux au terme d\u2019une longue marche, reprenant son souffle en embrassant l\u2019\u00e9tendue, contemplant l\u2019impalpable vaporeux et mobile d\u2019une mer de nuages. Le corps rass\u00e9r\u00e9n\u00e9 par l\u2019effort, la ligne que l\u2019on se fait mentalement pour ajouter les pas les uns derri\u00e8re les autres jusqu\u2019au sommet, aspir\u00e9 par cet appel de l\u2019espace, du beau et du terrible, qui forge le sublime.<br \/>\nSe rappellent aussi \u00e0 nous les \u00e9lans mystiques de Baudelaire dans son po\u00e8me <em>\u00c9l\u00e9vation<\/em> qui se dresse tout entier, comme surgit de ce personnage de dos, camp\u00e9 face \u00e0 l\u2019Ouvert que nommera Rilke, proche de s\u2019y \u00e9lancer : <\/p>\n<p><em>Au-dessus des \u00e9tangs, au-dessus des vall\u00e9es,<br \/>\nDes montagnes, des bois, des nuages, des mers,<br \/>\nPar-del\u00e0 le soleil, par-del\u00e0 les \u00e9thers,<br \/>\nPar-del\u00e0 les confins des sph\u00e8res \u00e9toil\u00e9es,<\/p>\n<p>Mon esprit, tu te meus avec agilit\u00e9,<br \/>\nEt, comme un bon nageur qui se p\u00e2me dans l&rsquo;onde,<br \/>\nTu sillonnes gaiement l&rsquo;immensit\u00e9 profonde<br \/>\nAvec une indicible et m\u00e2le volupt\u00e9.<\/p>\n<p>Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;<br \/>\nVa te purifier dans l&rsquo;air sup\u00e9rieur,<br \/>\nEt bois, comme une pure et divine liqueur,<br \/>\nLe feu clair qui remplit les espaces limpides.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re les ennuis et les vastes chagrins<br \/>\nQui chargent de leur poids l&rsquo;existence brumeuse,<br \/>\nHeureux celui qui peut d&rsquo;une aile vigoureuse<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lancer vers les champs lumineux et sereins ;<\/p>\n<p>Celui dont les pens\u00e9es, comme des alouettes,<br \/>\nVers les cieux le matin prennent un libre essor,<br \/>\n&#8211; Qui plane sur la vie, et comprend sans effort<br \/>\nLe langage des fleurs et des choses muettes !<\/em><\/p>\n<p>Appel \u00e0 \u00ab plonger dans l\u2019inconnu pour y trouver du nouveau \u00bb. Appel \u00e0 une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 indicible, \u00e0 une forme d\u2019inclusion et de connivence naturelle, bien \u00e9loign\u00e9e des commerces urbains, des intrigues mesquines, des conqu\u00eates de pouvoir, de la concurrence, de l\u2019ambition.<br \/>\nAppel \u00e0 cet Ouvert donc, dont Rilke se d\u00e9sesp\u00e8re dans ses <em>\u00c9l\u00e9gies<\/em> : <\/p>\n<p><em>Nous, nous n\u2019avons jamais, pas un seul jour,<br \/>\nLe pur espace devant nous sur quoi les fleurs<br \/>\nS\u2019ouvrent infiniment.<\/em> <\/p>\n<p>L\u2019oc\u00e9anique, poursuit Camille de Toledo, c\u2019est le nom que donne Romain Rolland \u00e0 <em>\u00ab ce qui r\u00e9pond aux fictions modernes, \u00e0 la d\u00e9mence qu\u2019elles ont engendr\u00e9e. C\u2019est le nom qu\u2019il trouve pour ce vertige ascendant des plus vastes liaisons. \u00bb<\/em><br \/>\nPessoa, dans la trouble identit\u00e9 de ses h\u00e9t\u00e9ronymes, lui donne corps, pr\u00e9f\u00e9rant au cogito cart\u00e9sien son alternative sensible, une mani\u00e8re d\u2019\u00e9tendre, plus que localiser, de troubler plus que de rassurer, de sinuer plus que de trancher : je sens, donc je suis. <\/p>\n<p>Et c\u2019est une jubilation qui vient, emporte dans sa vague tout le corps, le rend liquide, comme Bram van Velde disait l\u2019\u00eatre. L\u2019espace lui-m\u00eame vacille quand vous passez d\u2019un tableau \u00e0 l\u2019autre, la vue troubl\u00e9e, avec la sensation d\u2019\u00eatre enrob\u00e9, envelopp\u00e9 par quelque chose d\u2019impalpable et qui vous traverse, sinue en voue, vous porte comme une musique. La couleur en devient m\u00e9lodique. Vous reconnaissez dans les variations, les modulations de teintes, des vibrations tonales. Nul besoin de chercher une th\u00e9orie des correspondances, des \u00e9quivalences quand tout est ainsi m\u00eal\u00e9 en une forme de kinesth\u00e9sie : espace, couleurs, lumi\u00e8re, sensations, acoustique. Platon nommait ainsi \u00ab\u00a0musique des sph\u00e8res\u00a0\u00bb cet ordre math\u00e9matique.<\/p>\n<p><em>\u00ab Comme de longs \u00e9chos qui de loin se confondent<br \/>\nDans une t\u00e9n\u00e9breuse et profonde unit\u00e9,<br \/>\nVaste comme la nuit et comme la clart\u00e9,<br \/>\nLes parfums, les couleurs et les sons se r\u00e9pondent. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Et Rimbaud, \u00e9videmment : <\/p>\n<p><em>A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,<br \/>\nJe dirai quelque jour vos naissances latentes :<br \/>\nA, noir corset velu des mouches \u00e9clatantes<br \/>\nQui bombinent autour des puanteurs cruelles,<\/p>\n<p>Golfes d\u2019ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,<br \/>\nLances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d\u2019ombelles ;<br \/>\nI, pourpres, sang crach\u00e9, rire des l\u00e8vres belles<br \/>\nDans la col\u00e8re ou les ivresses p\u00e9nitentes ;<\/p>\n<p>U, cycles, vibrements divins des mers virides,<br \/>\nPaix des p\u00e2tis sem\u00e9s d\u2019animaux, paix des rides<br \/>\nQue l\u2019alchimie imprime aux grands fronts studieux ;<\/p>\n<p>O, supr\u00eame Clairon plein des strideurs \u00e9tranges,<br \/>\nSilences travers\u00e9s des Mondes et des Anges :<br \/>\n\u2014 O l\u2019Om\u00e9ga, rayon violet de Ses Yeux !<\/em><\/p>\n<p>Parce qu\u2019apais\u00e9es, toutes les passions semblent se m\u00ealer dans le passage d\u2019une teinte en l\u2019autre, de la gravit\u00e9 \u00e0 une forme de fraicheur mutine, de la tendresse \u00e0 la gr\u00e2ce.<br \/>\nEt alors, oui, se d\u00e9ploie devant nous, mais aussi en nous, en d\u2019infinies modulations, pareil \u00e0 une mer, un mouvement de houle, <em>\u00ab ce pur espace sur quoi les fleurs s\u2019ouvrent infiniment \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Image : Claire Chesnier, Les jours, Chapelle de la Visitation, Thonon, f\u00e9vrier 2023.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La vie est un ph\u00e9nom\u00e8ne harmonique, une constante rupture d\u2019\u00e9quilibre, qui engendre un constant app\u00e9tit d\u2019\u00e9quilibre. C\u2019est le moyen d\u2019expression de la mati\u00e8re. (\u2026) Une quantit\u00e9 infinie de notes existe de chaque c\u00f4t\u00e9 de la gamme. Une quantit\u00e9 infinie de couleurs existe de chaque c\u00f4t\u00e9 du prisme. 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